Un nouveau départ

Une longue et belle cape pour les voyages, quelques lames et parchemins, je le vois bien vous êtes un aventurier ! Pourquoi ne pas conter ici vos aventures, voir celles des autres ?
Alecto
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Alecto » jeu. janv. 08, 2009 3:54 pm

Tous les Marmottons dans la pièce évitaient soigneusement le regard des autres, ce qui demandait un bon travail de feintise. Ainsi, après une ou deux minutes de silence total dû au travail intense de chacun, Nenmil reprit la parole :

" HÉHO ! C'est bien mignon de venir polluer l'air de notre convalescent, mais au moins faudrait-il que ça soit utile ! "

Le convalescent en question suspecta l'Ancêtre d'utiliser son récent coma comme prétexte pour faire bouger un peu ses compagnons. Sa pique mit les Marmottons visiblement encore plus mal à l'aise, sans que Nylhin en comprenne la raison. Nenmil elle même ne semblait pas comprendre ce mutisme soudain. Enfin, Jalina se décida à parler. Elle dévoila le paquet emballé qu'elle tenait caché derrière son dos.

"Tiens Nylhin, il parait que tu aimais beaucoup ça quand tu étais.. plus jeune."

Elle déposa timidement le paquet sur la couverture et retourna bien vite se cacher derrière la silhouette imposante de Caramel (elle n'avait trouvé sur son chemin que lui derrière qui se cacher).

Nylhin ouvrit le paquet et son expression, à la fois gourmande et nostalgique, dit aux Marmottons qu'ils avaient visé juste. Nenmil semblait surprise et agacée.

"Qu'est ce que c'est encore que ça ? Ce n'est pas en lui offrant des cadeaux à chaque fois qu'il reprend connaissance que l'on ira loin ! "

La Dame des Ombres n'avait pas prévu cette petite incartade à son programme, et elle était manifestement aigrie de ne pas avoir été mise au parfum. Lucy pensa alors que cette femme aimait contrôler tout ce qui se trouvait à sa portée, ce qui ne serait pas forcément bon pour la suite de leur campagne.
Nylhin sortit le présent de son emballage pour que chacun puisse le voir à son aise. C'était un chat sculpté dans du chocolat, de la grosseur des deux mains de l'Elfe Noir. Celui ci, tout en distribuant des petits bouts de chocolat, expliqua qu'il en mangeait souvent quand il était petit, et qu'en manger à nouveau lui faisait très plaisir. À la fin de sa phrase, il regarda Nenmil et se tut subitement. L'Ancêtre bouillait sur place. Martel essaya de se rattraper aux branches :

"Euh ! Hum, il me semble qu'on s'est réunis pour discuter de la marche à suivre, alors.. Que faisons nous maintenant ? "

"Je vous remercie infiniment Martel." La voix de Nenmil semblait calme mais tout le monde pouvait sentir qu'elle était encore passablement énervée.
"J'ai décidé de me joindre à vous pour la suite, j'espère que cela ne pose de problème à aucun d'entre vous..?"

Caramel remua un peu dans l'ombre, mal à l'aise, et Lucy baissa les yeux. Tous se rappelaient de la manière dont Nenmil avait tué Myke, mais personne n'osa contredire la Mère des Ombres, sachant pertinemment qu'elle donnait une puissance plus que bienvenue au groupe. Elle reprit, satisfaite:
"Bien, je vois que nous sommes d'accord au moins sur ce point. Je voudrais maintenant que nous parlions d'un plan pour arriver à la forteresse de Gorgorbé de manière assez.. discrète. Si nous voulons anéantir ses sorts, il faudra d'abord passer par lui bien entendu. Là aussi nous sommes d'accord je pense, mhm ?"

"Où voulez vous en venir Nenmil ?" Martel avait reconnu dans le ton de la Mère des Ombres celui des chefs militaires quand ils voulaient persuader leurs soldats de faire quelque chose selon leurs plans.

"J'ai un guide. Pour la forteresse."


Tous, même Nylhin, étaient saisis. Nenmil ne connaissait leur projet que depuis les quelques jours qu'ils avaient passés sur Millénaire, et voilà qu'elle avait déjà avancé plus qu'eux depuis le début de l'aventure. Devant les mines ahuries des Marmottons, Nenmil afficha un petit sourire supérieur. Sans un mot, elle gagna la porte.

"Tu peux entrer maintenant."


Une silhouette sombre masqua la lumière donnée par la porte ouverte, puis entra finalement après quelques instants d'hésitation. Le nouveau venu avait le corps entièrement recouvert d'une ample cape assez sale dont la capuche camouflait son visage. Son allure voûtée laissait croire qu'il était âgé, et on devinait une vague bosse dans son dos.
Nylhin le reconnu presque aussitôt :

"Hé, vous êtes le type qui était au côté de Telac Orn à mon procès ! "

La silhouette tressaillit en entendant parler l'Elfe Noir.

"Effectivement. Je suis là depuis environ une semaine.. Nyl."


L'inconnu rabattit d'un coup sa capuche.
La présence de Kalito dans la chambre de Nylhin eut le même effet sur les Marmottons qu'un Ilyen trouvant dans son nid un bébé humain. Ils ne savaient comment réagir. L'étreindre ou le repousser ? Son aspect physique ne donnait en tout cas nulle envie de l'embrasser.
L'ailé avait disparu depuis un moment, et son allure avait quelque peu changé depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. L'élégant jeune homme, élancé et fier, se présentait maintenant couvert d'une ample cape poussiéreuse qui le recouvrait en entier. Des cernes noires se dessinaient sous ses yeux où autrefois on pouvait voir luire l'intelligence. Maintenant, seules la fatigue et la lassitude se lisait dans son regard. Il était difficile de reconnaître Kalito sur ces traits tendus, autant qu'il était difficile d'imaginer que Kalito eut pu tomber si bas.
Nylhin fut le premier à se reprendre :

"Kalito ! Mais... que.. comment.. Qu'est ce qu'il t'es arrivé, ami ?"


Kalito ouvrit la bouche pour répondre, mais Nenmil fut plus rapide :

"Il a été fait prisonnier par l'ennemi."

"Oui, peu après votre accident avec le Céleste, les sbires de Gorgorbé m'ont attrapé et enfermé dans sa forteresse." Même la voix de Kalito trahissait sa fatigue.
"J'ai été torturé. Atrocement."

"Je connais ça, je suis désolé Kalito." Nylhin compatissait avec son vieil ami. "Mais alors, comment as tu fait pour t'échapper ?"

"Je.. ne suis pas très sûr de ce qu'il s'est passé. Le fait est que je me suis enfuis, et que me voilà maintenant pour vous aider, comme je l'ai toujours fait."

" Il y a environ une semaine, un de mes guérisseurs l'a trouvé à demi mort à mi-chemin entre la forteresse de Gorgorbé et Millénaire. Nous nous sommes occupés de lui, l'avons remis sur pieds."


Pal, qui était resté silencieux jusqu'alors, pris la parole :

"Maîtresse, avec tout le respect que je vous dois, comment pouvez vous être sûre qu'il est bien de notre côté ? Qu'il se découvre !"

"Garde la place qui est la tienne, Palefrenier. Je m'en remets à lui, suis mon exemple."

Kalito reprit :

"Mon corps est mutilé. Je ne tiens pas à exposer ainsi mes meurtrissures. Je pense que c'est compréhensible." Il avait posé son regard sur Nylhin, qui ne put qu'acquiescer.

Un "crock" se fit entendre dans le silence qui venait de se former. Tous les regards se posèrent sur la source du bruit. Caramel mâchait nonchalamment le bout de chat en chocolat que Nylhin lui avait donné.

"C'est fait pour être mangé non ? Il fondait dans ma main."


Nenmil prit ce nouveau sujet comme prétexte pour mettre fin à la réunion. Elle ordonna à Pal de préparer ses affaires pour pouvoir partir le surlendemain à la premier heure.

"J'espère que tu seras sur pieds d'ici là Nylhin." Puis elle referma la porte, emmenant Kalito avec elle.
Les Marmottons échangèrent quelques regards, puis sortirent un à un de la pièce, laissant Nylhin et Lucy seuls.



Deux jours après, à l'aube, les Marmottons se réunirent tous à nouveau sur la plate-forme principale de Millénaire. Ce dernier fit une apparition pour leur souhaiter une bonne chance, et son dernier regard fut pour Nylhin et Lucy, qui se tenaient par la main. Nenmil arriva enfin, suivie de Pal et de Kalito. Ils étaient prêt à repartir.
Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. mai 11, 2009 3:02 pm

Caramel se demandait si il avait vraiment le choix, est ce que la possibilité de ne pas suivre Nemnil s'offrait vraiment à lui ? Elle avait sauvagement assassiné Myke, et il ne doutait pas une seconde de ce qu'il lui arriverait si jamais elle pensait qu'il en savait trop et qu'il décidait de rester à l'écart. Et puis si il partait, où pourrait il aller ? Il était hors de question de retourner à la marmotte, et il n'y avait plus beaucoup d'endroits sûr en Veneha.

Vanille lui ne se posait pas plus de questions que cela, il semblait avoir bien compris que Caramel était trop couard pour faire quoi que ce soit, mais en même temps il était si jeune ! Cependant lui aussi était assez peu confiant en l'avenir de l'adolescent si celui ci prenait la fuite, et décida donc de l'en informer.

C'est ainsi que, contre toute attente, Caramel était déjà près à partir quand les Marmottons se réunirent sur la plate forme principale. Il s'était forgé une motivation qu'il savait éphémère, elle allait flancher au premier incident, mais qui lui permettait de ne pas douter au moins jusqu'au moment du départ. Pour la première fois depuis bien longtemps, son expression ne parraissait pas complètement décalé avec son apparence très rebelle.

"On part quand ?"
perl -E 'say s/(.*r).*\K/, \l$1.\n/r, ${["Take one down and pass it around. ", "Go to the store and buy some more. "]}[/N/], $::b{$_} // $a, "\n" for reverse sort { $a <=> $b } keys %{ { %::b = map { ($a, $b) = ($_, $a) } map { join "", "$_ bottle", "s" x !/^1$/, " of beer on the wall" } "No more", 1..99 } };'
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Querdal » lun. sept. 21, 2009 12:42 am

Le projet était de quitter la France par le Sud-Ouest, en longeant un fleuve qui suivait le tracé d'une chaîne de montagnes, pour ensuite poursuivre le chemin dans une succession de petits pays dont Eric n'avait jamais entendu parler que dans les livres ou la bouches des grands voyageurs. Quand ils arrivèrent en vue de ces montagnes, le prince fit s'arrêter Ardent au milieu du chemin. Iago rattrapa son maître et garda un silence perplexe un court instant avant de prendre la parole :

« Maître Eric, n'est-ce pas là le roc où votre bras a vaincu jadis le monstre terrible qui y avait élu domicile ? »

Eric, droit sur sa monture qui attendait patiemment, avait son regard rivé sur les silhouettes noires qui se découpaient dans la brume, à gauche du chemin. La première chose qu'ils avaient sous les yeux était une sorte de muraille naturelle étirée entre deux collines très pentues au dessin inégal. Derrière ce relief on devinait une vaste dépression au milieu de laquelle trônait, comme déposé là par un orfèvre, un gigantesque rocher de forme creuse, noir et plus noir que le reste de la montagne.

La dernière fois qu'Eric était venu ici, il avait neuf ans et portait une armure pour enfants, de celles qu'on leur donne pour s'entraîner et jouer aux hommes. Il avait à la main une épée trois fois trop grande pour lui, qu'il pouvait à peine soulever. Il ne savait pas ce qu'il faisait là, il avait peur, il hésitait à rentrer chez son père mais craignait les moqueries des garçons du château. Une tête rocailleuse, hérissée d'écailles étincelantes et où luisait un œil rond, dépassait parfois du niveau de la muraille naturelle. À plusieurs reprises, des gerbes de flammes lancées en l'air venaient parfaire le tableau baigné d'une lumière irréelle.

Ardent se tourna vers la droite et marcha jusqu'à la rive du fleuve pour boire. Eric sortit de sa rêverie et s'étonna de voir qu'Ardent n'était plus un tout jeune cheval blanc, mais avait gagné quarante centimètres au garrot et une robe café au lait. Il regarda à nouveau le rocher noir : pendant un moment, il avait presque cru voir cette tête grotesque apparaître entre les deux collines.

Iago inspectait le profil de celui qu'il appelait son maître avec une inquiétude teintée de méfiance : que se passait-il certaines fois dans la tête couronnée de lauriers fanés de ce duquillon béat ? Sans descendre de Cormenille, l'écuyer regarda derrière lui, puis loin devant, de chaque côté du fleuve. Il n'y avait pas un chat, et Eric était tout pantelant, l'arme au côté sans méfiance. Il serait d'une facilité déconcertante de se glisser derrière lui et de lui ficeler le cou. Le pauvre n'aurait aucune chance. Iago égorgerait ensuite le cheval et ferait disparaître les corps sans difficulté dans les montagnes où personne ne va jamais, ou dans le fleuve profond et vaseux. Il serrait son lacet dans sa poche. Dame Ellaine, sa véritable maîtresse, avait été extrêmement claire là-dessus : Eric devait mourir, mais pas en France. « Emmène-le aussi loin que tu peux, qu'importe le temps que tu y passes, mais débarrasse nous-en hors des frontières. » Qui sait quelle croyance, quelle superstition guidait cette recommandation, mais Iago ne prendrait pas le risque des libertés avec les consignes d'Ellaine.

Eric se remit en route sans un mot, et Iago lui emboîta le pas, le regard fixé sur sa nuque. Le mur construit jadis à la bordure d'un duché disparu, qui était aujourd'hui admise comme frontière du royaume depuis la montagne jusqu'à la rive d'un grand lac, était à un peu plus de trente kilomètres sur le même chemin.
Il n'y a qu'un âne qui s'appelle Querdal.
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Jalina » lun. sept. 21, 2009 12:44 am

La nuit n'allait plus tarder à tomber, et les marmottons venaient juste de finir de monter le camp. Ils prenaient à présent un repos bien mérité en profitant des derniers rayons du jour. Ils avaient quitté Millénaire depuis deux jours, et Nemnil et Kalito leur faisaient suivre un rythme d’enfer.
Jalina était assise en tailleur près du feu, les yeux fermés, concentrée vers Bobolle qui n’était toujours pas revenu.
Cela faisait plus d’une semaine qu’il était parti et une fois encore elle essayait de le contacter.
Son lien mental avec Bobolle était, d’ordinaire, d’une facilité déconcertante à établir quelque soit la distance ; pourtant, depuis trois soirs qu’elle essayait, elle n’arrivait qu’à capter de vagues sensations troublées qui la plongeaient dans un état de fatigue, d’incompréhension et de tristesse inquiétant.
Bobolle allait mal et Jalina n’en pouvait plus de rester les bras croisés.

Et comme tous les soirs, elle sortit complètement lessivée de sa tentative de communication. Les nerfs à fleur de peau, elle se leva et toussota pour attirer l’attention de tous.
« Bien, désolée de vous sortir ainsi de vos rêveries et somnolences bien méritées après cette putain de journée de marche à pied, mais j’ai un problème. J’ai passé la chose sous silence jusqu’à maintenant, pensant que ça s’améliorerait mais ce n’est pas le cas. Bobolle ne revient pas et je n’arrive pas à lui parler. Ça commence à faire une semaine qu'il a changé sa place avec Myke, et il a l’air d’être salement occupé à quelque chose qui sent mauvais. Je vais le chercher car il a besoin de mon aide. Et j’aimerais que vous m’accompagniez. Il me semble qu’il n’est pas très loin de notre position, à quelques jours de marches seulement vers le Nord… »

Certains de ses compagnons acquiescèrent naturellement, connaissant l’attachement de Jalina envers sa sphère volante, tout en sachant les capacités utiles dont elle disposait : Félicia avait expliqué en long, en large et en travers ce qu’elle savait des sphères de Zélandria.

Le feu de camp s'affola sous une chaude bourrasque qui venait du sol. Hra'bo décolla la tête de la terre, et fit gronder sa voix torride et caverneuse :

« Je pensais quitter votre compagnie cette nuit, pour retrouver la caverne où vous m'avez trouvé. Je sens que ma mue est imminente. Ma route pointe justement au Nord, et je pourrais vous faire gagner du temps en vous rapprochant de Bobolle.

– Il n’en est pas question ! s’exclama une voix bien connue de tous et que Jalina commençait à ne plus supporter, surtout dans son état de fatigue et d’inquiétude. Ce dragon, qui a refusé sans raison de nous transporter sur son dos depuis que nous avons quitté Millénaire, vous déposerait à destination en une heure ; mais quand il vous aura laissés tomber vous devrez revenir à pieds, nous devrons vous attendre et nous perdrons encore du temps inutilement. Nous n’avons que trop tardé déjà. Votre machin peut bien s’en sortir tout seul… »

Jalina vit rouge.

« Mon machin ?? hurla-t-elle. Allez-vous faire foutre Nenmil ! Dame des Ombres, Ancêtre de je ne sais quoi je vous emmerde. Depuis le début, on vous suit gentiment parce que votre appui nous sera bénéfique, on serre les dents quand vous nous manquez de respect parce qu’on n’est pas contrariant et qu’on sait que le temps presse mais là, c’en est trop, je dis stop. Bobolle sait plus de choses que vous n’en saurez jamais et dispose d’une puissance incroyable. Il ne s’agit pas d’un vulgaire machin et avant toutes autres choses, il est mon ami ! Mon compagnon de route depuis presque toujours, et il m’a sauvé la vie plus de fois que vous ne le ferez jamais. Tout ce qui vous intéresse c’est votre petite personne et vos objectifs ! Vous avez tué Myke par simple orgueil alors que c’était notre ami et que nous l’aimions ! Mais je ne vous aime pas Nenmil, je vous supporte à peine et j’ai laissé passer tous vos caprices pour le bien commun mais là c’en est trop. Il est hors de question que je laisse un deuxième de mes amis mourir par votre faute ! Si ce que vous voulez c’est nous trouver déprimés et plus que deux, incapables de lever une épée, et bien continuez comme ça mais moi je ne vous suis plus ! »

Il ne restait plus rien de la Jalina qu’ils connaissaient tous, son regard s’était fait dur, son visage était crispé et rouge d’une colère enfin exprimée et surtout sa voix, sa voix si douce habituellement avait pris une profondeur étonnante, comme venant du cœur et rendait ses mots aussi percutants que des lames.

