Les Trois amours de la Terre

Que vous ayez mis le doigt sur un grimoire précieux, que vous soyez vous même un ardent remplisseur de parchemin, installez vous dans l'un des poufs, prenez une tasse de thé, et discutez prose !
Querdal
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Les Trois amours de la Terre

Messagepar Querdal » mar. juin 07, 2011 9:32 pm

Frédéric Archeval est un jeune homme, plus jeune qu’il n’en a l’air, au visage droit et grave, légèrement hautain, toujours la main droite dans la poche de sa veste brune aux reflets d’ivoire. Il se tient toujours très droit, ferme, il marche en gardant les jambes droites et le regard sur l’horizon. Il ne pose que rarement ses yeux sur la personne qui lui parle, et préfère regarder loin devant lui, si possible à un endroit où il n’y a rien. Il laisse parfois son menton se couvrir d’un duvet qui lui donne un air de dandy désinvolte et peu regardant sur son apparence, mais le rase dès qu’un loubard apparaît dans la glace, à la narguer.

Frédéric Archeval passe la majeure partie de son temps à penser à lui, à ce qu’il est, ce qu’il est devenu, comment il l’est devenu, comment il y est parvenu, à quel point il est parvenu, parvenu à quoi. Il se plaît à se dire qu’il n’est que le produit de lui-même, de sa pensée, de son art de vivre, qu’il est ainsi plus élevé quoique dans une direction encore indistincte, que la majorité des êtres qui l’entourent. Il se cache pour manger ou pleurer, et trouve toujours un truc pour que les gens ne le sachent pas quand il va aux toilettes.

Frédéric Archeval a choisi son nom, et avec soin. Avant, quand il était le produit d’un homme et d’une femme copulatoires, il portait un nom très banal, très emmerdant. Ce nom l’encombrait, il ne savait qu’en faire. Quand on le lui demandait, il bafouillait, faisait semblant de ne plus s’en souvenir. À force de bafouiller, de nouveaux sons se sont formés dans sa bouche, de nouveaux mots, des mots merveilleux. Il a découvert Frédéric, il a découvert Archeval, il est devenu cela, et même un peu plus, se dit-il le soir en éteignant la lumière.


Fishy Watterson est un garçon plutôt étrange, avec sa coupe au bol qu’il n’a jamais coupée ni fait couper. À vrai dire, de mémoire ivre personne n’est jamais parvenu à lui toucher les cheveux. Au village, quand il était gosse, on se mettait en rond autour de lui, et les grands se jetaient dessus pour attraper sa tignasse châtain clair, ses tiges de fleurs toutes droites qui dansaient dans le vent au-dessus de la mêlée, et disséquaient la lumière du soleil. Maintenant Fishy se tient toujours les épaules en avant, les bras écartés du corps, son tee-shirt jaune trop grand pendant sur ses côtes maigres, les jambes fléchies, mobiles. Il ne tient pas en place, il ne sait même pas se mettre assis. Quand on arrive derrière lui, même dans la distance, il le sait, il nous voit, sans se retourner, il sent, quelqu’un.

Qui cherche Fishy regarde en l’air, c’est là qu’il est à bondir sur une gouttière, un toit, un gratt’ciel. Pour quoi faire ? Les grands de la cour de récré sont morts maintenant, tu sais ? – J’m’en fous ! J’suis là-haut, à rêver, avec le soleil, dans le dos, dans les yeux, dans les ch’veux ! J’aime quand le soleil me caresse les cheveux, qu’il dit.

Où il tombera, un jour, le soleil a déjà posé sa marque. C’est qu’un jour, il n’y aura plus de gratte-ciels pour toi gamin.


Vincent-Cœur Durand n’aime pas faire la course. À quoi ça sert de faire la course ? De la poussière et des moustiques plein les yeux, mal aux pieds, mal aux reins, la cervelle qui cogne dans la caboche. Il fait trop chaud pour courir aujourd’hui. « Mazeltoff ! lui dit le vieux moine. Tu as encore battu ton dernier record. Pourquoi t’es-tu arrêté cette fois-ci ?

- Vieillard, je ne joue plus. Il n’y a plus de place pour moi dans cette tragédie.

- C’est que tu dérailles, Vincent-Cœur. Où est ta flamme ? La flamme du sport, la flamme de l’amour ! Tu ne peux pas t’arrêter comme ça, tu es peut-être le coureur le plus rapide du monde !

