La Rivière d'Ombre

Que vous ayez mis le doigt sur un grimoire précieux, que vous soyez vous même un ardent remplisseur de parchemin, installez vous dans l'un des poufs, prenez une tasse de thé, et discutez prose !
Querdal
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La Rivière d'Ombre

Messagepar Querdal » jeu. nov. 26, 2009 1:30 pm

Aux nostalgiques de Myke, le petit gobelin répugnant qui me servit jadis de personnage RP dans Rumeurs, voici pour vous en exclusivité, le récit de sa véritable naissance :D
Il s'agissait d'une histoire courte sensée prendre place dans l'histoire de la vie de Querdal, la première fois (sur trois) que j'ai essayé de l'écrire, entre février et mai 2006.
Le style a un peu vieillit hein, mais moi je l'aime bien...


La rivière d’Ombre
-

Le vieil homme entra seul dans la tour de Ryd’n, par la porte Sud. Son bâton de marche frappait à un rythme régulier les dalles qui constituaient le sol, et ces sons sourds résonnaient sans fin dans les hauteurs insondables de l’édifice. Parvenu au centre, à égale distance des trois portes de granit, à l’endroit où le sol n’était plus qu’un rond de terre battue, il leva ses yeux fatigués vers les charpentes vermoulues qui se distinguaient dans les ombres du sommet de la tour. Si les murs étaient, sur leur face intérieure, uniformément enduits d’une poix d’un noir cendré, ils étaient en revanche blancs et éclatants à l’extérieur, et ce nimbe blanc scintillait sur le désert comme un phare au milieu de l’océan.

Jetant un coup d’œil derrière son épaule, il s’assura que sa monture reposait bien contre l’unique arbre rabougri qui se dressait lamentablement au pied de la tour. Puis il reporta son regard vers le sommet de cette dernière : à plus de cent pieds de haut, une plate-forme ronde de bois était suspendue à la clé de voûte, entre les toiles d’araignées et les tanières que les rats s’étaient confectionnées entre les poutres. Il conclut que de là où il était, il ne pourrait rien voir de bien intéressant. Il leva alors sa lanterne au-dessus de sa tête et considéra les pierres du mur à hauteur de la troisième rangée. Chacune d’entre elles était ornée d’un grand symbole rouge peint à l’ocre. Tournant lentement sur lui-même, il lut chaque caractère l’un après l’autre, et s’arrêta à celui par lequel il avait commencé.

Il soupira, baissa sa lanterne et, le regard fixé sur sa flamme vacillante, il marmonna :

« Hum… L’histoire est différente. Ou plutôt, elle complète celle du Tumulus de Gwydern. Rien ne semble lier Esmar à Lohòlt, et pourtant… Mais les inscriptions disent-elles seulement la vérité ? Il me paraît de plus en plus clair que je ne dois plus me fier qu’à mon seul instinct dans cette affaire. Qu’en penses-tu, Hi-Lotxa ? »

Comme je ne répondais pas, Otto tourna son large visage raviné, où une barbe blanche naissait timidement, vers moi qui me tenais sous la porte Sud, l’épaule nonchalamment appuyée sur le granit froid.

« Hmm ?

– Eh bien, qu’en sais-je, moi ? Je ne sais guère grand-chose à votre embrouille. Mais si vos gribouillis vous parlent ici de cuisine et là d’astronomie, en effet vous faut-il juger par vous-même de la conduite à prendre.

– Tes conseils sont avisés, ma bonne Hi-Lotxa. Mais je ne sais moi-même rien de plus que ce que j’ai appris de ces symboles, et si je les remets en doute, alors mon entreprise s’arrête ici. Il me faut persévérer sur cette route incertaine car les inscriptions d’ocre rouge sont tout ce qu’il reste de l’époque lointaine d’Esmar, et sa résurrection ne peut passer que par… CECI !! »

Sans même lever les yeux, mon compagnon de voyage leva brusquement un bras en l’air, index pointé vers la plate-forme de bois suspendue, d’où dépassait une grosse tête ronde, poilue et verdâtre, hérissée de deux grandes oreilles dont ma grand-mère aurait fait une succulente soupe. Au dernier mot prononcé, la grosse tête rentra se cacher sur la plate-forme.