Nenmil, complètement surprise, n’avait pas répliqué immédiatement et bouillait à présent d'une colère qui voulait répondre à celle de Jalina. Mais remettre ouvertement à sa place cette impudente, c'était risquer la fragile cohésion de la troupe et des représailles douloureuses de part et d'autres. Hra'bo se dressa de toute sa hauteur, majestueux et placide derrière une Jalina rouge de colère. Le regard opalescent du dragon transperçait la dame des Ombres.
Querdal
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Querdal » mar. sept. 29, 2009 8:34 pm

Co-post Querdal-Jalina
:!: conseillons relecture de la première partie de ce post :D :
viewtopic.php?p=7899#p7899
... ainsi que de celui-ci :
viewtopic.php?p=8472#p8472


Eric se tenait au milieu du chemin et faisait face au rocher de forme creuse à demi-dissimulé dans la dépression du relief. Des émotions contradictoires se partageaient en lui. Peur, courage, doute, fermeté... Il était nerveux, et Ardent ressentait sa nervosité : le tout jeune cheval, à peine adulte, trépignait. Son armure factice était inconfortable, déjà trop petite pour lui, et au contraire l'épée qu'il portait était beaucoup trop grande. Il ne pouvait pas la mettre à son côté quand il marchait car elle traînait par terre.

Eric mit pied à terre et mena Ardent près de la rivière, évitant les corps noircis par le feu qui jonchaient la route. Il n'avait rien pour attacher la longe, et du laisser le poulain libre de ses mouvements en espérant qu'il ne lui vienne pas l'idée de se sauver.

Le jeune prince se retourna vers la montagne. Une brume légère flottait sur la scène, et reflétait la lumière du soleil dans chacune de ses particules, si bien qu'on eût dit qu'elle émettait elle-même de la lumière. La tête rocailleuse garnie de quatre cornes en écaille dépassa à nouveau du rebord de la dépression, et Eric eut l'impression d'être observé pendant une seconde. Puis le dragon renversa la tête en arrière et lança une gerbe de flammes impressionnante vers le ciel. Il aurait pu cramer le garçon depuis là où il était sans plus de difficultés qu'il n'avait cramé les passants qui gisaient là. Mais la bête semblait intriguée par le petit aventurier, et le défiait de venir jusqu'à lui.

Eric traversa à nouveau le chemin et gravit la muraille naturelle tendue entre les deux collines. De là-haut, son regard plongeait dans la dépression. Un rocher plus noir que le reste de la montagne noire était délicatement posé au milieu, sa pointe tournée vers le ciel. Il aurait pu rappeler la forme d'un œuf, n'eût été le creux qu'il arborait sur un côté. Dans l'ombre du rocher creux, une créature inconcevable était dressée sur ses pattes arrières, ses ailes à demi-déployées. Ses écailles, dont chacune aurait pu faire un bouclier, avaient une couleur rose-orangée sur son ventre et son cou, et orange plus sombre, tirant sur le marron, sur son dos. Les écailles se faisaient plus rares à la jonction des ailes, qui étaient quant à elles composées d'un cuir très épais, d'un aspect très solide.

« Dragon ! » cria Eric, serrant fort la poignée de son épée comme s'il s'agissait de son propre courage.
La détermination du prince s'affermissait en lui. Il n'allait en faire qu'une bouchée.

« DRAGON ! reprit-il d'une voix étrangement aiguë, se jetant en avant d'un bond. Il attrapa un bras et le serra comme la poignée de son épée.

Il avait les yeux ouverts dans la nuit. Iago laissa échapper un petit cri.

« Maître ! ...Ah... Maître, de grâce calmez-vous, nous sommes en sécurité ! Nous sommes dans une auberge. Vous sembliez nerveux et remuiez dans votre lit, j'allais pour vous réveiller mais... Maître Eric, puis-je vous demander de lâcher mon bras ? »

Eric serrait toujours le bras de Iago à travers sa chemise de nuit. Il se mit assis dans son lit et lâcha son écuyer, qui se massa douloureusement le bras.

« Est-ce que tout va bien, Maître ?
‒ Je... Oui. Oui, ça va Iago. Merci. »

Il se força à sourire dans la nuit, tout en sachant que l'écuyer ne pouvait pas le voir.

Iago resta un instant debout à côté du lit de son maître, puis retourna se coucher. Eric se laissa retomber sur le dos, ne sachant s'il préférait chercher le sommeil ou le craindre.



Depuis presque deux semaines, Eric et Iago avaient quitté la France, et passaient d'un territoire à l'autre, d'un paysage à l'autre, cheminant avec acharnement vers le Sud. Régulièrement, Eric sortait le cristal tzigane pour s'assurer qu'ils allaient dans la bonne direction. Les cartes qu'ils se procuraient dans les villes utilisaient des codes iconographiques toujours différents, et Eric préféra pendant un temps ne se référer qu'à son cristal. Cet entêtement momentané les avait obligés à faire de vastes détours pour contourner des lacs, ou à traverser une chaîne de montagnes par des chemins peu aisés. Dans ces montagnes, ils avaient notamment croisé le chemin d'une horde de bandits qui se montrèrent peu commodes. Ils prirent Iago en otage en menaçant de l'égorger, et Eric dut transpercer deux d'entre eux à la pointe de son épée avant qu'ils ne renoncent à manger ce jour-là.

Jusqu'à ce jour dans la montagne, Iago enrageait de ne jamais avoir une minute propice à faire un sort au prince : soit ils étaient accompagnés, soit ils dormaient dans une auberge où le corps aurait posé problème, soit Eric gardait son épée en main ‒ et pas question de le faire dévier de son chemin. Mais dès qu'ils furent aux prises avec les voleurs, dès qu'Eric tira son fer face à vingt gaillards belliqueux alors qu'il aurait pu facilement fuir seul, et se battit comme un as en prenant des risques fous pour le sauver, Iago fut assaillit par des sentiments contradictoires à l'égard de son maître. Que devait-il faire à présent ? Il n'aimait pas devoir se poser des questions, et préférait généralement laisser ce soin à sa maîtresse Ellaine. Ellaine avait donné un ordre, somme toute simple. Il lui fallait attendre l'occasion de mener à bien cette mission, ou bien la provoquer. Mais à présent sa main était retenue par une autre force, quand il serrait son lacet dans sa poche en scrutant le prince trente pieds devant lui. Le Prince Eric à qui il devait la vie.

Iago se frotta le front avec la base de sa main.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Iago regarda devant lui. Eric avait ralentit, la tête droite comme s'il regardait loin devant, puis repartit au trot. Une grande partie de l'horizon était comme couverte d'épluchures d'agrumes et de pommes de terre. Intrigué, Iago lança Cormenille à la poursuite d'Eric et d'Ardent.

Le chemin fuyait sous leurs sabots et l'horreur se rapprochait. Les deux cavaliers ralentirent jusqu'au pas, silencieux au milieu de ce spectacle grotesque et nauséabond. De gigantesques bêtes à longs poils bruns se tenaient à leurs côtés. Sous leur long manteau soyeux se discernaient des pattes courtaudes, roses et ridées, dans les empreintes desquelles on aurait pu coucher un homme en position fœtale. À l'avant de leur corps démesuré, un groin qui faisait figure de paravent muni d'une corne émergeait des poils, avec de chaque côté des yeux tout noirs qui paraissaient proportionnellement petits. En d'autres circonstances, ces curieuses créatures devaient être très attendrissantes.

Celle dans l'ombre de laquelle Iago se trouvait à présent, tordant le cou d'un côté et de l'autre pour l'observer, était appuyée contre un rocher de la forme d'une amande qui affleurait, seul au milieu de la prairie vallonnée. La créature avait la colonne vertébrale brisée, tout l'arrière du corps affaissé et sa fourrure carbonisée sur le flanc qui n'était pas appuyé sur le rocher. La blessure sur son dos était largement ouverte et offrait à la vue la chair en putréfaction. Son groin et ses yeux étaient flétris, desséchés, et avaient viré à des couleurs écœurantes.

Les quelques autres grosses créatures poilues étaient dans un état similaire. Le sol était jonché de corps désarticulés, éventrés, carbonisés. Une variété étonnante d'expressions se lisait sur les visages, de la stupéfaction à l'hilarité, en passant par la sérénité ou la douleur. Il y avait là des corps d'hommes, de femmes mais aussi de petites créatures vertes à la morphologie singulière, qui rappelaient à Iago des zouaves croisés dans les montagnes, à ceci près que ceux-là avaient la peau grise et étaient un peu plus grands. Un mois plus tôt, Iago aurait ouvert des yeux comme des soucoupes en découvrant des êtres si éloignées de l'humanité, mais il avait déjà vu tellement de choses qu'il ne soupçonnait pas depuis le début de ce voyage, que sa capacité d'étonnement avait décru.

Iago, qui était descendu de Cormenille et le tenait par la longe, examinait de loin un petit homme vert aux longues oreilles très poilues, qui portait un costume plus richement décoré que les autres. Il semblait également plus vieux. Son visage portait une atroce expression de haine et de mépris figée. Un poignard était planté dans sa poitrine, et un autre dans sa gorge. Un groupe de gamins venus chiper des flèches dans les carquois et des boucles de ceinture sur les corps, s'enfuirent à l'approche de Iago.

L'écuyer avait de plus en plus de mal à supporter la puanteur qui se dégageait des cadavres. Il chercha son maître du regard. Celui-ci se tenait toujours sur son cheval, avec l'air d'être très intéressé par ce qu'il voyait.

Ce qu'il voyait, c'était une boule de matière non-identifiée en suspension au-dessus du sol, qui se déplaçait en voltigeant semble-t-il au hasard, parfois rasant le sol, parfois s'élevant à deux ou trois mètres. Elle faisait des loopings, des spirales, des embardées et des sauts, ralentissant, accélérant, faisant demi-tour... Eric essayait à la fois de trouver une logique dans son déplacement et de déterminer la matière qui la constituait, quand cela arriva.

Eric fut brutalement désarçonné d'Ardent qui se cabra et partit au galop, cherchant son chemin entre les entassements de corps. Le prince avait heurté le sol sur le dos, et se respirait plus. Une sensation de désespoir, de terreur et d'angoisse mêlées tourbillonnait en lui, il ne parvenait pas à reprendre ses esprits et à contrôler ses pensées. Il se retourna par terre et se prit la tête dans les mains, la bouche grande ouverte comme pour mieux respirer, en vain. La pression de ses mains sur ses tempes sembla cependant lui faire recouvrer la lucidité. Il redressa le haut du corps, un genou à terre, une main sur le pommeau de son épée et l'autre sur sa poitrine, inerte. Ses poumons semblèrent soudain exploser, il prit une longue inspiration et se releva complètement. Dans le même mouvement il tira son épée et se mit en position de combat, jambes fléchies et les bras écartés du corps.

Cela semblait fou, mais Eric était convaincu que cette boule de chose l'avait attaqué. Comment ? Elle ne l'avait pas touché, elle était même loin de lui quand il était tombé. Mais il savait que c'était elle. De toutes façons, tout était fou, depuis l'existence d'une sphère non identifiée volant toute seule au milieu d'un champ de bataille, jusqu'à sa chute inexplicable. Tout était fou dès qu'on quittait des frontières de la France, Eric avait bien compris ça.

Quelque chose vibrait en lui, un feu avide s'était allumé et appelait des crânes à dévorer. Il voulait casser, piller et tuer... Faire payer à la sphère son coup en traître, pour qu'elle sente. La sphère reparut dans son champ de vision, et Eric sauta vers elle en brandissant l'épée. Elle évita le coup de taille et contourna l'épéiste pour s'éloigner derrière lui. Prudente, elle revint lentement vers lui... Fit un vaste looping torsadé vers la gauche, très rapide, et revint au même point. Eric était à présent incapable de l'attaquer : il ressentait soudainement une grande paix intérieure, une indécrottable foi en l'avenir et un désir ardent de sérénité. La vibration avide de souffrance en lui avait disparu, il ne pouvait faire aucun mal à cette ravissante sphère de jenesaisquoi. Elle resta immobile une seconde, puis sembla sautiller sur place. Excitée, la sphère semblait excitée. Elle s'approcha alors très près d'Eric jusqu'à presque toucher sa poitrine, au chaud. Puis elle quitta ce nid douillet pour repartir dans son curieux ballet solitaire avec le vent. Eric la regarda dessiner des arabesques devant lui, passablement intrigué mais toujours empli de cette paix qui ne demandait rien d'autre que de l'air pur et un peu d'eau fraîche.

Une sensation étrange s'empara alors d'Eric, comme si la terre se rapprochait de lui. Non pas qu'il s'y enfonça, mais la terre montait autour de lui, l'enveloppait jusqu'au niveau de ses yeux. Dans le même temps, le ciel descendait sur sa tête, balayait ses cheveux et baignait son front de lumière. Son regard était pris dans un étau fin et léger comme la courbe de la terre. Il pointait vers l'horizon, par-delà la sphère et les carcasses, par delà la prairie d'herbe maculée de sang, par delà la route, les montagnes, par delà la mer... Son regard traversait la nuit et creusait l'espace entre les étoiles. Un flot d'énergie née de ces sensations singulières partit du ventre d'Eric, remonta dans ses épaules et jaillit au travers de son visage. Son visage était immobile, mais il avait l'impression de hurler avec une expression d'hilarité.

L'effet fut saisissant.

Eric creusa un trou dans la terre, comme l'empreinte d'un bâton de trois mètres de diamètre qu'on aurait planté dans le sol de façon oblique. De la terre fut projetée dans tous les sens dans une énorme avalanche brune-amère. Il est étonnant de voir quelle quantité de terre il faut enlever pour y faire un trou d'une taille somme toute raisonnable.

Eric, surpris, fit un pas en arrière, chercha la sphère du regard et poussa un cri tout en même temps. Une nouvelle vague d'énergie accompagna son cri, et frappa la sphère de plein fouet. Elle fut projetée très loin dans le ciel, mais revint vite en sautillant dans tous les sens. Elle exprimait sa joie avec une transparence incroyable (comparativement aux limitations de sa physionomie). Quand elle se fut calmée, la sphère ne reprit pas son ballet solitaire, elle paraissait plus détendue, tournait autour d'Eric, lui passait sous les bras, entre les jambes, faisait la toupie au-dessus de sa tête... Finalement, elle choisit de se reposer : elle descendit à dix centimètres du niveau du sol et resta là, voltigeant doucement. Eric la regarda pendant un moment, puis il s'assit à côté d'elle et regarda la pointe de ses bottes en pensant.

Iago apparut près de lui, marchant précautionneusement, penché en avant, presque rampant. Cormenille suivait derrière lui, toujours maintenu par la longe :

«  M... Maître ? Prince ? Qu'est-ce que que ? Qu'est-ce qui s'est passé ? La boule, elle... ? »

Iago sursauta en voyant que la sphère était toujours là, juste devant Eric. Ardent apparut à son tour en venant d'une autre direction. Il s'était calmé, mais semblait tout de même méfiant et attendait des explications de son maître.

« Ah, mon vieux Iago... Je ne sais pas ce qui s'est passé... Je ne sais pas si je saurai jamais ce qui s'est passé... Je ne comprends pas... Mais je peux te dire que ça m'a vidé ! acheva-t-il en s'allongeant sur le dos dans l'herbe, à un endroit qui n'était pas couvert de sang.
‒ Mais la sphère, elle... Elle vous a attaqué ? C'est ce que j'ai vu, enfin que j'ai cru voir... Je n'ai rien compris. »

Tous les quatre gardèrent le silence pendant un moment.

« Maître, ça pue. »

Eric prit une petite inspiration par le nez et grimaça.

« C'est on ne peut plus vrai. Tout ça m'a fait oublier la santé de mes muqueuses nasales. Pardieux, c'est immonde, filons. »



Eric et Iago avaient déguerpi du champ de bataille avec leurs chevaux ; comme Eric l'espérait sans le dire, la curieuse petite sphère les avait suivis sans hésiter. Ils chevauchaient et voltigeaient maintenant tous les cinq à bonne allure vers la forteresse du prince des démons. Eric était pensif, ressassant ce qu'il avait vu et vécu sur le sinistre champ de bataille d'un conflit inconnu. Il pensait à ces vagues d'énergie qui étaient sorties de lui. Qu'il avait cru sentir sortir de lui, se répéta-t-il pour la cinquième fois : il lui fallait intégrer parfaitement le fait que de telles choses n'étaient pas possibles. Ils vivaient dans un monde fou, mais tout de même, crier pour creuser des trous ça n'est pas possible. Qu'est-ce qui avait pu causer un tel effet ? La sphère ? Elle n'avait même pas touché le sol. D'un autre côté, ce ne serait là qu'une autre des prouesses de ce petit objet. Et puis il était tombé de cheval. Quelque chose l'avait frappé, la sphère ou autre chose. Non, pas la sphère. Elle n'était que paix, Eric en était convaincu. Il ne comprenait pas quelle frénésie meurtrière s'était emparée de lui à ce moment. Il aurait voulu massacrer quiconque se mettait dans son chemin, pour n'importe quel prétexte. C'était de la haine pure, incontrôlable.

C'était comme s'il y avait eu deux inspirations sur le champ de bataille baigné de la lumière oblique du couchant : la paix développée par la sphère, et la haine répandue par autre chose. Oui, c'étaient deux choses extrêmement distinctes. Que faisait la sphère avec cette autre chose au moment où Eric et Iago étaient arrivé ? Depuis quand cela durait-il, pourquoi... Tellement de questions s'accumulaient, et resteraient sans doute sans réponses.

Eric vit alors du coin de l'œil la sphère le frôler à grande vitesse et monter vers le ciel en dessinant des spirales et des loopings, comme si elle avait vu quelque chose de très intéressant. Là-haut, dans la direction où elle avait disparu, Eric voyait un trait noir au milieu de l'azur. Comme un pli dans le ciel. Iago avait aussi le nez levé vers le ciel :

« Où est-elle encore partie ?
‒ Je l'ignore, mais... Qu'est-ce que c'est, un oiseau ?
‒ Un gros oiseau. Un très gros oiseau.
‒ C'est même plus gros qu'un oiseau, je ne sais pas ce que c'est mais... Nous ne devrions peut-être pas rester là. »

Sans un mot de plus, les deux cavaliers s'éloignèrent au trot, jetant un coup d'œil derrière leur épaule.