- Quoi ? Du monde ? De l’île, je veux bien te croire. Mais n’ayant jamais vu que toi, et ne t’ayant jamais vu courir, je ne peux que douter de…

- Ah, la paix ! J’ai couru pour me sortir du marais aux crocos où tu m’as fourré !

- Haha ! Oui, vrai, j’admets t’avoir vu courir, et le diable aux trousses. Mais cet horizon me dit que le monde est vaste, sans doute y a-t-il d’autres îles, sans doute y a-t-il d’autres jeunes gens qui courent et s’entraînent pour le championnat. Vais-je réussir ? Vais-je seulement passer le premier cap ? Vais-je être couronné roi de ce monde qui m’est étranger ?

- Allons, pense moins et viens boire cette soupe qui est chaude et t’attend.

- Ah, maudits soient les vieillards ! De la soupe, par cette chaleur ! Chaleur à crever.

- Maudit soit celui qui maudit un vieux moine. Vil ingrat, jeunesse intacte des miracles odieux du monde, tu ne sais pas la chance qui remplit ton assiette aujourd’hui. Peut-être apprendras-tu beaucoup de ce voyage. Combien de jours encore avant le bateau qui nous prendra au large ?

- Qui compte les jours sur cette île, aimable grand-père ?

- Depuis vingt-cinq ans que je t’élève, tu ne sais pas marquer les passages de l’astre. Que te faut-il pour apprendre à devenir homme ?

- Un miracle… odieux… sans doute ? »

Une sirène de bateau retentit dans le lointain.

Le vieux se retourne pour suivre le regard de Vincent-Cœur.

Noir.


En haut d’un toit, à l’angle du coin d’un des plus hauts sommets de la ville, Frédéric Archeval a la main droite dans la poche de sa veste, et regarde l’horizon en imaginant y voir un coucher de soleil. Il ne sait jamais où regarder pour imaginer un coucher de soleil à l’endroit où celui-ci était et sera. Alors il se dit que ce pourrait être aussi le lever du soleil : pour doubler ses chances de tomber juste.

Sur l’immeuble en face en contrebas, un gamin en tee-shirt jaune marche en araignée sur les carreaux des fenêtres. On peut voir sur quelles fenêtres il est passé car les gens se lèvent de leur bureau et vont astiquer frénétiquement le carreau (de l’intérieur). Frédéric Archeval est agacé par ce gamin, car il lui faut baisser les yeux pour en poursuivre l’observation et il en attraperait un torticolis. Le gamin se dirige vers le sommet du bâtiment, celui qui tourne sa hanche gauche au soleil de Frédéric Archeval.

Quand il parvient au rebord de l’angle du coin du sommet et hisse son visage par-dessus, l’horizon d’une aurore mielleuse descend sur le visage ouvert du garçon, l’illumine et est illuminé par lui. À cette vue, Frédéric Archeval ouvre la bouche et recule légèrement l’abdomen comme si c’était un coup qu’il avait reçu.

Fishy se retourne, et adresse à Frédéric son plus ravissant sourire.
Dernière édition par Querdal le mar. juin 07, 2011 10:04 pm, édité 1 fois.
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Re: Les Trois amours de la Terre

Messagepar Querdal » mar. juin 07, 2011 9:40 pm

Le titre a été trouvé sur le pouce, il me plaît pas trop, donc est provisoire, peut-être définitivement.

Je continuerai peut-être, j'espère.

Physiquement, Frédéric c'est moi (avec les cheveux courts et le visage plus étroit), sa veste, c'est la mienne. Je donne à Fishy le visage de Julien Scénariste, que vous retrouverez dans mes amis sur Facebook, ayant probablement oublié sa tronche (et ses cheveux). Enfin Vincent-Cœur a l'aspect physique de Sean Bean (Boromir) dans Caravaggio de Derek Jarman (1986).
Les personnages apparaissent dans l'ordre dans lequel j'ai trouvé leurs noms (trouvés à un ou deux ans d'intervalle, le troisième tout à l'heure dans la rue, stupéfait par l'idée) ; c'est la première fois que j'essaye d'intégrer ces noms dans un récit construit.
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Re: Les Trois amours de la Terre

Messagepar Lion » ven. sept. 23, 2011 8:24 am

Dude, il y a de l'idée, mais je me suis vite senti englué par une sauce trop riche.
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Re: Les Trois amours de la Terre

Messagepar Querdal » ven. sept. 23, 2011 2:22 pm

Ouais, je ne comprends que trop bien ! Merci pour ton commentaire.
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