« Gobelin ! Montre-toi, défends ta misérable vie et ta cause maléfique ! »

Pour toute réponse, le planqué glapit :

« Vous n’avez rien à faire ici ! Allez vous-en ! Ceci est ma demeure, et… Et je refuse d’être dérangé ! Je refuse que vous interrompiez mes jeux, et je refuse que vous me coupiez la tête ! »

Otto cracha par terre pour exprimer tout ce qu’il pensait de la bravoure de l’immonde petit être, puis il mit le genou droit à terre et prit à pleine main le pommeau de sa canne qu’il planta dans le sol. J’avais déjà assisté à ce type de démonstration de la puissance du vieillard, mais c’était toujours assez impressionnant : en une fraction de seconde, il poussa de toute la force de ses muscles sur sa cuisse gauche et son bras droit pour sauter vers la paroi la plus proche.

« Non, non, noooooooonnn !! Ne faites pas cela, mon Maître, vous allez choir, mon Prince ! Descendez, REDESCENDEZ ! »

Ne prêtant guère d’attention aux suppliques désespérées de la créature monstrueuse, Otto sauta encore vers le côté opposé de la tour, puis répéta l’opération jusqu’à arriver au niveau de la plate-forme refuge du gobelin. La main droite pendue à une poutre saillante et tout son poids reposant sur une autre, il regardait avec un sadisme un peu effrayant l’individu qui devait être étalé sur sa rondelle de bois cerclée de fer, mais qui restait invisible de mon point de vue. Celui-ci bégayait d’une voix plaintive :

« Non… Non, je vous avais dit de ne pas monter… Redescendez, voulez-vous, soyez gentil. »

Agacé par l’être verdâtre et par son hypocrisie mielleuse, Otto tira de l’intérieur de son veston noir un cimeterre qu’il abattit sans sommation sur sa cible, qui eut le temps de rouler à gauche en poussant un petit cri aigu, puis à droite quand un nouveau coup fendit l’air, accompagné d’un second glapissement. Désespéré, le gobelin sauta de sa plate-forme — arrachant un soupir de lassitude à Otto — en hurlant un chant de guerre d’une voix aiguë et beaucoup trop rapide, qui donnait à la mélodie un caractère proprement ridicule. Malheureusement pour lui il atterrit sous mes yeux, et je pus le voir en entier : nu, maigrelet et aussi vert qu’un concombre trop mûr, il n’avait que la tête qui lui donnait la consistance nécessaire pour ne pas être confondu avec un gigantesque brin d’herbe boursouflé par l’action d’un quelconque mal. Son nez fin et crochu, ses gros yeux humides et ses longues oreilles pointues et vérolées me donnaient plus envie de le frapper qu’autre chose.

« Oh, non ! » gémit-il en me voyant.

Il tenta de filer entre mes jambes, mais mon bras le retint, et l’autre vint lui prêter main forte pour tenir l’énergumène en respect en attendant qu’Otto ne vienne faire ce qu’il avait à faire. Mais c’eût été être trop aimable de sa part que d’attendre sagement, car il eut tôt fait de me mordre le poignet à pleines dents, puis de s’enfuir en sautillant vers l’horizon désertique dans lequel le soleil allait commencer son lent naufrage. Parce que je me tenais le bras, meurtri et ensanglanté au niveau du poignet, j’entendis la détonation avant de ne tourner la tête et de voir l’affreux gnome s’affaisser dans la poussière à trente pas de moi. A l’opposé, à moitié caché par la massive porte de granit, Otto gardait le canon scié de son arme pointé vers sa victime, une fumée odorante s’en échappant lentement.