« La sphère nous retrouvera, je pense. Mais... Est-ce qu'il nous suit ? »

Ils semblaient en effet poursuivis par le drôle d'oiseau, qui avait changé de direction.

« C'est vraiment énorme, s'inquiéta Iago. Que fait-on ?
‒ Au galop ! »

Ils s'élancèrent à bride abattue dans la plaine, quittant le chemin, essayant de gagner la forêt à temps pour ne pas savoir ce qu'ils fuyaient.

Une ombre gagna sur eux, c'était celle d'une chauve-souris de proportions très fines, mais son envergure était de près de cent mètres.

« Qu'est-ce que c'est, maître ! Qu'est-ce que c'est ! hurlait Iago pour couvrir le sifflement du vent sur les écailles au-dessus d'eux.
‒ Fonce, Iago ! Ne t'arrête pas ! »

Ni l'un ni l'autre n'osaient lever les yeux. L'ombre était au-dessus d'eux et se faisait plus dense.

Eric se cramponnait au cou de son cheval, aplati le plus possible sur son dos comme si cela pouvait retarder le moment où son corps serait déchiré dans les serres du monstre ; il serrait les dents et plissait les yeux, fixait désespérément du regard l'orée des arbres qui se rapprochait à travers la crinière flottante d'Ardent. La sphère apparut devant lui, sautillant comme à son habitude devant le museau du cheval, qui devenait déjà fou de peur sans cela. Ardent secoua la tête tout en galopant, espérant se débarrasser de cet obstacle volant devant lui.

Les ondes apaisantes de la sphère semblaient sans effet, à ce point, sur Ardent. Eric crut alors entendre une voix humaine venant d'au-dessus de lui.

« A... ez ou !
‒ Quoi ! »

Il renversa la tête vers le ciel. Le soleil était derrière le dragon. Sur son dos se découpaient les silhouettes d'êtres humains penchés en avant. Aux côtés du dragon volaient plusieurs étranges bêtes ailées, plus petites et également chevauchées par des êtres humains.

« Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! disaient les "passagers" du dragon.
‒ Iago ! Il y a des gens là-haut !
‒ Maître ! Non ! »

N'écoutant littéralement que son courage, Eric quitta sa trajectoire et décrivit une boucle sur le côté, évitant d'entrer dans la forêt. Il fit se cambrer Ardent pour faire face au dragon et leva son épée en signe d'affront.

« Hé ! »

Eric se sentit alors très seul. Il avait bien grandi depuis la dernière fois qu'il avait vu un dragon. De façon logique, un dragon devrait aujourd'hui lui sembler plus petit. Celui-ci paraissait deux à trois fois plus gros que dans son souvenir. Le saurien gonfla une de ses ailes pour faire volte-face en plein vol, et ses passagers durent se cramponner pour ne pas tomber. Eric faisait à présent face à une créature légendaire au corps couvert d'écailles d'un bleu mystique, profond. De la tête au bout de la queue, il toisait au moins soixante-dix mètres. Sa longue tête effilée, hérissée d'écailles, comptait beaucoup plus de cornes que celui qu'Eric avait affronté dans sa jeunesse. L'autre ne devait être qu'un tout jeune, un enfant-dragon. Celui-là était un dragon d'un grand âge, il respirait la puissance tranquille de celui qui ne craint plus rien.

Pour se donner un air impressionnant, Eric fit à nouveau se cambrer Ardent, qui retomba sur ses sabots.

« Allez... Hein... Tu l'as fait une fois, répétait Eric pour lui-même. Tu l'as fait une fois, sur un petit, maintenant tu vas le refaire, ça n'a pas l'air bien compliqué... Sur un gros... C'est vrai qu'il est gros... Mais je vais le faire. Il y a des gens là-haut. Il faut je les sauve, je suis le Prince ERIC ! »

Il avait terminé sa phrase en hurlant son nom, tirant d'un geste rageur son épée dans une main déjà moite. Il s'apprêtait à charger sans très bien savoir où frapper ‒ seul un bout de la queue du dragon posait à terre ‒ quand un rire gigantesque, comme sorti de la terre et du ciel à la fois, retentit et l'enveloppa comme un gant de fer.

« Hahahaha... Dis moi, homme... Est-ce que tu pars me combattre ? »

Le silence se fit sur le monde entier, semblait à Eric.

« Euh, oui. Oui.
‒ Pour quoi faire ? »

Eric eut l'impression qu'on lui posait une très bonne question. Simple, mais excellente.

« Euh, pour vous tuer ? Enfin, pour tuer, sauver les gens que vous avez capturés ! Vous êtes un meurtrier sanguinaire ! ...Monsieur. Et je ne vous laisserai pas sévir éternellement de votre règne de terreur !
‒ Tu veux parler de mes amis, à qui j'ai proposé de faire un bout de chemin sur mon dos pour vous retrouver, toi et Bobolle ? Il m'a dit que vous étiez ses nouveaux amis. »

La voix du dragon était très profonde, grondante et empreinte d'une grande sagesse.

Cependant, Eric se persuadait qu'il ne consentait à ce dialogue que pour gagner du temps et élaborer une stratégie. Il n'allait en faire qu'une bouchée. Il n'allait en faire qu'une bouchée. Il n'allait en faire qu'une bouchée. Il fit avancer Ardent de quelques pas, indécis. Le dragon se posa en douceur et descendit son cou au niveau du sol pour permettre à ses passagers de descendre. Une jeune femme à l'allure très dynamique descendit en premier et courut vers Eric :

« Écoutez, il est totalement inutile de vous battre avec Hra'bo ! D'une il n'est pas agressif, et de deux vous ne ferez pas le poids si vous commencez vraiment à l'énerver ! »

Eric posa sur elle un regard courroucé.

« Hors de là, Mademoiselle s'il vous plaît. Je me démêle de ce monstre, et nous deviserons chiffons tout à l'heure. »

La jeune femme laissa échapper une exclamation offusquée. Eric galopa jusqu'à Hra'bo qui avait relevé le haut de sa tête, et se dirigea vers la base de son cou qui était au niveau du sol. Les écailles y étaient plus claires et semblaient plus tendres. Il sauta en marche et brandit son épée, prêt à la planter entre deux écailles. Hra'bo tourna la tête et expira par les naseaux. Eric fut coupé en plein vol, et plaqué au sol par le souffle puissant de la bête.

« Qu'est-ce que tu fais ? » demanda-t-il d'une voix lente mais légèrement agacée.

Eric se releva en s'efforçant de ne rien perdre de sa superbe, siffla Ardent et courut à sa rencontre pour sauter sur son dos. Il décrivit une boucle et se retrouva face aux naseaux de Hra'bo, à l'intérieur desquels un humain adulte pourrait s'asseoir confortablement.

« Mais tu vas poser un peu ton cul et te calmer, oui ? Foutu gamin qui joue au héros ! »

Jalina marchait vers Eric à grands pas, un nuage noir de colère tournoyant dans ses yeux. Eric avait tenté d'attaquer son ami le gigantesque dragon, et il n'y avait rien qui puisse mieux déchaîner la colère de Jalina que de s'en prendre à ses amis. Elle attrapa Eric par le bras et tira dessus, puis lui souleva les pieds pour le faire tomber de cheval.

Eric ne s'en prenait jamais aux femmes, mais cette fois c'était trop. Qu'est-ce que c'était que cette horrible petite bonne femme qui se prenait pour un homme, parlait comme un charretier et jouait les gros bras ? Car il n'était pas l'heure de refaire son éducation, Eric se contenta de repousser son pied vers la jeune femme, qui tomba en arrière dans l'herbe.

« Fais alliance avec les monstres de tous les enfers, mégère, jeta Eric d'une voix dédaigneuse. Mais n'importune pas le serviteur du Ciel qui débarrasse la terre de ces graines de malheur. »

Puis il se retourna vers Hra'bo.

« Tu te joues de mon épée, dragon. Te joueras-tu de ce pouvoir ? »

Hra'bo s'attendait à assister à un numéro de cirque. Eric ne savait pas comment ni pourquoi ça marchait, mais il fallait que ça marche, n'importe comment il fallait que ça marche. Il se concentra, regardant droit devant lui... Il fit monter mentalement la terre devant ses yeux et rabaissa le ciel au-dessus de lui. Quand il lui sembla que c'était prêt, il perça l'espace avec son regard.

Ardent se cambra en hennissant de protestation, désarçonna Eric et s'éloigna rapidement de lui.

« Quoi... »

Hra'bo semblait lui aussi désarçonné.

« De la magie... Garçon, tu as produit de la magie féerique ? Comment as-tu fait ça ? Je n'ai jamais rien vu de pareil.
‒ De quoi parles-tu, Hra'bo ? demanda la jeune femme sans accorder un regard à Eric.
‒ La magie des fées. Ce jeune homme a de la magie des fées en lui. Je ne sais pas d'où elle lui vient, mais il est certain qu'elle est sortie de lui. Faiblement. C'est étonnant. »

La sphère réapparut au milieu de la scène, sous le nez de Hra'bo, et sautilla en tournant sur elle-même.

« Ah bon... rugit le dragon comme si la sphère lui avait fait une longue tirade. Raconte-moi ce qui t'est arrivé, jeune homme, et fais taire le fiel en toi. »

Eric sentit l'influence de la sphère de Zélandria à côté de lui ; il aurait voulu s'en débarrasser et garder ce feu vorace en lui, mais un vent de sérénité balaya inexorablement les raisons de sa fureur dans son esprit, les réduisant à des futilités. Il finit par s'asseoir dans l'herbe, et les marmottons se joignirent à lui. Jalina avait également bien besoin des pouvoirs pacificateurs de Bobolle pour accepter de prendre place dans le même cercle qu'Eric, mais elle finit par s'asseoir à distance respectable. Ce cercle comprenait également Lucy, Carmel et Vanille, Saïko, le Palefrenier et Félicia. Seul Iago restait à l'écart, raide et méfiant, écoutant d'une oreille.

Les deux chevaux s'étaient trouvés un coin d'herbe succulente où ils broutaient tranquillement, assez éloignés du dragon qui les rendait nerveux. Les ilyens se reposaient dans différentes positions, immobiles, tels des statues de faïence fixant un point précis pendant des siècles. Nenmil, Martel, Nylhin et Kalito avaient choisi de demeurer dans une auberge pour attendre le retour de l'équipe de sauvetage de Bobolle.



« Je suis le Prince Eric de Richeval, héritier de René II duc de Richeval, mon père. Mon père a assuré pendant un temps la fonction de régent du royaume de France, au Nord-Ouest d’ici, je n'ai donc jamais réellement été prince, mais l'usage a voulu que je garde ce titre informel.

« Lorsque j'avais neuf ans, on apprit qu'un dragon avait élu domicile aux frontières de notre royaume, et massacrait quiconque s’aventurait sur le chemin. Ce chemin était une route commerciale importante avec nos proches voisins, il s’agissait donc d’une nuisance considérable. Mon père a pris une décision, il a ordonné à l’un de ses généraux de mener une légion à la tanière du dragon, et de le chasser de là quoi qu’il en coûte. J’étais dans la pièce à ce moment, et j’ai cru qu’il s’adressait à moi. Fier de la mission qui m’était ainsi confiée, j’ai couru prendre mon armure factice d’entraînement et Ardent, le cheval que je montais pour les exercices. J’ai également emprunté une épée qui traînait sur un râtelier, et dont j’ai appris plus tard qu’elle appartenait au fils de mon maître d’équitation. Les légionnaires mandatés n’étaient pas encore rassemblés dans la cour, et mon précepteur me cherchant partout en pestant, que je filais déjà vers les montagnes du Sud.

« Depuis que mon père était régent, j’étais sorti seul deux fois du domaine royal, et jamais à cheval. J’ai galopé presque toute la journée, et suis arrivé en fin d’après-midi à l’endroit que je croyais être ma destination. J’ai attaché Ardent et ai gravi une butte pour me retrouver face au dragon. Je me souviens de cette scène dans une lumière très particulière. On aurait dit que les rayons du soleil ne tombaient pas en ligne droite mais nageaient harmonieusement dans la brume à la fois fraîche et presque chaleureuse. Je n’avais pas remarqué de brouillard tandis que je chevauchais. »

Eric avait l’impression d'avoir trop bu, et de ne plus contrôler sa langue. Il en disait trop. Jamais il n’avait raconté cette histoire de cette manière auparavant. C’était comme si la présence de l’énorme Hra’bo à ses côtés, et son regard d’une profondeur infinie violait son esprit et en tirait mot à mot un récit plus près que jamais du souvenir qu’il gardait de ce jour, gravé en lui.

« J’ai défié le dragon, qui a refusé de quitter ce territoire. Il devait rire du petit garçon que j’étais. J’avais moi-même peur, je me demandais ce que je faisais là, je me forçais à croire aux contes que j’avais entendus, où les enfants vainquaient leurs ennemis malgré leur évidente infériorité. J’étais là pour tuer ce monstre, et c’est ce que j’allais faire. Le dragon m’a à peine laissé une seconde, il a ouvert la bouche et a craché un paquet d’une sorte de mucus qui s’enflamma au contact de l’air. Je ne sais quelle force s’est emparée de moi, mais alors que je croyais mourir brûlé dans la seconde, j’ai fait un saut de côté et, porté par la seule force de mes jambes, ai cru voler l’espace d’une seconde. Le dragon a eu l’air aussi étonné que moi. Il a maintenu son exhalaison ardente, et l’a dirigée vers moi. Les flammes m’ont poursuivi sur tout le tour de la crique, je courrais dans tous les sens en me demandant quand je pourrais attaquer. Malgré son poids et sa taille, l'épée que je tenais à la main ne me gênait pas pour courir.

« Puis le dragon a semblé à bout de souffle, il s’est arrêté et j’ai pu m’approcher de lui. Il m’a donné un coup de patte avant que j’ai évité : il n’était pas taillé pour le combat rapproché. J’ai donné un coup de taille dans son thorax, qui s’est fendu d’un fin trait rouge. Ce début de succès a raffermi ma confiance en moi. Il s’est recroquevillé sur lui-même, il paraissait surpris d’avoir été blessé par un petit homme. Il ouvrit la bouche pour lancer un nouveau crachat de feu, mais déjà je lui portais un nouveau coup au thorax, pour dessiner une croix. Je n’avais fait qu’étendre le bras qui tenait l’épée, mais j’eus l’impression que sa pointe filait plus vite et plus loin qu’elle n’aurait du, avec plus de puissance. Comme si l’air qu’elle déplaçait creusait lui-même la chair du saurien, ou qu’elle s’allongeait ou quittait ma main le temps de frapper, trop rapidement pour que je m’en rende compte.

« Le dragon a poussé un hurlement de rage et de douleur, il a fait plusieurs pas en arrière, quittant le rocher qui semblait lui servir de trône pour aller se réfugier de l’autre côté de la crique, et balaya l’air devant lui d’une décharge maximale de feu, sans chercher à savoir où je me trouvais. J’ai trouvé une brèche dans le mur de flammes qui se dressait devant moi, et avec une bravoure que je considère aujourd’hui comme de la pure folie, ai couru ventre à terre jusqu’à lui. Je me suis mis debout à trois pas de lui, et son feu ne m’atteignait pas. Il a arrêté de cracher, et a grogné d’un air méprisant « Tu es fait ! ». J’ai lancé mon épée qui a traversé son cou à l’endroit le plus fin. Je l’avais fait avec toute la force qui m’était possible, mais ce devait être bien peu de choses comparé à la rudesse des écailles d’un dragon. Pourtant la lame l’a perforé comme une motte de beurre jusqu’à la garde, avec une précision incroyable.

« Le dragon a levé la tête vers le ciel. Sa gorge émettait un grognement qui se transforma en gargouillement. Sa patte avant essayait vainement, en un geste pathétique, d’attraper la poignée pour retirer le fer. Il a chancelé et s’est écroulé sur le sol, sa tête grande comme moi étalée à mes pieds, ses yeux fermés.

« J’ai mis un moment à réaliser l’ampleur que j’avais fait. Quoique ce « je » serait peut-être un peu présomptueux, car je ne pouvais me départir de l’impression que ce n’était pas moi. J’ai essayé de me convaincre que ça n’avait aucune importance. Je suis revenu vers Ardent, l’ai détaché et suis revenu à la capitale. J’ai croisé en chemin la légion envoyée par mon père, et leur ai raconté mon histoire en modifiant quelques détails mineurs. Nous sommes revenus au château, où j’ai été acclamé en héros. Ma gloire a perduré avec les années, et le nom du Prince Eric est aujourd’hui encore auréolé de prestige, dans mon pays. J’ai gardé Ardent comme monture préférée et c’est lui qui broute là-bas. »

Eric garda le silence quelques secondes. Il essayait de comprendre pourquoi il avait dit tout cela, avec autant de franchise. Sa honte, son secret, il avait l’impression étrange que ce poids s’allégeait à présent sur son cœur.

Hra’bo dit qu’il avait entendu parler voilà treize ans d’un œuf de dragon abandonné dans les montagnes françaises car ses parents venaient de mourir. Après avoir éclot, seul au milieu des montagnes, n’ayant pas reçu l’éducation que pouvaient lui prodiguer ses pairs, le dragonneau connu sous le nom de Mel'narch avait commencé à faire n’importe quoi. Il brûlait tous les humains qui passaient à proximité de son repaire, convaincu qu’ils venaient pour le tuer, mais jamais il n’avait quitté la montagne pour aller détruire des villages. Les dragons devaient venir le chercher d’un jour à l’autre pour protéger les autres et lui-même, mais entre temps la nouvelle était venue qu’un jeune humain tueur de dragons avait fait son œuvre. Quand ils sont arrivés sur les lieux, il ne restait de Mel'narch qu'un squelette fumant dans lequel était encore fichée une épée typiquement humaine, voire française. Cependant, Hra’bo n'avait jamais cru à ces histoires de tueurs de dragons, car nulle épée humaine ne pouvait vaincre une telle créature, fut-elle très jeune. Alors un enfant d’humain !

