Orphelin 031

Que vous ayez mis le doigt sur un grimoire précieux, que vous soyez vous même un ardent remplisseur de parchemin, installez vous dans l'un des poufs, prenez une tasse de thé, et discutez prose !
Querdal
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Orphelin 031

Messagepar Querdal » mar. sept. 04, 2012 5:42 pm

Les orphelins sont de courts récits qui ne sont ni des nouvelles, ni des débuts, ni des fins ni rien du tout.

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« Vous avez excellé à me mettre dans la merde, vous allez vous surpasser à m'en sortir. Et ça va être tellement bien que je suis impatient de voir ça, vous allez vous y mettre tout de suite. Prenez ce téléphone. Composez. Zéro huit cent treize, cinquante mille. Dépêchez-vous je décolle pour Hong-Kong dans vingt minutes.

- Euh euh, allô, le zéro huit-cent t... Oui. Oui c'est ça, le bureau de Monsieur... Que ? Que je vous le passe ? Ah vraiment, mais c'est avec plaisir cher monsieur. Oui tout à fait, il est là je vous le passe. Je vous le passe, oui. »

Son petit museau de rat rayonnant de soulagement, Beckerts tendit le combiné au marocain, comme il aurait tendu la main à un compagnon de mésaventures pour se féliciter mutuellement d'un heureux dénouement qui leur devait tout. Un peu surpris, l'homme tendit la main, saisit le combiné et l'approcha de son oreille. Il écouta, et plus il écoutait plus sa mine se décomposait. Son regard se posa sur Beckerts, qui ressemblait à un membre de la famille attendant de connaître le sexe de l'enfant. Le marocain regarda les vastes fenêtres irisées par les rayons du couchant, et parvint à articuler d'une voix de souris, en songeant probablement qu'il aurait dû essayer de déglutir au préalable :

« Vous êtes bien certain Monsieur ? Si c'est le... Bien sûr non, je ne remets pas en cause... Je n'ai pas... Non. Non bien sûr Monsieur. Je ne... Bien. Permettez-moi de ne pas vous rappeler pour confirmer. Oui, excusez-moi c'était déplacé. Au revoir, Monsieur. »

Le marocain écarta le combiné de son oreille, cligna des yeux et regarda fixement Beckerts. Le combiné tomba sur le téléphone comme le poids tape la cloche à la fête foraine.

« Sur ce coup petit salaud, vous m'impressionnez. J'ignore absolument comment vous avez fourré votre coup, mais il est magnifique et je ne peux que m'incliner. J'aurai cru jusqu'au bout à votre numéro de vermisseau corvéable. Je vous embrasserais presque ! » Il rit sèchement, puis de bon cœur, attrapa son verre pour se jeter la dernière goutte dans le gosier. Il regarda à nouveau Beckerts, réfléchit du bout des lèvres : « Reconnaissons-le : suite de la défaite, cette sortie est dans l'ordre des choses, et vous êtes le digne héritier d'un beau paquet de merde. Mais finaud et bluffeur comme vous l'êtes, je ne me fais pas de souci : vous le ferez croître au-delà du raisonnable. Je ne vais plus abuser de votre temps, un hélicoptère vous attend. Je vous offre les cigares, dans le coffre à droite de votre siège. Molly, vous avez entendu ? Prenez note.

- (les fentes noires dans le coin du bureau, au-dessus des boutons carrés, grésillèrent) Oui oui Monsieur. »

Le marocain se retourna, marcha vers les fenêtres en boutonnant sa veste. L'énorme porte vitrée grinça horriblement en s'ouvrant, protestant contre des décennies d'inertie. Le marocain prit une profonde inspiration de l'air grillé par le coucher de soleil, d'étoiles timides et de gaz carbonique.

« C'est fou, même à cette hauteur on sent les pots des voitures. »

Le marocain étendit les bras à l'équerre, fléchit les genoux plusieurs fois en maintenant le dos droit, se pinça le nez et fit mine de sauter dans le vide. Puis il tourna vers Beckerts un visage comique, attendant une réaction à sa bonne blague. Déçu et un peu vexé, il prit des manières plus discrètes pour se retourner, poser une main sur le montant de la porte vitrée et glisser un pied en arrière, comme on fait pour descendre une échelle. Il sembla avoir oublié quelque chose, leva le nez vers son bureau, réfléchit un instant.

« Adieu, monde... Adieu, cher monde.

- Adieu Monsieur, » grésilla Molly.

Il descendit du rebord, serrant ses mains sur la moquette et le montant de la porte. Puis sa chaussure dérapa probablement sur la vitre de l'étage inférieur, son nez cogna le rebord, il poussa un cri. Le cri se prolongea en s'éloignant indéfiniment sur la ville.

Personne n'avait songé à allumer les lumières, et la nuit s'épaississait. La silhouette de Beckerts se tenait toujours là où on l'avait laissée, stupéfaite. Son regard se promenait-il sur les tableaux au-dessus des étagères ? L'obscurité ne le permettait guère. Suivait-il les derniers reflets du jour qui fuyaient sur les vitres des immeubles en vis-à-vis ? Difficile à dire, ses yeux semblaient fermés.

On frappa à la porte. Le visage de Molly apparut dans l'entrebâillement.

« M. Beckerts ? Je me permets de vous rappeler votre vol pour Hong-Kong, le pilote vous attend.

- Bien sûr, chérie. J'arrive. » La porte se refermait doucement, quand Beckerts brisa à nouveau le silence : « Une seconde. M. Annasir avait-il à votre connaissance une chanson préférée ?

- Bien sûr, Monsieur. Souhaitez-vous l'entendre ?

- S'il vous plaît. »

Tandis que Beckerts marchait dans le couloir pour gagner l'ascenseur, une voix suave marchait avec elle, et disait en français :

À force de courage et de tendresse,
Mille mirages et tant d'ivresse...
Je t'emporte avec moi au pays du voyage.
C'est un soleille de cuivre qui enveloppe la nuit... ce soir.
Je ne t'oublierai pas, Marianne !
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Re: Orphelin 031

Messagepar Querdal » mar. sept. 04, 2012 6:39 pm

En écrivant ça (cette après-midi), j'avais en tête l'imaginaire et le style de Wes Anderson. Vous connaissez ?

Edit : je viens de relire les autres, yen a qui sont pas mal ! Si yen a que ça intéresse, je peux les poster.
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Re: Orphelin 031

Messagepar Alecto » mer. sept. 05, 2012 4:09 pm

Je connais son nom mais n'ai jamais vu ses films. Quand je lisais, j'imaginais tout sous forme de vieille BD, aux graphismes carrés avec des gros traits noirs.. cool :)
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Re: Orphelin 031

Messagepar Querdal » mer. sept. 05, 2012 8:14 pm

Oui je vois l'genre ! Merci.
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