« Ah ! Le salaud m’a rongé l’os ! Foutrechie, mon bras souffre tout autant que mon honneur entaché. Vous étiez bien avisé de porter cette incongruité sur vous, car sans elle votre cornichon à pattes serait déjà loin. »

Sans prêter la moindre attention visible à mes paroles, il rangea son flingue dans la longue poche cousue sur la cuisse de son pantalon noir, puis remis en place son chapeau, qui était un peu penché sur son crâne légèrement dégarni. Le cimeterre toujours dans la main gauche, il passa sans se presser à côté de moi pour aller mettre un genou à terre à un pas du gisant, dont le corps avait presque été coupé en deux au niveau du thorax par la balle. De la pointe de son arme, Otto vérifia que le couard ne feignait pas le trépas en lui entaillant profondément le bras. Aucune réaction. Parce que nous avions été pris en surprise dans les tréfonds du Tumulus de Gwydern par un gobelin qui, blessé au moins aussi gravement que celui-ci, s’était relevé d’un seul mouvement et avait tenté de me mordre à la gorge, la prudence était désormais de mise avec ces créatures belliqueuses. Tout risque étant écarté, Otto se rapprocha de la dépouille et leva son cimeterre bien haut au-dessus de sa tête, puis l’abattit de toutes ses forces sur le maigre cou qui céda sans la moindre résistance, et qui laissa cette grosse tête hideuse rouler contre le petit corps nu.

Après avoir épousseté ses vêtements noirs de la terre sèche de ce désert sans nom il s’accroupit, prenant grand soin de ne pas se salir à nouveau, et plaça une main au-dessus du crâne sans vie, paume vers le bas, puis ferma les yeux. Après quelques instants où rien ne se passa de bien particulier, un nimbe de vive lumière blanche entoura la tête du gobelin et donna à ses yeux écarquillés et sa bouche entrouverte d’où s’écoulait un filet de sang jaune un air effrayant. Puis, dans un éclair éblouissant qui dissonait d’avec le léger chuintement qui l’accompagnait, la tête disparut. Alors Otto se releva et me fit un large sourire :

« Eh bien ! Il n’en reste plus que deux ! En route ! »

Sans un dernier adieu à la tour de Ryd’n, nous enfourchâmes notre monture, lui à l’avant et moi à l’arrière, et filâmes derechef vers notre prochaine destination, en direction du Sud.

« Otto… » demandai-je après un instant. Comme il ne répondait pas, je l’appelai plus fort pour courir le bruit du vent qui sifflait dans nos oreilles :

« Otto !

– Oui, ma brave Hi-Lotxa ?

– Comment appelez-vous, déjà, votre véhicule ?

– Une pétrolette ! »
Il n'y a qu'un âne qui s'appelle Querdal.
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Re: La Rivière d'Ombre

Messagepar Querdal » jeu. nov. 26, 2009 1:41 pm

Comme vous pouvez le voir, ce personnage avait dès le début une forte tendance à crever rapidement :)

Dans une version plus ancienne, Otto mettait la tête dans un sac plastique et la trimballait avec lui sur la pétrolette... Je suppose que j'ai changé car l'encombrement de toutes les têtes accumulées n'était pas crédible, mais n'empêche c'était mieux avant.

Otto est le pseudonyme choisit par Nicolas Machiavel pour voyager incognito le temps de compléter sa quêtes des têtes de gobelins en vue d'acquérir la puissance d'Esmar. Il est le seul être humain qui soit parvenu à passer d'un monde à l'autre sans le consentement des dieux (en l'occurrence, du nôtre à celui de Querdal). Il a rencontré Querdal un peu plus tôt à la cour de princes elfiques, et le retrouvera un peu plus tard dans la salle du trône de Querdal lui-même. Mais à ce moment-là il ne sera plus maître de lui-même, mais dominé par l'esprit d'Esmar libéré de son tombeau grâce au sacrifice des gardiens gobelins. Bref je vais m'arrêter là :]

Le gobelin (alors anonyme) n'a en fait qu'un rôle vraiment minime, mais je trouve que c'est le seul intérêt de cette histoire, je l'ai d'ailleurs recyclé un an et demi plus tard dans Rumeurs. J'ai continué La Rivière d'Ombre, mais c'était de la merde. Putain j'ai un cours de 3h dans vingt minutes, j'ai pas bouffé et je peux même pas dire que j'étais en train de bosser.
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