Félicia demanda à Eric de répéter la dernière chose que le dragon lui avait dite avant de mourir, treize ans plus tôt. « Tu es fait », répondit Eric.

« Ne pense-tu pas qu’il s’agissait plutôt de « Tu es une fée » ?
– À quoi pense-tu, Félicia ? demanda Hra’bo.
– Eh bien nous avons déjà constaté que ce jeune homme présentait des capacités magiques similaires à celles des fées. Peut-être les avait-il déjà à cette époque, tout en l’ignorant, et peut-être les ont-elles aidé à vaincre. Mel’narch ayant reconnu cette aura féerique qui émanait de lui, a cru qu’il s’agissait d’une fée déguisée en homme.
– Mais il s’agit bien d’un homme, assura Hra’bo, et il est bien celui qu’il prétend être.
– Je te fée confiance sur ce point…
– Un point reste flou : comment a-t-il obtenu ces pouvoirs féeriques ? Lui-même l'ignore autant que nous. J’ai entendu dire que les fées pouvaient insuffler une partie de leurs pouvoirs à des créatures non-magiques. Eric, te souviens-tu avoir rencontré des fées dans ton enfance ?
– Non, pas du tout je… J’ai cessé de croire aux mythes et légendes contenant des faits et créatures magiques le jour où j’ai vaincu ce Mel’narch. Pour moi, les dragons restaient les créatures les plus étranges et démoniaques qui puissent exister. »

Un nouveau silence tomba sur la scène.

Eric regarda Hra’bo dans les yeux. Le dragon n’avait pas bougé et le regardait toujours d’un air placide, impénétrable. Le Prince pensa à la franchise à laquelle il pensait avoir été forcé tout à l'heure, et à son soupçon quant à la responsabilité de Hra'bo. Il pensa à son père malade, à l’Ambre Rouge de Feu et de Sang, au remède miraculeux d’Ar Syradin et Ceolemòn. Sans dire un mot, il pensa à son désir de ne pas dire la vérité à ce propos. Il pensa à pourquoi cela était important. Il pensa à la façon dont il avait prévu de s’occuper de l’Ambre Rouge de Feu et de Sang une fois qu’elle serait en sa possession, à sa forte conviction qu’il pourrait résister à la tentation du pouvoir des ténèbres. Il pensa que le dragon pouvait voir en lui cette force, qu’il pouvait juger de l’ampleur de sa volonté. Il pensa à la franchise à laquelle il s’astreignait maintenant, et au fait qu’il avait rarement été aussi franc en toute tentative de communication avec une personne quelle qu’elle soit.

Les regards du prince et du dragon ne s’étaient pas quittés. Les yeux infiniment bleus du saurien étaient toujours aussi impénétrables, et il était à cet instant impossible de juger de ses conclusions.

Eric parla du prince des démons qui vivait sur Luminarë, le continent des glaces, et de la noble mission que son père lui avait confiée, cette fois personnellement. Il dit qu’il devait aller vaincre cette engeance maléfique pour assurer la paix dans Veneha. Il parla de son long voyage avec Iago, du cristal tzigane qui lui indiquait la route à prendre, et du champ de bataille sur lequel ils étaient tombés. Il parla de la sphère qui bougeait toute seule, du coup qu'il avait reçu à la poitrine et des différentes sensations qui l'avaient alors assailli. Il parla du trou dans la terre et de Bobolle frappé d'un home run de folie. Il parla enfin de l'ombre qui gagnait sur eux tandis qu'ils galopaient vers la forêt : un nouvel ennemi qu'il pensait devoir affronter. Jalina posait sur Eric un regard noir et immobile : que ce chevalier de pacotille, prince de ce qu'il voulait ne s'avisât plus d'attaquer ses amis.

Puis Bobolle fit son propre récit de la dernière semaine à Jalina, la seule avec laquelle il avait un lien privilégié pour communiquer. Lorsqu'elle rouvrit les yeux après une longue transe, Jalina commença par regarder les pelures d'agrumes et de pomme de terre qui scintillaient dans le couchant en haut de la colline, et des larmes firent briller ses joues. Elle garda un moment le silence, puis expliqua ce qu'elle avait vu dans les souvenirs de Bobolle :

« Après que Myke ait quitté l'Armée des Trois Mille pour nous rejoindre sur Millénaire, le roi Fidel IX a fait un discours belliqueux à ses gobelins, en disant que les soldats de Ky et les amazones, et les humains en général, et les autres races en général, ne respectaient pas les gobelins, qu'ils les prenaient pour des moins-que-rien. Il a dit que celles qui se considéraient comme les grandes races de Veneha n'accorderaient jamais aux gobelins leur juste place et leur dignité tant qu'ils ne se feraient pas respecter par la force. Les trois factions qui composaient l'Armée de façon homogène se sont entretuées. La bataille de l'auto-destruction de l'Armée des Trois Mille a duré quatre heures, et pendant quatre heures Bobolle était là et il se battait... »

Jalina garda à nouveau le silence avant de reprendre, emportée :

« Mais oui, c'était tellement évident ! Gorgorbé a appris par un moyen ou un autre qu'une armée ‒ qui ne passait pas inaperçue ‒ s'était formée contre lui et marchait vers sa forteresse. Il a envoyé un de ses lieutenants, un fantôme invisible, une sorte de tourmenteur démoniaque, vers cette formation qui avait de quoi l'inquiéter. Cet agent du Mal a utilisé ses pouvoirs subversifs pour semer le trouble dans l'esprit des dirigeants, qui ont communiqué leur hargne aux troupes, qui se sont entretuées... La meilleure façon de se débarrasser d'un ennemi, en le forçant à se supprimer... et le plus beau, c'est de lui faire croire que l'idée vient de lui.

« Bobolle était là quand cet esprit dématérialisé s'en est pris à Fidel. Il n'a pas eu le temps d'endiguer la colère du roi des gobelins, le mal était fait. Bobolle n'a pas pu empêcher le massacre, mais il a continué à résister à l'agent de Gorgorbé. À sa façon particulière, il s'est battu. Il s'est battu pendant des jours et des jours, sans s'arrêter. Une seconde de répit et c'était fini, un instant de repos et le fantôme brisait ses défenses, pénétrait son esprit et découvrait le lien que Bobolle a avec moi. S'il utilisait ce lien, il pouvait également pénétrer dans mon esprit et semer la discorde dans le groupe des marmottons pour le faire éclater comme il a fait s'auto-détruire l'Armée des Trois Mille. Le fantôme savait que s'il s'attaquait à nous directement, Bobolle serait là pour l'en empêcher. Il devait donc le vaincre immédiatement.

« Peu après que j'aie essayé de contacter Bobolle, il vous a vu arriver à côté de lui, deux hommes et leurs chevaux. Il ne s'intéressait pas à vous, accaparé par son « combat », mais une salve d'énergie destructrice qui lui était destinée a été déviée, et vous a frappé de plein fouet, Eric. La colère démoniaque vous a traversé, et vous avez voulu vous en prendre à Bobolle en vous convaincant qu'il vous avait attaqué. (la voix de Jalina se fit aigre en évoquant l'animosité du chevalier envers son ami) Il a alors remarqué au fond de vous un potentiel magique féerique refoulé. Bobolle sait que la magie des fées est le meilleur moyen de combattre ce type de fantôme, c'est pourquoi il a réveillé ce potentiel en vous grâce à ses pouvoirs de zélandrien, puis a repris son combat. En envoyant une vague d'énergie magique que vous ne contrôliez pas, vous avez fait peur à l'esprit du Mal qui a cru avoir à faire à un mage expérimenté, ou une fée déguisée en homme. Il a pris la fuite, vous laissant seul avec Bobolle, épuisé. »

Les marmottons discutèrent encore un moment de ce qui s’était passé, apportant successivement leurs leurs conjectures et suppositions.

Hra’bo regardait cet écuyer, là-bas, qui se tenait droit comme un piquet en écoutant. Il n'était pas vraiment honnête non plus. Ses intentions étaient troubles, son cœur hésitait. Il pourrait poser problème pour la suite. Mais Hra’bo préférait laisser les humains régler leurs propres problèmes entre eux.

« Mes écailles gémissent de sommeil, les amis, dit-il bientôt. Je vais devoir vous laisser. Nous ne nous reverrons pas, à moins que l’un de vous n’accède à l’immortalité. Je vous souhaite tout le succès qu'on peut souhaiter pour ce monde, dans votre entreprise. Vivez longtemps, et volez haut. Et toi, Eric, méfie-toi de ceux qui te veulent le plus grand bien. »

Hra'bo posa sur chacune des personnes présentes dans le cercle un regard empli de reconnaissance pour les moments et émotions partagés durant les deux dernières semaines. Puis le vénérable dragon se décolla du sol, et on aurait cru qu'il arrachait l'air avec lui. Dans la brume lumineuse qui tombait sur l’air du soir, le dragon s'éleva dans le ciel. Eric tiqua sur cette brume curieuse qu'il remarquait seulement.

Les marmottons pensaient bien que c’était la dernière fois qu’ils voyaient Hra'bo.

Une langue de feu blanc jaillit de l’orée du bois en direction de la gigantesque créature ailée, mais ne l’atteint pas. Une seconde suivit, mais ce fut la troisième qui bouscula Hra’bo. Celui-ci parut surpris, et se retourna en plein vol, les pattes en avant pour se défendre d’un coup au corps. Il ne savait pas d’où venait l’attaque. Deux jets de feu blanc jaillirent en même temps, et unirent leurs forces pour perforer l’aile de la créature. Celui-ci fit une violente embardée qui lui évita une chute certaine. Il plongea vers l’origine de ces assauts. Un groupe d’êtres humains se tenait à l’orée du bois, et se dispersait en courant dans la plaine. Du moins paraissaient-ils humains au premier abord. Vêtus de guenilles dignes de paysans locaux, ils se déplaçaient de façon curieuse, comme s’ils n’avaient pas l’habitude de diriger leurs propres membres. Leurs gestes étaient saccadés, maladroits, ils tombaient fréquemment et se relevaient par bonds. Leurs têtes ne tenaient pas en place sur leurs épaules, et leurs yeux étaient soit fermés soit ne regardaient jamais dans la direction où ils allaient.

De temps à autres, une secousse partait de leur poitrine et les tirait vers le haut. Une onde de lumière en fusion naissait à quelques centimètres de leur corps et filait en direction de Hra’bo avec une précision, une rapidité et une puissance incompréhensible. Comment ces êtres débiles pouvaient-ils contenir une telle force magique ?

« Qui êtes-vous ? grondait Hra’bo en slalomant entre les tirs. Pourquoi vous attaquez-vous à moi ? Je ne vais pas vous épargner longtemps, car ma miséricorde a ses limites ! Expliquez-vous, ou votre bataille insensée va rencontrer un adversaire que vous ne soupçonnez pas ! »

Les sorts des paysans se colorèrent. Certains éclairs virèrent au rouge, d’autres au marron. On en vit se teindre de bleu sombre ou d’or. Ils semblaient également plus agressifs, et la fréquence de tir s’accentua. Hra’bo commença à cracher du feu sur ces curieux adversaires, mais il apparut qu’ils étaient dotés de boucliers qui empêchait la matière incandescente de les atteindre. L’un des paysans jeta un sort à la seconde où il reçut un jet de feu. Cette erreur tactique l’empêcha de maintenir son bouclier au moment crucial, et il s’écroula dans l’herbe dévorée par les flammes en hurlant de terreur.

Les marmottons arrivèrent enfin devant les paysans ahuris, Jalina et Eric chevauchant Ardent, les autres perchés sur les ilyens. Chacun tira son arme ou prépara ses sorts, et la bataille se poursuivit au sol après avoir commencé dans les airs.

« Allez-vous en ! cria Hra’bo en tournoyant au-dessus de la scène, et sans cesser de traquer une faille entre les boucliers magiques. Ils sont là pour moi, vous n’êtes pas concernés ! Poursuivez votre voyage !
– Tu rigoles ?! s’esclaffa Jalina. Tu serais retourné muer pépère dans ta grotte si tu les avais vus nous tomber dessus ? On se bat pour toi comme tu te battrais pour nous !
– Ne t’en fée pas, Hra’bo, ajouta Félicia : dans un instant nous serons partis chacun de notre côté, et ceux-là n’ennuieront plus personne. »

Hra’bo comprit qu’il était inutile d’insister...
Il n'y a qu'un âne qui s'appelle Querdal.
Arkan
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Arkan » mer. sept. 30, 2009 5:22 pm

Johnad était soucieux. Bien qu’occupé à nettoyer quelques verres de son torchon humide, son attention était intégralement tournée vers une table située au fond de la salle, où discutaient en silence un groupe hétéroclite d’étrangers inquiétants.

Bien que proche de la forteresse de glace, l’isolation de sa petite auberge de passage lui avait jusqu’alors permit de rester en dehors des troubles de la guerre. Il fallait reconnaître aussi que la plupart de ses clients n’étaient pas des plus respectables, et le tenancier avait depuis longtemps compris que c’était une autre des raisons pour lesquelles son bâtiment avait été épargné.

Johnad était donc habitué aux clients suspects et parfois même ostensiblement mauvais qui passaient par chez lui, et lui-même ne se voyait pas comme un enfant de cœur. Mais la plupart des voyageurs qui s’arrêtaient chez lui ne lui apportaient pas trop d’ennui, les plus dangereux arrivant en général quand il n’y avait plus de chambre de libre…
C’était une chose de gérer ce type de malfrats, c’en était une autre d’avoir à faire avec le genre de délégation qui avait poussé les portes de son établissement il y avait une heure de cela.
Un elfe noir à l’air dur et tendu, un colosse au regard aussi intimidant que la puissance se dégageant de sa carrure, et deux personnages encapuchonnés, dont un visiblement bossu, le tout bien armé.

Le tavernier sentait que ces voyageurs allaient lui attirer des ennuis.
Le pire était que depuis leur arrivée, ils n’avaient rien commandé. Cette dernière pensée fit monter une bouffée de colère dans la gorge du tenancier, qui rassembla son courage, posa le verre éclatant de propreté sur son comptoir et fini par s’avancer vers la table des étrangers.

« Dites moi, soit vous commandez quelque chose, soit vous sortez, z’êtes pas dans un salon de thé. »
Les étrangers, qui avaient stoppé leur conversation à l’approche du gérant, ne réagirent pas tout de suite, mais Johnad remarqua les mouvements lents de leurs mains s’approchant de la garde de leurs armes. Seul l’elfe sombre borgne n’engagea pas de geste défensif, et tourna son regard troublant vers le tavernier, un air plutôt amical sur le visage :

« Excusez nous si nous vous avons dérangé, nous étions tellement plongés dans notre discussion que nous avons oublié de commander à boire.
- Oui, bon, eh bien euh… Qu’est-ce que vous prendrez ?
- Quatre bières s’il vous plait, et deux chambres pour la nuit.
- Je vous apporte ça tout de suite.
Le tenancier parti d’un pas un peu trop rapide pour être naturel, son air suspicieux ne
le quittant pas. Décidément, ces étrangers étaient bien trop polis pour ne pas être dangereux.

Nylhin suivit le tenancier des yeux quelques secondes puis reporta son attention sur ses compagnons, un léger sourire aux lèvres.
« Vous croyez qu’il va aussi nous apporter les chambres ? »
Sa boutade arracha un sourire à Martel, mais retomba vite devant l’humeur aigrie de la troupe. Le départ précipité des marmottons leur imposait au minimum deux jours d’attente, et la colère de la dame des ombres assombrissait encore son visage habituellement si serein.

« Tes amis se rendent-ils seulement compte que ces deux jours pourraient mettre à néant nos dernières chances de réussir, Nylhin ? »
L’hybride soupira d’agacement devant la tirade acide de Nenmil, qui reprenait une fois encore cette conversation sans but.
« On ne peut les juger pour leur désir d’aider un ami, aussi étrange soit-il. La troupe a déjà mal digéré la mort du gobelin… Voyant que la dame allait répliquer, Nylhin l’arrêta et montra d’un geste discret de la tête le tavernier qui revenait avec leur commande.

Ce dernier ne s’attarda pas longtemps, mais cette distraction permit au silence de retomber sur la tablée, les compagnons se remémorant les heures sombres passées sur Millénaire.

« J’ai conscience que vous n’aviez pas le choix, reprit enfin Nylhin, et je ne connaissait moi-même que peu ce petit être, mais la mort d’un membre des marmottons, si agaçant qu’il soit, ne peut que jeter un voile de discorde et de colère dans le groupe. »
« Nous ne pouvions de toute manière pas les empêcher de partir, et au point où nous en sommes, un ou deux jours de plus ne fera pas grande différence. Il nous faut mettre à profit ce temps pour préciser nos plans.»

Les arguments de Nylhin touchèrent au but et le visage de la Dame des Ombres se détendit légèrement.
« Je propose de partir en éclaireurs, pour rendre le chemin plus sûr pour la troupe »
Kalito parlait d’une voix rauque, mais la sagesse de ses mots mit les compagnons d’accord.

« J’irai avec toi, Kal, Martel et Nenmil resteront à l’auberge pour accueillir les autres. Nous n’avons qu’à nous donner rendez-vous dans trois jours ici même. »
Nenmil secoua la tête en signe de négation : « Nous ne pouvons rester trop longtemps au même endroit, ça attirerai les soupçons. Le tavernier se méfie déjà de nous. Nous vous rejoindront avec les autres plus loin sur le chemin dès que ceux-ci seront revenus.
-Je vous expliquerai la route à suivre, conclu Kalito.

La conversation partit ensuite sur des chemins moins sérieux et la soirée se déroula sans écarts. Le tavernier n’ayant apparemment qu’une chambre de libre, Nenmil s’y installa et les autres purent apprécier le confort tout relatif des écuries de l’auberge.

Kalito et Nylhin prirent la route le lendemain. Après avoir suivi le sentier pendant trois bonnes heures d’une marche rapide, ils coupèrent à travers bois vers une région devenant de plus en plus vallonnée et rocailleuse. Tandis qu’ils progressaient, l’air se refroidissait et les pins laissèrent graduellement place à une grande variété de sapins.

Arrivés en haut d’une haute colline, les deux voyageurs s’arrêtèrent quelques minutes devant le spectacle s’offrant à eux. Loin sur l’horizon se profilait la silhouette d’une forteresse gigantesque, le soleil couchant reflétant sur ses parois cristallines une lumière orangée qui semblait émaner de l’édifice.
Le regard dur, Nylhin contemplait ce spectacle magnifique et néanmoins terrifiant. Comment une merveille d’une si grande magnificence pouvait-elle cacher en son sein la force la plus maléfique de tout Vehena ?
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » sam. oct. 24, 2009 1:22 pm

     Saïko et Caramel étaient tout deux sur le dos de l'erdian quand la première lame de feu fouetta le dragon. L'adolescent se recroquevilla sur lui même, il avait espéré que fuir loin de Nemnil le tiendrait à l'écart de la guerre le temps de se reposer un peu. Mais visiblement l'emprise de Gorgorbé sur Veneha était bien plus grande qu'il ne l'avait cru. Caramel ne doutait pas de l'implication de l'ancien marmotton dans la scène qui se déroulait sous ses yeux. Eilraet lui avait expliqué que Gorgorbé s'était transformé après avoir été la proie des dragons d'Ardhonmeth, et qu'il vouait une haine sans limite à cette cité et ses gardiens. Cela faisait bien longtemps que les vampires n'étaient plus la seule préoccupation de Gorgorbé et Caramel sentait que la peur ne le quitterait pas de si tôt.

     Derrière lui, Saïko était pour la première fois ignorant des sentiments de l'adolescent. Durant tout le voyage il avait utilisé ses pouvoirs pour l'apaiser, mais cette fois ci il ne comprenait juste pas ce qu'il se passait. Il sentit l'adolescent se retourner ce qui lui fit reprendre les esprits. Caramel était particulièrement pâle et semblait sur le point de faire une malaise.

     « Pourquoi tu n'interviens pas ? Calme les ! Ils sont en train de tuer Hra'bo !
     -Ils sont vides, répondit il un ton qui ne trahissait en rien son incompréhension. Ça n'était pas la première fois qu'il voyait cela, il avait déjà connu une situation comme celle ci, il lui fallait juste quelques minutes pour se souvenir.
     -Qu'est ce que tu attends ? Fais quelque chose !
     -Je ne peux pas ! Je ne comprends pas ! »

     Alors que les deux compagnons étaient figés dans un silence embarrassant, Jalina avait déjà réagit, et était montée sur Ardent en un éclair. Eric s'empressa alors d'envoyer sa monture à la charge, l'épée brandie. Leurs cris de guerre n'eurent aucun effet sur les zombies, qui continuèrent à attaquer Hra'bo de leurs attaques imprécises, mais il réveilla Félicia de sa torpeur. Saïko, qui avait recommencé à prêter attention à ce qu'il se passait dans la tête de Caramel réalisé que si sa peur ne diminuait pas, sa détermination elle grimpait en flèche, et l'adolescent hurla, d'une voix trop suraiguë pour tromper qui que ce soit.

     « Aide moi à les combattre ! »

     Mais Saïko avait compris ce qu'il se passait bien avant que Caramel n'ait eu le temps de le dire à voix haute. L'adolescent voulait que le tourmenteur inhibe sa peur. En temps normal ce dernier aurait refusé, mais à l'instant même où les mots furent sortis une présence supplémentaire entoura l'adolescent, celle d'un démon serpent. Eilraet essayait de s'en prendre à Saïko pour l'empêcher d'intervenir, et ce dernier réalisa alors pourquoi l'adolescent était si peureux, le tavernier avait bien pris garde à ce que son protégé ne soit jamais impliqué dans un combat. Saïko trancha violemment le lien qui unissait le tavernier et l'adolescent, jugeant qu'il valait mieux laisser son libre arbitre à se dernier.

     Caramel laissa échapper un rugissement féroce à l'instant même où son courage fut débridé. Même s'il, n'avait jamais été particulièrement téméraire, le fait d'avoir été forcé à la peur si longtemps, et de penser que c'était Saïko qui le poussait au combat avaient fait exploser sa fureur. L'erdian fit un bond gigantesque et atterrit directement dans l'étrange brume lumineuse alors qu'Eric et Jalina donnaient leur premiers coups. Les crocs de l'erdian et les coups de Caramel auraient du faire des ravages parmi les paysans, qui semblaient en réalité incroyablement faible. Pourtant éviter les lames de feu et frapper quand les boucliers étaient inactifs se révélait un exercice incroyablement difficile. L'issu du combat était imprévisible, et une ombre s'abattit au dessus de l'adolescent. Hra'bo était redescendu vers le sol et se posa, manquant d'écraser Caramel qui esquiva avec une agilité qu'il ne se connaissait pas lui même.
perl -E 'say s/(.*r).*\K/, \l$1.\n/r, ${["Take one down and pass it around. ", "Go to the store and buy some more. "]}[/N/], $::b{$_} // $a, "\n" for reverse sort { $a <=> $b } keys %{ { %::b = map { ($a, $b) = ($_, $a) } map { join "", "$_ bottle", "s" x !/^1$/, " of beer on the wall" } "No more", 1..99 } };'
Rosslaew
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Rosslaew » sam. oct. 24, 2009 7:12 pm

Co-post Querdal/Rosslaew
:!: conseillons relecture de ce post :
viewtopic.php?p=8818#p8818
...ainsi que la fin du précédent, dont celui-ci est la continuité.

Hra'bo remarqua que Félicia utilisait des sorts similaires à ceux qu’envoyaient leurs ennemis, et qu’elle jetait des regards autour d’elle au loin comme pour essayer de repérer la présence d’autres menaces. Puis il se rendit compte que les paysans émettaient une aura proche de celle des fées, alors que les humains dotés de pouvoirs magiques sont supposés avoir une aura bien spécifique et très différente de celle-ci.
Il tomba en piqué vers le sol, couvrit de feu le paysan que combattait la Polymorfée pour faire diversion, et la saisit dans sa gueule avant de remonter dans le ciel.
« Mais enfin Hra’bo qu’est-ce que tu fais ?! Laisse-moi redescendre ! »
Le dragon entrouvrit la gueule pour permettre à Félicia de se dégager et de voler face au dragon qui semblait décidé à avoir ce face à face.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? Ces humains ne semblent pas maîtres de leur volonté ni de leurs mouvements, leurs esprits sont vides de toute pensée ! Et ils utilisent des sorts féeriques, et leur aura est féerique aussi. Alors si tu sais quelque chose, explique-le moi maintenant !
– Je ne sais pas de quoi tu parles, Hra’bo ! Comment peux-tu croire que je ne te le dirais pas si je savais quoi que ce soit sur cette histoire ? Je n’y comprends rien non plus ! Je vais redescendre à terre car je veux me battre.
– Félicia, tu sais que mes pouvoirs psycholucides ne sont efficaces que sur les humains, et que je ne peux pas savoir ce que tu penses. Mais tu sais aussi que tu ne peux pas me mentir car je reconnais ce ton dans ta voix. Explique-moi, ou nos amis vont continuer de prendre des risques qui sont peut-être inutiles.
– Hra’bo, je… Non, je ne peux pas ! Je ne peux rien te dire.
– Pourquoi ?
– C’est la loi, la loi du secret ! Si je te parle de ça je risque autant qu’elles devant un tribunal…
– Qui ça, elles ? De quoi parles-tu ?
– ELLES ! Elles là, je les vois ! Regarde entre les arbres ! Reviens ! À gauche ! Plus à gauche ! LÀ ! Ce sont des fées, cachées dans la forêt ! Elles dirigent ces humains à distance !
– Comment font-elles ça ? Pourquoi ? Vite Félicia, nos amis se battent en dessous de nous pour me protéger, je veux savoir ce qui se passe ! »
Félicia avala sa salive. Pensa très vite. Parla très vite.
« Des fées renégates, on les appelle les Radicales. Elles ont perdu la paix que nous avait donnée le sort sacrificiel des zélandriens. Ce sort était héréditaire, et chez certaines d’entre nous il perd de plus en plus son pouvoir. Celles qui ont perdu la paix s’en prennent aux dragons. Notre loi les condamne, mais encore faut-il les démasquer. Elles vivent parmi nous et se rassemblent seulement pour perpétrer leurs crimes. Nous ne devons pas en parler, car nous ne voulons pas d’une nouvelle guerre ouverte avec les dragons.
« Un autre groupe se fait appeler la Confrérie de la Paix Retrouvée. Ses membres sont également recherchées par la justice mais moins activement. Elles se contentent de tuer les dragons qui ont perdu la sagesse du sort des zélandriens, les dragons qui massacrent sans limite les populations. La CPR traque aussi les Radicales pour les démanteler. Les Radicales recherchent des dragons isolés, insufflent une partie de leurs pouvoirs à des humains et les utilisent comme des bras armés. Parfois de façon légère, et je pense que c’est ce qu’elles ont fait à Eric il y a treize ans — c’est pour ça qu’une partie de ce pouvoir est restée enfouie en lui jusqu’à sa rencontre avec Bobolle — ou bien en les transformant carrément en zombies comme elles l’ont fait aujourd’hui avec ces pauvres gens. Elles font ça pour ne pas être obligées d’utiliser leurs propres pouvoirs à des fins de destruction, ce qui génèrerait une vaste aura qui les ferait repérer de loin.
– Mais c’est contre elles, les Radicales que nous devrions nous battre ! Pas ces victimes de leur pouvoir dégénéré ! »
Hra’bo redescendit vers les marmottons, qui commençaient à être débordés par la supériorité numérique des zombies.
« Laissez ces gens tranquilles, si vous voulez vous battre c’est dans la forêt que ça se passe ! Des fées qui s’y cachent les manipulent comme des marionnettes pour m’attaquer !
– QUOI ?! explosa Jalina. Mais c’est, mais c’est dégueulasse ! On va leur dire deux mots à celles-là ! »
Les marmottons cédèrent du terrain aux zombies tout en les tenant en respect, puis fuirent en faisant une grande boucle pour se diriger là où Hra’bo leur avait indiqué.
Hra’bo et Félicia étaient déjà sur place, et fondaient sur la petite clairière où la trentaine de fées étaient rassemblées. Toutes avaient des corps de fées et des têtes d’animaux variés, d'aspect bien vivant, dont l’effet de réalité était saisissant. Elles poussaient des cris surexcités ou paniqués en voyant venir vers eux ce vieux dragon qui les avait de toute évidence déjà remarquées. La brume lumineuse irréelle était ici plus dense que nulle part ailleurs.
« Mes sœurs ! Mes soeurs ! clama Félicia depuis le ciel. Écoutez-moi ! Je pense que cette bataille est inutile. Le dragon ici présent, qui se nomme Hra’bo, ne cherche pas la querelle, et entend simplement rentrer chez lui pour se reposer. Déposez les armes et laissez-le partir, nous partirons chacun de notre côté. Vos masques me cachent vos visages si bien que je serais incapable de vous dénoncer. En revanche, si vous choisissez la bataille, mes amis et moi-même le protègerons tant que nous pourrons, et vous n’en sortirez pas indemnes. »
Félicia ne se faisait pas d’illusion : si cette trentaine de fées choisissaient de libérer leur folie meurtrière, ils n’auraient pas beaucoup de chances, en l’état, de sortir vivants de cette forêt.
« Traîtresse ! Je te connais, tu es Féelicia de Luin Tallath, la Polymorfée ! Quel est ton pouvoir aujourd’hui, hein ? Quel maléfice vas-tu inventer pour protéger ton répugnant ami, ce dragon !
– Je ne reconnais pas ta voix, et je te le répète je ne cherche pas la bataille. Si tu nous laisses partir en paix, je ne répondrai pas à tes insultes.
– Chienne ! Tu n’as aucun honneur, aucune fierté ! Appartenir à la même race que toi me fée vomir.
– Et pourtant la dernière fois que tu m’as croisée à l’Université ou au Sénat, sans doute m’as-tu saluée avec le respect des plus convenables.
– Je ne m’imposerai plus cette épreuve ! Mes sœurs, arrachez-lui son cœur pourri, et éventrez ce dragon sanguinaire ! »
Les fées radicales prirent des postures agressives, pré-figurant un assaut imminent. Hra’bo sentit que quelque chose était étrange, à l’instant même où un éclair de feu blanc le frappa dans le dos. Il n’eut que le temps de se retourner, tordu par la douleur, pour voir un zombie tout près de lui entre deux arbres, exposant son corps sans défense dans une posture obscène. Hra’bo le cingla d'un puissant coup de queue, et il fila à travers la foule de ses semblables dans un vol plané à l’horizontal, qui s’arrêta sur un tronc d’arbre pourri couché dans les ronces.
Les fées radicales ne se salissaient pas les mains. En utilisant des êtres humains comme intermédiaires, elles ne jetaient pas directement de sorts à objectif belliqueux. Ceux-ci auraient émis une aura spécifique, perceptible à une grande distance, qui alerterait fées, dragons et autres créatures dotées de perceptions magiques dans les environs que quelque chose d’anormal est en train de se produire. En procédant toujours de cette manière elles n’étaient jamais repérées, et poursuivaient leurs agissements de façon impunie tout en vivant au sein de la communauté des fées.
La bataille faisait rage, les marmottons et Hra’bo étaient presque encerclés par les zombies qui les harcelaient de sorts multicolores. La scène aurait pu ressembler à une discothèque au milieu des bois, n’eurent été les cris de douleur et de rage. Les arbres perdaient des copeaux au fil des minutes, et commençaient à tomber en travers du champ de bataille.
À la vue de ce spectacle, Félicia prit conscience de son pouvoir. Les plantes ! Ces arbres qui volaient en copeaux, elle sentait leur vie, elle sentait leur souffrance, et elle sentait la magie de la nature qui coulait en eux. Elle pouvait contrôler ce flux, elle pouvait contrôler les plantes ! Et dans une forêt, elle était donc à son avantage. Elle pris un temps pour mieux ressentir ce qui l'entourait, puis elle se concentra sur l'énergie des arbres qui mourraient. Elle la manipulait, c'était maintenant certain, et c'était le moment d'essayer d'en tirer parti. Félicia concentra toute l'énergie qu'elle avait accumulé en un point du sol, et en une fraction de seconde, un gigantesque arbre surgit du sol, interceptant un des sorts lancés par l'un des humains. Satisfaite du résultat, Félicia commença à prendre part au combat de manière plus active, souriant de la découverte de son pouvoir.
Les Radicales étaient assises dans un coin, rassemblées derrière un solide bouclier qui les protégeait de toute attaque. Malgré le coup d'éclat de Félicia, on aurait dit des spectateurs enthousiastes devant une pièce de théâtre excessivement réaliste. La plupart d’entre elles tendaient leurs mains en avant en pétrissant un pain invisible, ou bien suivaient simplement leur marionnette du regard en plissant les yeux. À un moment, l’une d’elles remarqua un zombie qui semblait perdu. Il lançait alentour des sorts de différentes couleurs, et ses pas chaotiques l’amenaient du côté des Radicales.
« Hey, qui contrôle celui-ci ?! Il fée n’importe quoi ! Mais où l’avez-vous trouvé, il porte une épée et un… »
Eric se retourna vers celle qui avait parlé, tira son épée et l’abattit de toutes ses forces sur le bouclier qui scintilla abondamment à l’endroit de la brèche. La brèche s’élargissait tant et tant qu’il put bientôt se glisser à l’intérieur et couper la tête de la fée.
« Mais qu’est-ce que ! Qui contrôle ce type ?!
– Vous ne me contrôlerez plus jamais ! »
Il forma un bouclier devant sa main gauche pour parer le sort qui lui était envoyé, et de la main droite poursuivit sa moisson. Le bouclier global qui entourait le groupuscule tenta de se refermer, vacilla puis s’évanouit. Les Radicales s’étaient levées et se dispersaient dans la bataille, ou bien restaient pour faire face à ce zombie mal élevé. Il avait appris à se servir de ses pouvoirs avec une rapidité qui étonnait Félicia autant que lui-même. Son épée diffusait une aura similaire à celle de son corps quand il la tenait en main, quoique moins puissante. Il l’utilisait comme support à sa magie, et elle avait ainsi plus de force. Quoique Iago l’aiguisât régulièrement, jamais elle n’avait été aussi tranchante. Eric ressentait pour la deuxième fois de son existence la singulière augmentation de ses capacités humaines au combat, cette fois en connaissance de cause.
Le retournement de la situation fut sensationnel. Les zombies se firent soudainement moins vindicatifs. Soit leurs sorts étaient moins puissants et précis, soit ils s’écroulaient purement et simplement sur le sol, soit enfin ils s’enfuyaient dans la forêt en hurlant. Ainsi les marmottons et le dragon purent concentrer leurs efforts sur les Radicales, qui tentèrent pendant un moment de se protéger exclusivement. Mais elles étaient dispersées, c’était la pagaille, les corps et les arbres qui encombraient la scène gênaient leurs mouvements. Alors elles durent se résoudre à se battre pour de bon, en utilisant leur magie de façon agressive et en révélant leur présence par une aura sanguinaire.
La véritable bataille commença alors. Les marmottons ressentirent le poids de la colère d’une fée qui n’est plus retenue par la morale ou la crainte de la justice. La frénésie meurtrière s’emparait d’elles, elles buvaient avec délectation l’adrénaline qui explosait en elles. Le chaos régnait, l’action était illisible, les sorts fusaient en tous sens, les auras se confondaient et s’entrechoquaient avec fureur. Plus aucun zombie ne combattait à présent, mais les marmottons étaient toujours en grande difficulté. Malgré ses progrès fulgurants, Eric ne pouvait rivaliser sérieusement face à une fée expérimentée, et son épée rappelait un cure-dent contre une patte de mammouth. Quant à Félicia, son unique pouvoir ne lui était pas d’une aide vraiment satisfaisante dans cette situation critique. Hra’bo était la cible privilégiée des Radicales, et ses écailles commençaient à souffrir le martyr. Difficile de dire si sa mue commençait déjà à faire se décoller son épiderme ou si les sorts incisifs l’entamaient à ce point, mais ses écailles se décollaient par plaques, et laissaient des plaies ruisselantes de sang, zones sensibles où les mauvaises fées concentraient leurs tirs, et ce malgré les efforts de protection de Félicia.
Hra’bo ne retenait plus ses jets de feu pour préserver la forêt comme il le faisait au début de la bataille. Autour de lui, les paquets de mucus incandescent s’accrochaient aux branches qui s’enflammaient aussitôt. Bientôt, la clairière devint le théâtre dantesque d’une tragédie horrible aux couleurs festives, accentuée par les cris inarticulés, irréguliers des protagonistes. Le feu était tout alentour, et les arbres enflammés s’abattaient en travers de la scène avec des craquements abominables. La douleur déchirait le dos, les flancs, le thorax de Hra’bo. Ses pattes étaient également blessées et il les bougeait le moins possible, ce qui rendait ses gestes lents. De plus il ne pouvait plus retenir l’hibernation que son horloge interne réclamait à grands cris : l’esprit et le corps embrumé de sommeil, il peinait en chaque geste et chaque pensée, plutôt attiré par le souvenir lointain de sa grotte douillette. Son œil droit était fermé, son oreille arrachée y faisait couler un sang abondant. La dignité qu’il affectait habituellement, son flegme grandiose et sa voix profonde et calme, tout cela avait disparu. Était-il à nouveau un petit dragon sorti de son œuf qui s’envolait et s’écrasait aussitôt parce que ses ailes étaient trop faibles ? Il ne s’en sortirait pas vivant s’il persévérait. Il en était maintenant convaincu. Son seul souci à présent était ce qu’il adviendrait de ses amis, qui avaient risqué leur vie aujourd’hui pour lui. La forêt brûlait car il n’avait plus retenu son feu, ils étaient piégés.
Un sort passa tout près de son autre oreille, il esquiva et répondit d’un crachat de flammes bien senti. Trois fées unirent leurs forces pour lui jeter un même sort qui l’atteignit au thorax. Le souffle coupé, il fut projeté en arrière, et fut retenu par les branches des arbres qui se consumaient. Il ne pouvait plus rester. Félicia le tira de ses hésitations
« Fuis ! C'est après toi qu'elles en ont ! Ne t'en fée pas pour nous, des renforts arrivent je les sens venir ! »
Hra'bo acquiesça et, avec difficulté, il battit des ailes pour s’extirper de cette clairière infernale, puis s’élança en direction du Nord, évitant comme il pouvait les sorts qui le poursuivaient. Son vol était chaotique, lent, il montait et descendait à chaque instant, semblant souffrir le martyre dans tous ses membres.
Les fées radicales pestaient d’avoir manqué cette cible de choix, maintenant trop loin. Elles n’étaient pas assez folles pour sortir le combattre à découvert. Mais le mal était fait, les dragons et les fées de la région avaient suivi la direction de l'aura colérique, et venaient à présent de tous les horizons, se rapprochant du champ de bataille que Félicia mettait tout son pouvoir à régénérer. Les fées pacifiques arrivèrent les premières alors que Félicia, exténuée, terminait son travail titanesque.
« Féelicia, c'est bien toi ? lança l'une d'elles.
– Ravie de te revoir Gabrielle, ça fée longtemps.
– Et décidément à chaque fois tu es dans une sacrée situation on dirait. Mais ce n'est plus ton travail de débusquer les renégates, tu le sais très bien !
– Mais je n'ai rien fée ! C'est un hasard si les Radicales nous ont attaqués.
– Parce qu'une fée voyageant avec un dragon c'est un hasard peut être ! »
Gabrielle commençait visiblement à perdre son sang froid.
« Maintenant, avec vos histoires, des dragons sont arrivés et ont failli tout découvrir, un groupe de nos sœurs est allé leur faire croire que c'était un exercice de l'université de magie féérique ou je ne sais quel mensonge, mais dans tous les cas ça ne va pas être facile de le leur féere croire ! En plus tu étais avec un dragon, et il a vu les renégates de ses propres yeux !
– Ça ira, il comprendra, et de toute façon il est parti en mue.
– Là n'est pas la question ! Les dragons ne doivent rien savoir ! »
Félicia n'aimait pas le ton que prenait la conversation. Le temps qu'elle avait passé avec Hra'bo lui avait permis de mieux comprendre ceux que Gabrielle méprisait visiblement.
« Les dragons ne doivent rien savoir ? Combien de temps cela fée-t-il que les fées tiennent ce discours ! Tu ne crois pas qu'ils se sont rendus compte eux aussi que quelque chose n'allait pas de leur côté, que le rituel perd de sa puissance ? On n'arrive plus à tout maîtriser, il faut en discuter avec eux, sinon les incidents comme celui ci vont se multiplier !
– Tu as traîné trop longtemps avec les renégates, elles t'ont complètement embrigadée. Ce n'est pas pour rien que tu as été renvoyée du service spécialisé dans la traque des renégates. On n'aurait jamais dû te confier cette mission d'infiltration.
– C'est toi qui est aveuglée par nos lois et nos traditions ! Ce n'est pas parce que j'essaie de féere évoluer les choses que j'ai tourné le dos à nos valeurs !
– Tu nous a trahies ! Tu as refusé de divulguer le nom de ces renégates, ça me suffit !
– Cesse de les appeler ainsi ! La Confrérie de la Paix Retrouvée est notre meilleur moyen d'adresser le problème des dragons dégénérés discrètement, que tu le veuilles ou non. Tu ferais mieux de te concentrer sur les radicales ! »
Les deux fées se regardaient froidement et ne disaient plus un mot. Elles avaient toutes deux oublié ceux qui les entouraient. Les marmottons ne savaient que dire face à ce problème féérique. L'arrivée d'une autre fée brisa la tension.
« Gabrielle, nous avons rattrapé toutes les Radicales qui s'étaient enfuies et nous les emmenons pour interrogatoire.
– Parfée. Tu sais où en est le corps diplomatique avec les dragons ?
– C'est difficile mais en très bonne voie. Heureusement avec la distance ils n'avaient pas une grande idée de ce qui se passait. Ce qui les intrigue le plus est la puissance magique dégagée. Et la présence des humains aussi.
– Parfée, je vais venir à mon tour. Merci Féernande, tu peux rejoindre le groupe d'interrogatoire. »
Puis elle se tourna vers Félicia.
« Tu vois, nous au moins, nous sommes efficaces dans notre travail.
– Mais quel travail … Quand j'aurai fini mon étude de la situation et que je remettrai mon rapport, je réintègrerai vos rangs, et rira bien qui rira la dernière. »
Gabrielle afficha un air dédaigneux, mais dans lequel se lisait un étrange mélange de crainte et d'espoir, comme si au fond d'elle même, sans vouloir se l'avouer, elle espérait que Félicia réussirait. Elle s'envola alors avec les autres fées qui étaient restées avec elle.
Félicia poussa un grand soupir de soulagement et s'assit par terre.
« Je suis désolé que vous ayez dû voir ça.
– Tu n'as pas à t'excuser, répondit Jalina, c'est cette Gabrielle qui l'avait bien cherché.
– Elle était sur les nerfs à cause de son travail, et puis il faut voir ce qu'on nous dit des « renégates » pour reprendre ses mots. Leurs mots à toutes en fait. Qu'elle cherchent à briser la paix féete avec les dragons et tout.
– Ce n'est pas le cas ?
– Même les Radicales ne veulent pas de guerre ouverte, sinon elles se montreraient au grand jour. Tout le monde veut éviter qu'il y ait trop de pertes au moins de notre côté.
– Mais il n'empêche qu'elle aurait pu au moins t'écouter ! s'exclama Éric. Pour qui elle se prend cette …
– Arrête ! Ne dis pas ça, elle fée ça pour moi, elle s'inquiète du fait que j'ai été bannie de leur ordre. C'est une amie de très longue date.
– Mais quel est cet ordre au juste ? demanda Jalina.
– Comme je l'ai dit à Hra'bo, certaines fées ont perdu leur pacifisme, notamment vis à vis des dragons. Cet ordre est une milice de fées qui traque à la fois les Radicales et la Confrérie de la Paix Retrouvée, organisation secrète qui élimine les dragons dangereux. Je devais les infiltrer pour savoir qui ils étaient et j'ai refusé de les dénoncer parce que j'ai vu à quel point leur ordre était bénéfique à l'équilibre de la paix.
– Comment ça ?
– Si on laissait les dragons dangereux en toute liberté, on courrait au désastre. Mais au nom de la paix on ne peut pas les éliminer ouvertement et officiellement, et elles s'en chargent. J'essaie donc de trouver une solution à plus long terme, en observant, et je soumettrai mon rapport à l'administration. »
Elle se releva, et avec l'air guilleret que les marmottons lui connaissait, elle s'exclama :
« Bon, ce qui est fée est fée, on a encore de la route qui nous attend ! »
Dernière édition par Rosslaew le dim. nov. 01, 2009 6:24 pm, édité 2 fois.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » mar. oct. 27, 2009 11:43 pm

     Caramel s'approcha calmement de Félicia, comme s'il était tout naturel qu'il se soit transformé en bête féroce quelques instants plus tôt.

     « Félicia, tu crois que ça a un rapport avec Gorgorbé ?
     -Qu'est ce que te fée dire ça, la guerre entre les fées et les dragons s'est déroulée bien avant qu'il ne …
     -Non, je veux dire avec ce qu'il a fait à l'armée des 3000, il a envoyé un de ses espions aller semer la zizanie, et visiblement pour les dragons et les fées il n'y avait pas grand chose à faire.
     -Ça expliquerait pourquoi il en veut à Bobolle en tout cas, il doit se dire que rien ne vaut une sphère de Zelendria pour annuler un sortilège Zelendrien » Ajouta Jalina, tout en gardant un œil sur sa sphère flottante. Caramel acquiesça avant d'ajouter :

     « Et Eilraet m'a parlé de Gorgorbé avant qu'il ne devienne ce qu'il est à présent. C'est à Ardhonmeth qu'il a failli être détruit, ça ne m'étonnerait pas qu'il voue à cette ville et ses gardiens la même haine qu'il voue aux vampires. Si vous voulez mon avis s'il y a une chose qui lui fait peur ce sont bien les dragons. Et si il y a bien une cité qu'il craint, c'est celle d'Ardhonmeth.
     -Eilraet t'a mal informé alors, les ardhons ont appris il y a peu la mort de leur roi, Rosslaew, et la ville c'est refermée sur elle même. Même si Gorgorbé n'a pas détruit Ardhonmeth, je crains bien qu'il n'y ait plus aucune aide à attendre de la cité aux dragons. »

     Caramel sembla être dépité l'espace d'un instant. Mais, persuadé qu'il était toujours sous l'influence du tourmenteur, il se ressaisit, et leva les yeux au ciel, priant pour que Kalito et Nemnil aient un plan efficace pour se débarrasser de leur ennemi.

     …………………………

     Maintenir une cohésion entre 17 équipes de pirates était une tâche qui relevait de l'impossible pour le commun des mortels. Mais Alec Firkan, aidé de l'appui de Gorgorbé accomplissait cet exploit avec un naturel déconcertant. Même l'équipage de la Marquise Blanche, connu pour être une bande de pirates romantiques et marginaux, s'était plié aux ordres du sanguinaire Alec. Mais la poigne de fer avec laquelle Firkan contrôlait ses hommes ne servait pas à apaiser la colère de Gorgorbé. Ses hommes ignoraient pourquoi, mais ils savaient que la guerrière nommée Jalina, qui était tombée de leur bateau était d'une grande importance pour le mage noir, certains prétendaient même que ce dernier en avait en réalité après l'étrange boule flottante qui la suivait partout.

     Les pirates ne comptaient plus le nombre de fois où ils avaient du attaquer un dragon isolé, manquant plusieurs fois de voir leur navire brûler sous les flammes de ces gigantesques créatures. Mais quel que soit la taille du cracheur de feu qu'ils abattaient, Gorgorbé n'était jamais satisfait, et les renvoyait aussitôt dans une mission plus périlleuse encore.

     Mais l'un des 17 bateaux échappait à ces missions suicides dans lesquelles le seigneur noir semblaient vouloir tous les voir périr. Il avait ordonné à Firkan de créer une équipe en sélectionnant les pirates les plus rusés, et ceux qui n'étaient d'aucune utilité lors d'un combat, et de les envoyer au delà des limites des continents pour collecter les informations que la mer et ses mystères pouvaient dévoiler. Le calamar fou était donc constitué d'un tout nouvel équipage, avec à sa tête la plus impulsive des trois triplées, Adèle.

     Cela faisait maintenant 3 jours que le navire était resté amarré, en quelque sorte, en haut de la plus haute tour de la forteresse de glace, et Adèle désespérait de voir sa troupe de farouche pirates se noyer dans la bière et le rhum. Mais sous ses aires de pucelle, et il était vrai qu'elle n'avait jamais partagé sa couche avec un homme, Adèle était le seul pirate à avoir jamais osé défier Firkan et à ne pas avoir perdu la vie. Elle vérifia la lame de son épée le cœur plein de rancœur pour le pirate et se dirigea vers ses quartiers.

     Comment des ruelles pouvaient être aussi sombres et sinistres Adèle n'en avait aucune idée, mais au moins elle se sentait plus à l'aise que dans les salles étincelantes où la plupart des fidèles de Gorgorbé résidaient. Son port droit et son visage fin attirait à elle tous les mendiants et autres rapaces avides de chair fraiche, trop habitués aux catins qui se fondaient dans le décor. Mais après que deux gorges furent tranchées et la descendance d'un jeune homme arrachée d'entre ses jambes les rues semblèrent soudain bien plus calmes. Elle arriva bientôt devant la cabane qui ne servait à Alec qu'à entreposer des objets ou discuter en privé. Une lueur à la fenêtre lui indiquait qu'elle ne s'était pas trompé, le pirate était bien là.

     Sa curiosité, et peut être la prudence, la poussèrent à vérifier ce qu'il était en train de faire. Il ne lui fallu pas longtemps pour voir qu'il n'était pas seul, lui et ce vieux pervers de Ramshek étaient penchés sur un parchemin, leurs lèvres ornées du sourire qui leur était propre. Le sourire d'Alec était plein de charme et de dents blanches, Adèle savait l'effet qu'il avait sur ses sœurs, et celui de Ramshek était malicieux, mais elle ne doutait pas une seule seconde sur celui des deux qu'elle devait craindre le plus.

     Incapable de voir de quel genre de parchemin il s'agissait ou d'entendre ce que les deux hommes se disaient elle décida de faire connaître sa présence, et alla frapper à la porte. Elle fut accueillie par l'haleine puante de Ramshek, qui commença à suer de désir rien qu'en la dévisageant des yeux. Derrière lui se tenait Firkan du haut de tout son charisme, arborant toujours le même sourire.

     « Et bien, puisque tu ne me sautes pas dans les bras je n'ai pas à me demander laquelle des triplées tu es Adèle. Je suppose que tu n'as toujours pas changé d'avis au sujet de tes … préférences ?
     -Cela fait trois jours que nous attendons ici, deux fois plus de temps qu'il nous en aurait fallu pour aller piller un village voisin ou chercher quelque information au large. J'a...
     -Il se trouve justement que j'ai une nouvelle mission pour toi. Mais Ramshek est au courant, il t'expliquera tout cela en chemin. »

     Il lui fallu beaucoup de sang froid pour ne pas réagir avec hargne, elle ne craignait pas le voyage avec cet immonde pervers, il avait compris depuis bien longtemps qu'il ne faisait pas le poids face à elle. Mais elle détestait être interrompue, mais par dessus tout elle détestait ne pas être la première à savoir.

…………………………

     « Bien, qu'est ce qu'on attend ? On a retrouvé Bobolle, on a défendu Hra'bo et les fées s'occupent de ce qui se passe ici, plus rien ne nous retient. Enfourchons nos montures et volons jusqu'à la forteresse, et retrouvons Nylhin et les autres.
     -Ma monture ne peut pas voler ! Répondit Eric, rappelant qu'il avait intégré le groupe.
     -Je ne pense pas que venir par les airs soit une bonne idée, on se féerait repérer avant même de voir la pointe de la forteresse. Et peut être que nous devons réfléchir à deux fois avant d'envoyer Bobolle dans la gueule du loup.
     -Il est hors de question que je reste là les bras croisées pendant que vous combattez ! Et partout où je vais Bobolle ira ! Si jamais le moindre danger se faisait sentir il sera parfaitement capable de s'échapper lui même. »

     …………………………

     Adèle devait dire que pour une fois la mission que lui avait confiée Alec semblait bien facile. Même si elle n'avait jamais entendu parler de cette "France", trouver ce tueur de dragon allait se révéler être particulièrement aisé. Nul doute qu'une fois en pleine mer il lui faudrait peu de temps pour rassembler les informations nécessaires pour retrouver cette personne.

     Quelque chose chiffonnait néanmoins Adèle, pourquoi Alec avait il insisté pour que Ramshek soit celui qui tienne la barre ? Il avait bien insisté sur le fait qu'Adèle restait seule maîtresse à bord et que personne ne devait répondre aux ordres du vieillard, mais ce dernier devait être seul maître du cap. Adèle était persuadée qu'une information capitale lui échappait de l'esprit, et elle se demandait si Firkan ne lui avait pas jeté un sort pour qu'elle ne devine pas ses plans.

     Que ce soit pour apaiser l'esprit de sa capitaine ou par goût personnel, la première direction choisie par Ramshek fut la mer, sur laquelle il s'empressa de se poser. Adèle savait que les bateaux pirates étaient fait pour voler mais elle faisait parti des rares pirates à penser qu'il valait mieux éviter les airs, même si en l'absence du Celeste le pacte n'était pas réellement brisé. Et puis elle s'était habituée à l'odeur de la mer, et aux caprices de l'océan.

     Ramshek fut incroyablement silencieux durant les premières heures de voyage, il se contentait de s'agripper à la barre, reluquant allègrement sa capitaine au point d'en baver. La pirate se retenait de lui arracher les yeux uniquement parce que Firkan semblait lui accorder une certaine importance, et qu'elle espérait bien qu'il ne lui vienne pas à l'idée d'ajouter la dernière des triplées à sa collection. Elle ravala donc sa fureur, hurlant des ordres aux autres membres de l'équipage pour s'apaiser avant de retourner dans sa cabine pour se reposer, bercée par la douce musique des vagues frappant la coque.

     Elle fut réveillée par le chant lointain d'une jeune femme. La voix douce et calme se rapprochait, touchant Adèle droit au cœur, cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait été en présence féminine, les catins de la forteresse de glace et la présence de ses sœurs n'étanchant en rien sa soif. La porte de sa cabine s'ouvrit sur une créature somptueuse, une femme à moitié nue et une chevelure blonde, si longue qu'Adèle crut un moment qu'elle avait des ailes dans le dos. Elle plongea ses yeux dans les yeux bleu-mer de celle qui l'avait rejoint et tendit les mains, l'invitant à la rejoindre. L'inconnue se rapprocha et posa ses lèvres sur celle de la capitaine, qui ferma les yeux et enlaça celle qui l'avait déjà conquise.

     Tout d'un coup son intuition la frappa en plein ventre, le Calamar fonçait droit vers des rochers. Elle éjecta l'inconnue de ses deux jambes et pu enfin la voir sous son vrai visage. La sirène avait réussi à ce déguiser bien mieux que celles qu'Adèle avait déjà rencontrées, et la pirate se rendait compte à présent qu'il s'agissait bien d'ailes que la créatures avait dans le dos. Le chant des ondines retentissait encore, maintenant l'enchantement qui avait altéré la vision d'Adèle, qui avait encore du mal à voir la sirène cachée derrière la jeune femme. Elle attrapa un poignard qu'elle gardait toujours sur elle et bondit sur la créature, lui tranchant la gorge au premier coup porté.

     Elle se précipita alors sur le pont, les yeux fermés et les oreilles bouchées pour ne pas se faire avoir à nouveau. Elle commença à chanter avant de se forcer à ouvrir les yeux pour éviter les éventuelles attaques. Les pirates étaient tous dans des situations plus ou moins décentes, entourant les 4 sirènes qui restaient, mais ils reprirent tous leurs esprits et en un éclair il ne restait plus aucune créature ailée de vivante. Ramshek, dépourvu de tout vêtement, déplaça au pas de course sa peau ridée jusqu'au gouvernail pour dévier la course du Calamar et éviter les rochers. La catastrophe n'était vraiment pas passée loin.

     Quand elle était sur la Marquise, Adèle avait toujours été protégée par ses sœurs, totalement insensibles aux chants des ondines, qui brisaient l'enchantement de leurs voix de femmes, mais la pirate devait faire face à l'évidence : si elle n'était pas plus prudente elle allait se retrouver la proie des créatures marines. Quand elle entendit l'un de ses hommes crier « Terre » elle indiqua à ses marins qu'ils allaient faire une escale, réalisant qu'il valait mieux pour elle ne pas rester seule entourée de marins excités en pleine mer, ici les menaces de Gorgorbé et de Firkan semblaient de bien moindre importance.

…………………………

     « Vous voulez dire que l'on doit rester ici à attendre de trouver une meilleure solution, pendant que Gorgorbé gagne en pouvoir à chaque instant, et que nous sommes peut être les seuls à savoir qu'il était humain autrefois ? Caramel fumait devant la passivité de ses compagnons, une partie de son esprit lui disait qu'il ne s'agissait pas de son comportement naturel, mais il ne voulait pas revenir à l'adolescent inutile qu'il était avant l'intervention de Saïko.
     -Calme toi, il ne sert à rien de nous épuiser encore plus pour aujourd'hui, pour une fois que tu t'es battu, ce qui nous surprend tous, n'en doute pas tu dois bien te rendre compte à quel point la bataille est épuisante. Répondit Jalina très calmement, mais en jouant de son avantage de taille par rapport à l'adolescent pour l'impressionner. Je suis sûr que même Vanille est de mon avis pourquoi tu ne lui demandes pas ? » L'adolescent n'osa pas avouer qu'il avait totalement oublié l'écureuil qui l'accompagnait, et préféra changer de sujet en surenchérissant.

     « On aura tout le temps de se reposer une fois que l'on aura rejoint Nylhin et les autres, qu'est ce qu'il vous arrive je ne vous reconnaît plus, vous êtes devenus des couards à ma place ? » Eric sembla très mal prendre l'insulte, et leva son épée visiblement déterminer à en finir avec celui qui lui manquait de respect, mais en un regard du tourmenteur il était apaisé, et Saïko se tourna vers Caramel avant de lui dire à voix basse.
     « Suis moi, il faut que je te parle de quelque chose. »

     …………………………

     S'isoler du reste des pirates n'était jamais une mauvaise idée pour Adèle. Elle avait beau aimer l'alcool, la piraterie et le sang elle n'en était pas moins une femme, et se tenir à l'écart de toute présence masculine lui permettait de se ressourcer un peu, même si en réalité le réel intérêt était surtout de ne pas partager son rhum. Néanmoins ses sœurs lui manquait terriblement, elle était certes la plus marginale des trois triplées, mais c'était pourtant avec elles qu'elle s'entendait le mieux, peut être parce qu'elles ne louchaient jamais sur ses conquêtes. Elle leva sa bouteille en leur honneur.

     Elle remarqua Ramshek, un peu à l'écart lui aussi, penché encore une fois sur ses parchemins, un sourire de mauvaise augure accroché aux lèvres, mais elle décida de laisser passer pour cette fois. Au moins pendant qu'il avait les yeux penchés sur ses maudits papiers il ne posait pas son regard sur elle, et puis elle avait des problèmes plus importants pour le moment.

     Les pieds nus dans le sable, les cheveux au vent, elle pensait à ce qui les attendait, rien n'était plus imprévisible que la mer, mais elle était persuadée qu'ils finiraient par trouver des informations. Ils étaient pirates, ils trouvaient toujours ce qu'ils cherchaient d'une façon ou d'une autre, ou mourraient en essayant. Elle se demanda encore une fois comment interpréter l'ordre de Firkan, quel pouvait être l'intérêt de laisser ce pervers de Ramshek à la barre, le vieillard aurait il un don quelconque ? Ou possédait il un quelconque objet de localisation ? De tels artefacts étaient rarement utile plus d'une fois en pleine mer. Mais si c'était le cas cette capacité, ou cet objet arrivait à temps, Adèle avait failli décider que le vieillard allait passer sur la planche "par accident". Enfin, jusqu'à ce que Firkan ne lui accorde de l'intérêt en tout cas.

     Des rires gras retentirent là où les pirates s'étaient regroupés, et bientôt les chants paillards se firent entendre, réveillant Adèle de sa rêverie. Elle réalisa que sa bouteille était vide, quelqu'un avait dû la vider pendant qu'elle ne regardait pas. Si jamais elle attrapait l'avorton qui avait osé boire à la bouteille qu'elle tenait dans sa main, même Firkan ne pourrait l'empêcher de répandre ses boyaux par dessus bord. Mais l'heure n'était pas aux complaintes, elle alla rejoindre ses fidèles marins, empruntant un chemin qui, après réflexion, n'était peut être pas le plus court. Ses troupes savaient ce qui était bon pour un homme, quel que soit son sexe et l'accueillirent comme il se doit, bouteille à la main et la gorge pleine des aventures d'Aliénor la pucelle.

     N'étant compagnons de navires que depuis peu de temps, cette joyeuse troupe de pirate ne manquait jamais l'occasion de faire circuler les souvenirs des uns et des autres, du plus gras au plus spectaculaire. Autour d'un bon feu de bois les voix fusaient, et les prostituées et les monstres marins en prenaient pour leur grade. Un toast fut porté à l'attention des 16 autres bateaux, envoyés dans des missions suicides, puis oublié l'instant d'après. Et les histoires reprirent, de moins en moins vraisemblables, mais parfois bien plus vraies.

     « Au fait Cap'n, qu'est ce que c'est donc que l'Firkan nous envoie faire ?
     -Il y a un gars en Face... en Farce... en France, une contrée au bord du continent où vivent des géants. À l'âge de 5 ans, un dragon est venu lui chier dans les bronches et sur les terres de son père. Le mioche l'a pas pris d'un bon œil, il a enfourché le plus gros canasson de son père, un ch'val d'au moins plein de mètres de haut. Il est allé voir le dragon et il avait prévu tout un discours à lui dire d'homme à homme, mais partout où il allait dans la montagne il ne voyait nulle trace de la bête, il ne reconnaissait même pas les environs. Et là, je vous jure mes braves, sur la tête de toutes les femmes que j'ai aimées, et vous savez qu'il y en a beaucoup ! Je vous jure qu'il a vu la roche bouger, et de la fumée en sortir. Il avait voyagé pendant 3 jours et 3 nuits rien que pour parcourir le dragon d'un bout à l'autre ! »

     Les pirates étaient maintenant tous pendus à ses lèvres, peut être parce qu'il se demandaient où ils devaient intervenir dans tout cela, ou peut être tout simplement parce qu'elle avait la plus grosse bouteille à la main, et qu'elle la secouait si fort qu'ils avaient peur que le précieux breuvage ne soit renversé. Elle se leva pour donner plus d'effet à son récit, et jeta un peu de rhum sur le feu pour être sûre que son assistance était bien réveillée, on ne plaisantait pas avec ces choses là !

     « Notre bambin, déjà futé comme tous les conseillers de son père réunis, compris vite fait à quoi il avait à faire. Il avait posé l'pied sur une tête de dragon, et honnêtement, ça le s'couait pas plus que ça le lardon. Il est pas comme vous il avait peur de rien le bougre, il avait pas les couilles qui lui remontaient dans la gorge, et croyez moi c'est pas près de m'arriver non plus ! Alors il a rassemblé son épée et il a pris son courage a deux main et il est allé se mettre en face du dragon, pour échanger deux mots avec lui. Le dragon a pas réfléchi deux fois, il a cru voir là un dîner de choix, c'était un mioche de géant qu'j'vous ai dit, il l'a gobé tout sec, sans lui demander à quel sauce il voulait être cuisiné. Le pauvre cheval a pas fait long feu, enfin si, c'était la fournaise dans la gueule de la bête, il avait des morceaux de flammes coincées entre les dents et de l'acide qui lui coulait sur la langue ! Croyez moi, en un éclair il n'restait plus rien d'la pauv' monture. Mais le bambin en 5 ans il avait eu l'temps d'en voir des trucs, on la lui faisait plus à lui, alors il a continué à marcher dans la gorge et il a fini par arriver dans le ventre où il a vu des centaines … non qu'est ce que je dis … des milliers d'œufs, c'était une femelle et si il faisait rien le pays aller se retrouver envahit. Alors il a détruit tous les œufs, un par un, sans jamais un seul instant perdre en vigueur, et quand sa besogne fut fini, il commença à découper le dragon de l'intérieur. Il en a fait des p'tits cubes que j'vous dit ! Et en attendant les troupes de son père, 1000 lances qui s'étaient rassemblées, la peur au ventre pensant ne jamais revenir il avait trié les cubes par ordre alphabétique !
     -Mais Cap'n, qu'est ce qu'on vient faire dans tout ça nous ? On doit quand même pas l'farcir vot' lardon ?
     -Non trible puse ! C'est un chasseur d'dragon, il faut trouver quelqu'un qui saura nous renseigner sur l'emplacement de cette … Fronce, et on doit trouver ce ... Eric … non Enrig ! Et ensuite on doit le retrouver, pour voir si il existe ou si c'est une histoire de bonne femme. Et si il existe pas on doit le trainer par les cheveux jusqu'à la forteresse de glace pour qu'il s'explique avec Gorgorbé ! »

     Sur ces mots, Adèle s'écroula sur le sable, indiquant à ses troupes qu'elle ne prenait pas le premier tour de garde.

     …………………………

     Il avait fallu des années à Guilhem pour avoir le droit d'entrer dans la grande bibliothèque, celle qui contenait les plus anciens documents, et certainement les plus précieux. La plupart ne traitait même pas directement de magie, mais plutôt de l'histoire du monde, et de celle des différentes créatures qui le peuplait. Et en réalité, il n'avait pas été proprement autorisé à rentrer dans la bibliothèque, mais la cité était en guerre à ce moment là, se battant contre les singes de Gorgorbé, et en l'absence de gardes Guilhem s'était permis de jeter un petit coup d'œil. Malheureusement c'était bien trop tard, car peu de temps après qu'il ait pour la première fois pu déchiffrer les mots du pacte le Celeste avait chu.

     Il avait espéré que les pirates continuent de remplir leur partie du contrat mais il avait appris deux jours plus tôt que 17 bateaux avaient rejoint les troupes de Gorgorbé. Guilhem avait alors senti l'urgence de la situation, et avait entrepris de faire la seule chose qu'il pouvait tenter. Organiser la construction d'un nouveau Celeste. Mais les mages de l'académie avaient oublié comment faire voler un bateau de cette taille, et Guilhem tentait par tous les moyens de percer le secret. Tous les soirs, avant d'aller se coucher, il priait devant le portrait de sa défunte fille, Elenya, et lui promettait que Luin Talath aurait bientôt un nouveau bateau volant.

     …………………………

     Le réveil fut douloureux pour Adèle, elle n'avait pas vraiment pris le temps de viser quand elle était tombée la veille. Elle avait certes atterrit sur du sable, et ses cheveux devaient être dans un état pitoyable, mais la position dans laquelle elle avait dormi n'en était pas plus confortable. Ça valait bien le coup d'avoir une cabine à elle si c'était pour s'endormir comme une loque au beau milieu de ses troupes. Elle alla se rafraichir le visage à l'eau de mer, à défaut d'avoir mieux sur cette minuscule île, puis retourna vers l'endroit ou tous ses pirates s'étaient endormis. Quand elle eut fini de vérifier qu'ils étaient bien tous là, elle commença à hurler des ordres, assenant des coups de pieds bien placés à ceux qui ne se réveillaient pas assez vite. La plupart avaient pour réflexe de se prendre la tête entre les mains alors que c'était dans le ventre qu'elle donnait ses coups, décidément les hommes ne tenaient pas l'alcool.

     Après avoir attendu le temps nécessaires pour qu'ils se remettent de leurs émotions le Calamar voguait à nouveau. Elle n'accorda aucune faveur à Ramshek, qui avait avait du vomir au moins 5 ou 6 fois depuis qu'ils étaient à nouveau en pleine mer, puisqu'il était le seul à avoir le droit de tenir le gouvernail elle ne lui laisserait pas un seul instant de répit, peut être qu'il demandera à Firkan de ne plus donner de tels ordres par la suite. Et qui sait, peut être même qu'il allait crever sur le pont, ça n'était certainement pas la faute d'Adèle si il crachait ses boyaux par dessus bord.

     Pendant de trèèèès longues heures le voyage se passa sans aucun imprévu. Pas la moindre sirène, ni même le moindre chant d'ondine. Ils ne croisèrent pas une seule baleine géante, ils ne furent emportés dans aucun maelstrom... la mer n'était visiblement pas dans son assiette, et au final ce calme mettait Adèle sur les nerfs. Non seulement elle n'était pas tranquille mais elle ne pouvait pas s'empêcher de penser. Penser aux raisons qui avaient poussé Firkan à donner ce rôle à Ramshek, penser aux parchemins qu'il emportait toujours avec lui, et sur lesquels elle l'avait vu rajouter des informations quand ils s'étaient arrêtés sur la petite île la veille. Elle savait que certains de ses pirates savaient lire, après tout Alec avait réuni dans ce bateau les plus sournois et les plus malins, mais elle n'aurait jamais pensé que c'était le cas de Ramshek.

     Elle n'était pas la seule que le calme ambiant mettait mal à l'aise. La mer était si paisible qu'aucune vague ne venait se frotter à la coque, et les pirates étaient si nerveux qu'ils commençaient à faire de l'excès de zèle. S'ils continuaient comme ça Adèle allait pouvoir voir son reflet un peu partout sur le pont. Mais il y en avait un qui ne semblait pas plus étonné par cette paix, Ramshek, et Adèle commençait à se demander s'il n'en était pas la cause, peut être avait il réellement un pouvoir finalement, elle l'avait mal jugé. Rassurée à l'idée que ce silence n'était pas forcément de mauvaise augure elle n'eut alors d'autre choix que de se rendre à l'évidence, elle se faisait chier. Organiser une beuverie était hors de question, premièrement parce que les pirates n'accepteraient pas de boire avant un petit moment, quelques heures au moins, ou en tout cas dans une ambiance moins tendue, comme lors d'un abordage. Mais il se trouvait que de toutes façons toutes les bouteilles du Calamar avaient été oubliées sur l'île où ils s'étaient reposées, un des pirates avait d'ailleurs été pris au hasard pour payer pour cette faute, et avait été rejoindre les requins. Ce voyage manquait terriblement d'action. Elle alla chercher une meilleure occupation dans sa cabine.

     Un cri la rappela presque instantanément sur le pont, elle avait cru entendre « Sarn o'Naeth ! » et se demandait s'ils avaient vraiment été si chanceux. Elle se précipita vers l'avant du navire, jetant à terre les hommes qui ne s'écartaient pas assez vite de son chemin et put voir qu'effectivement, à l'horizon se dressaient les lames pointues du labyrinthe de pierre. Quelque mois plus tôt les pirates se seraient contentés de faire demi tour à la vue de ce piège à navire, les murs de pierre, si proches les uns des autres formaient un labyrinthe dans lequel il était impossible de faire demi tour, et dans lequel la moindre erreur de parcours menait à un cul de sac qui signifiait la mort. Ces murs étaient célèbres pour protéger la grotte de Sarn, l'un des dieux marins les plus vénérés. Le seul moyen d'atteindre la grotte était d'être guidé par l'un de ses habitants, car même si un bateau parcourait ses murs sans se tromper de chemin, les virages étaient périlleux pour ceux qui ne savaient pas où se trouvaient les récifs et les épaves de ceux qui pensaient pouvoir franchir cette muraille. Mais si il était impossible pour le Calamar Fou de franchir cet obstacle quelques mois plus tôt, il lui suffisait aujourd'hui de prendre les airs et de simplement survoler le danger.

     Pourtant ils avaient beau se rapprocher de plus en plus Ramshek ne semblait pas manifester la moindre envie de décoller. Adèle devait prendre une décision rapidement, devait elle faire confiance au vieillard, et donc à Firkan ou devait elle reprendre le gouvernail ? La réponse lui paraissait tellement évidente qu'elle se demanda à nouveau si Alec ne lui avait pas jeté un sort pour qu'elle ne pose pas de problème. Mais il ne pouvait pas avoir prévu à l'avance qu'ils tomberaient sur Sarn o'Naeth, il était impossible que Sarn ait laissé le moindre objet les guider jusqu'à sa grotte ! Mais le temps qu'elle prenne sa décision ils avaient déjà franchi la première porte, et Ramshek manœuvra avec une telle aise qu'une réponse s'imposa à elle. Ramshek n'était autre que l'un des avatars de Sarn, Adèle sentit ses genoux faiblir en pensant à l'impolitesse avec laquelle elle avait traité l'une des incarnations du dieu.

     Ils arrivèrent donc sans aucun soucis jusqu'au cœur des murailles, portant tous un nouveau regard sur celui qui tenait le gouvernail. Sarn les attendait à l'entrée de sa grotte, ou en tout cas il y avait de forte chance que ce soit lui puisque les seuls créatures à vivre ici étaient lui et ses sylphes. Les sylphes étaient des créatures proches des sirènes Adèle ne doutait pas trop de l'identité de la personne se trouvant en face d'elle. Elle avait déjà entendu parler de Sarn, le dieu qui s'amusait à changer de forme à chaque nouvelle rencontre, mais, même si elle n'avait que des hommes sous ses ordres, elle ne put s'empêcher de prendre l'apparence qu'avait choisi Sarn comme lui étant adressée. Le dieu les attendait sous les traits d'une jeune femme, paraissant de l'âge d'Adèle, d'une beauté à en faire pâlir les ondines de jalousie. Nul doute qu'avec Ramshek à bord du Calamar Sarn était au courant pour elle.

     « Quel bon vent vous amène ici ? Mais où est Firkan ?
     -Il n'est pas avec nous, répondit Adèle, se demandant comment le dieu pouvait ne pas être au courant.
     -Vous voulez dire que vous êtes venu jusqu'à moi par la voie des mers ? Pour autant que je sache, seul ce pirate d'Alec peut toujours voler depuis la construction du Celeste. »

     Toutes les têtes se tournèrent vers Ramshek, ils le regardaient comme s'ils attendaient qu'il dise que c'était lui qui les avait guidés. Adèle elle était perplexe, non seulement Sarn ignorait l'envol des bateaux pirates mais Ramshek avait bien pris soin de ne pas lui dévoiler l'information en ne décollant pas. Quel secret pouvait bien cacher le vieillard ? Et pourquoi n'osait il pas répondre ? Il n'avait pas prévu cette rencontre au final ?

     « Ah j'y suis ! C'est mon frère qui vous envoie ! Il fallait le dire n'ayez pas peur ! Je répète ma question, quel bon vent vous amène ? »

     Ramshek sembla se détendre quand Sarn eut trouvé une excuse pour leur présence, il était évident que la situation ne faisait pas parti de ses plans. Adèle se fit une promesse d'échanger quelques mots avec lui. Et Firkan ! Quelque chose n'allait décidément pas dans toute cette affaire.

     …………………………

     Ça n'était pas vraiment les moyens qui manquaient à Guilhem. Les habitants de Luin Talath avaient été si fiers du Celeste que quand ils avaient appris que Guilhem tentaient d'en construire un autre qu'ils s'étaient tous portés volontaires pour l'aider dans sa tâche. Et son cœur s'était ampli de chaleur quand il avait entendu le nom que ces gens donnaient au futur bateau, "Elenya". Toutes les compétences étaient réunies, il avait des charpentiers, des couvreurs, des tisserands, des mages et bien d'autres. Mais malgré tous leurs efforts, ils n'arrivaient pas à construire ce fichu bateau.

     Ils avaient d'abord construit 100 barques, pour s'habituer aux différents sortilèges de vol, et pour connaître les pièges qu'ils pourraient rencontrer lors de la construction du bateau. Et ces barques étaient si belles, et volaient si bien qu'ils en avaient revendu 50, pour pouvoir payer les efforts de toutes ces âmes charitables. Puis, voyant que le bois des barques était bien imprégné du sortilège, ils avaient décidé de les démonter pour en récupérer les planches et tenter de construire quelque chose de plus gros. Ils avaient réussi à construire un bateau qui volait, certes, mais il était particulièrement instable, le sortilège était très mal réparti dans sa coque, et le moindre coup de vent le faisait tanguer comme s'il était au beau milieu d'une tempête.

     Ils avaient donc changé les différentes planches de place, pour obtenir un ensemble mieux équilibré. Mais la répartition non homogène des planches, bien qu'équilibrée rendait le bateau impossible à manier. Et bien que le bateau ait été stable, Guilhem avait été incapable de le diriger et était allé s'écraser dans une salle de classe. Si un élève n'avait pas eu la présence d'esprit de faire tomber la pointe de la tour devant le bateau pour arrêter sa course nul doute qu'il y aurait eu des morts ce jour là. Guilhem ne pouvait pas s'empêcher de ce demander ce qui se serait passé si l'élève en question n'avait pas été doué pour la magie. Après avoir finalement réussi à se pardonner cette erreur, la construction reparti, de zéro, et cette fois si leur but était de construire le bateau avant de l'ensorceler.

     …………………………

     Adèle n'en revenait toujours pas de tout ce qui s'était passé. Ramshek avait réussi à trouver Sarn o'Naeth, rien que cette idée lui donnait la nausée, mais ils avaient rencontré Sarn et ce dernier avait pris le premier mensonge venu comme prétexte à leur présence. Comment un dieu pouvait il être aussi stupide ? Mais au final, ils avaient eu ce qu'ils voulaient, Sarn avait répondu à leurs questions, toute légende qui atteignait la mer atterrissait immanquablement dans son oreille, ce qui rendait d'ailleurs encore plus étrange son ignorance de la disparition du Celeste, et il avait put leur parler de cet Eric qui avait tué un dragon a mains nues. Le jeune homme était bien plus valeureux qu'Adèle ne le pensait, car il n'était pas géant, c'était un simple humain, et il était allé chasser cette créature de son propre chef, pour revenir sans la moindre égratignure.

     Leur prochaine préoccupation était de rejoindre le continent, une fois ce dernier atteint ils allaient pouvoir sortir cartes, compas et autres outils de repérage, mais en attendant, ils devaient se débrouiller pour atterrir à bon port, la routine pour une équipe de pirate comme eux. Pensant que le rôle de Ramshek avait touché à sa fin Adèle lui proposa d'aller se reposer, et de prendre la barre à sa place. Pourtant celui ci refusa, et lui affirma qu'il allait parfaitement bien, alors qu'il n'avait visiblement pas parfaitement récupérer de sa cuite de la veille. Adèle, qui avait espéré pouvoir profiter de l'occasion pour avoir quelque chose à faire pour s'occuper l'esprit, n'eut d'autre choix que d'aboyer de nouveaux ordres et de retourner dans sa cabine.

     Elle s'effondra sur une chaise avant de poser sa tête dans le creux de ses mains. À l'instant précis où la porte de sa cabine s'était tenue entre elle et Ramshek ses pensées s'étaient brouillées, et une envie de vomir l'avait prise au ventre. Si les sirènes et les ondines tentaient encore une fois de les piéger Adèle n'aurait aucun problème pour déjouer le sort, elle était dans un tel état que même les charmes de Sarn sous son apparence féminine ne lui ferait aucun effet. Quelque chose clochait dans toute cette histoire mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur le réel problème. Si seulement ils n'avaient pas oublié le rhum sur cette fichue île ! Peut être que jeter quelqu'un d'autre par dessus bord la calmerait un peu. Mais pour cela, il faudrait qu'elle sorte de sa cabine, ce qui était totalement impossible à cet instant, quelque chose en Ramshek la terrifiait, elle se força néanmoins à entrouvrir la porte pour signaler au marin le plus proche de la prévenir si jamais ils voyaient un quelconque endroit où jeter l'ancre. Peut être qu'une pause arriverait à la détendre.

     Et cela se révéla très vite être une bonne idée, bien qu'Adèle eut l'impression d'avoir attendu plusieurs éternités, elle eut du mal à se retenir de pleurer à la mention du mot « Terre ! ». La nausée s'était empirée, et ses pensées étaient si embrouillées qu'elle en était même arrivé à se demander si elle n'était pas enceinte. Ne tenant plus elle se précipita sur le pont et sauta directement dans l'eau tiède, nageant à toute vitesse vers l'île qui se tenait devant elle. Elle fut sur place bien avant que les pirates n'aient eu le temps de réagir, et elle commença l'exploration sans attendre plus longtemps. Elle se sentait toujours mal à l'aise mais son intuition lui disait qu'elle était sur le point d'obtenir la réponse.

     Elle tomba nez à nez avec l'une des personnes qu'elle s'attendait le moins à rencontrer à cet instant. Il s'agissait du pirate qu'ils avaient jeté par dessus bord pour le punir de l'oubli des bouteilles. Et justement, les dits trésors étaient sagement posés tout autour de lui, sûrement un peu plus vide que dans ses souvenirs.

     « Ah m'zelle Adèle, c'est pour mes charmes qu'vous êtes r'venue ou pour les bouteilles qu'z'avez égarées ? »

     Mais avant qu'elle n'ait eu le temps de répondre, des cris de joie se firent entendre de là où elle venait, les pirates criaient au miracle. Ils avaient réussi à retrouver l'île ! Adèle n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, et se pinça au moins une dizaine de fois avant d'admettre que leur alcool avait été retrouvé. C'était tout simplement impossible !

     Très vite une beuverie fut organisée pour célébrer leur chance hors du commun, seul Ramshek sembla hésiter un instant à se joindre au festivités, avant de succomber à son penchant pour l'alcool, comme tous les autres. Firkan pouvait bien attendre, une chance pareille n'arrivait qu'une fois dans la vie d'un pirate ! Pendant des heures et des heures durant les bouteilles tournèrent, et les blagues fusèrent. Chaque chanson fut reprise une dizaine de fois, si bien qu'à la fin aucun pirate ne savait où ils en étaient rendus et reprenait son chant au beau milieu d'une chanson au hasard, créant une cacophonie qui devait s'entendre jusqu'au fond de l'océan. Mais cette fois ci Adèle n'était pas de la beuverie, elle s'était contenté de boire une gorgée, avant de bloquer, net, devant sa bouteille, l'esprit plus embrouillé que jamais.

     Et puis ce fut le déclic, elle avait trouvé ce qui clochait. Sarn o'Naeth et cette île ? Il n'y avait qu'une seule chose qui pouvait permettre tout ça en une seule journée. Adèle explosa de rage, pendant quelques instants personne ne remarqua, ses hurlements étant masqué par les voix des ivrognes. Mais sa fureur était si intense qu'elle en devenait physique, en deux battements de cœur un silence de mort s'installa parmi les pirates, les yeux d'Adèle commencèrent à lancer des éclairs.

     …………………………

     Caramel fumait. Littéralement. Il avait d'abord pensé à frapper le tourmenteur, mais avait pris peur en pensant qu'il risquait de se faire brider l'esprit à nouveau. Il s'en était alors pris à un rocher, à la terre autour de lui, puis il avait commencer à donner des coups de poing dans l'écorce d'un arbre, ne prêtant pas un seul instant à ce que lui disait son écureuil. Mais même avec tout cela il n'arrivait pas à laisser s'échapper sa frustration. Alors pour exprimer sa colère il s'était mis à brûler des objets autour de lui, le si peu de magie qu'il maitrisait était suffisant pour faire des ravages dans les plantes qui les entourait, et il fut bientôt contrôlé par Jalina, et Félicia tentait d'apaiser le feu qu'il avait allumé. Saïko se plaça devant lui et lui demanda :

     « Tu veux que j'intervienne ? » L'adolescent acquiesça, à moitié à contre cœur, et senti sa rage s'affaiblir aussi vite qu'elle était apparue. Mais sa rancœur envers Eilraet, ce couard manipulateur, ne baissait pas.

     « Ok pour la pause ».

     …………………………

     Cette fois ci la fête avait repris, l'alcool coulait à flot, et même Adèle participait. Mais l'ambiance n'était pas la même, la fureur de la pirate avait été très communicative, et ils brandissaient tous leurs poings en dansant, leurs bouches bavant les insultes et crachant leur dégoût. Ramshek se trouvait au centre de leur cercle, attaché et posé sur un tas de bois sec, arrosé d'alcool. Que les pirates aient acceptés d'utiliser leur boisson pour allumer un feu prouvait à quel point la faute commise était grave. Le vieillard était terrorisé, même les pirates les plus endurcis auraient hésité un instant avant de l'abattre si ils ne le connaissaient pas, mais Adèle et les autres savaient ce qu'il avait fait, il était fichu.

     Le plus jeune d'entre eux arriva avec le briquet, le brandissant bien haut comme s'il s'agissait d'un trésor d'une valeur inestimable. Il fut accueilli par les cris graves de ses compagnons. Adèle attrapa le briquet, et sans hésiter, alluma le feu sous les pieds de Ramshek. Personne ne détourna le regard quand les flammes commencèrent à lui lécher les jambes, et que sa peau commença à tomber, et qu'il poussa des cris inhumains. Ils regardaient tous avec un grand soulagement le sort de celui qui avait rompu le pacte.

     Quand cet ignoble traitre fut parti en fumée le plus important restait encore à faire. Adèle demanda à ses marins lesquels ne savaient pas lire, et les envoya chercher les autres documents que Ramshek avait très certainement dissimulé partout sur le navire. Firkan allait payer pour cet affront, mais en attendant il fallait se débarrasser de toutes ces horreurs. Comment un pirate aussi superstitieux que Ramshek avait osé dessiner des cartes Adèle n'en avait aucune idée, mais elle devait trouver à tout pris un moyen d'annuler le mal qui avait été fait.

     Tout ceux qui savaient lire, et même ceux qui ne savaient reconnaître que leur prénoms s'éloignèrent du bateau et du feu, ne voulant à aucun prix prendre le risque de lire le nom d'une quelconque île, et d'en voir l'emplacement. Les marins chargés de récupérer les cartes n'en menaient pas large. Ils avaient beau savoir qu'ils ne risquaient pas de comprendre le moindre nom, les cartes qu'ils cherchaient étaient tellement en contradiction de leurs valeurs qu'elles les mettaient mal à l'aise. Et puis qui sait, Ramshek avait peut être poussé le vice jusqu'à faire des dessins explicites ? Ou peut être même qu'ils reconnaitraient les formes d'un rivage, rien ne leur garantissait que la mer garderait son mystère intact dans leurs esprits.

     Après que le bateau ait été retourné de fond en comble 4 fois d'affiliée, et une fois les cartes toutes brûlées, les pirates reprirent la route, le cœur plein de haine envers Alec Firkan, imaginant déjà la façon dont ils allaient prendre leur douce revanche.

     …………………………

     Le pacte était simple, les bateaux pirates devaient laisser le ciel au Celeste en échange de quoi les cartographes devaient abandonner tous leurs outils s'ils venaient à voyager aux alentours de la mer de l'Est. Seul un certain Alec Firkan avait obtenu une autorisation spéciale pour des voyages aériens, Guilhem ignorait comment, mais il s'en moquait un peu, la seule chose qui importait pour lui était que ce qui se trouvait à l'Est reste incartographié.

     Si le visage du monde avait été dessiné depuis bien longtemps, cette mer avait gardé son côté sauvage. Et alors que partout ailleurs il suffisait d'emprunter deux fois de suite le même chemin pour arriver au même endroit, la mer du nord elle était trompeuse, et aucune île, aucun rocher et aucune abysse ne pouvaient être trouvés deux fois au même endroit, à moins d'avoir été placés auparavant sur une carte. Si les cartographes avait longtemps pesté contre cette interdiction de découvrir leur monde, Guilhem savait aujourd'hui à quel point il était impératif que ce pacte soit respecté. À chaque fois qu'une île était dessinée, elle se retrouvait figée dans l'espace, jusqu'à ce que son secret soit à nouveau oublié, et à chaque fois, le monde rapetissait, ses limites se rapprochant pour contenir ces morceaux de terre aux emplacements bien déterminé. Si jamais Gorgorbé arrivait à obtenir une carte complète de la mer de l'Est, alors rien ne l'empêcherait d'atteindre le bout du monde, et d'étendre son emprise sur tout Veneha, un monde fermé.

     Mais bientôt le pacte serait rétabli dans son intégralité, le nouveau bateau volant, l'Elenya était prêt, et allait s'envoler le soir même. Guilhem devait juste trouver un moyen de contacter cet pirates, en restant le plus à l'écart de la forteresse de Gorgorbé. Est ce que ce Firkan faisait parti de ceux qui avaient rejoint le mage noir ?

     Tous les habitants de la ville se rassemblèrent le soir pour assister à l'envol de l'Elenya, et beaucoup avaient déjà prévu de célébrer après l'événement, et les repas attendaient déjà que l'on vienne les deguster. Autant dire que la cité était très optimiste quant à l'issu de ce nouveau test. Toutes les lumières de la ville furent éteinte pour l'occasion, et des sphères lumineuses furent placées un peu partout sur le navire pour que l'on puisse voir de loin que Luin Talath était à nouveau maîtresse des airs.

     Quand le signal fut donné, tous se mirent à chanter l'hymne des landes bleues, et au son de leurs voix unies, l'Elenya s'envola. Les applaudissements, les rires, et mêmes quelques larmes de joie fusèrent de tout les côtés. Luin Talath était victorieuse.

     …………………………

     Il faisait déjà nuit quand le Calamar fut de retour à la forteresse de glace. Adèle savait que cela pouvait paraître louche, que Firkan ne s'attendait pas à ce qu'elle lui fasse part de toutes ses découvertes, mais elle et ses pirates ne pouvaient pas attendre un jour de plus. Et ils avaient juré ne plus travailler pour Alec et Gorgorbé, même si cela leur permettait d'être plus crédibles. Le plan était simple, ils retournaient sur la forteresse, Adèle, maîtrisant au mieux son tempérament, devait expliquer à Firkan qu'ils savaient où trouver Eric et, à l'instant où le pirate baissait sa garde elle devait lui trancher la gorge. La mort du pirate était le signal indiquant aux reste des pirates qu'ils pouvaient descendre et créer un maximum de chaos avant de repartir, si jamais ils s'en sortaient vivants.

     Gorgorbé devait être sur les nerfs car à peine furent ils arrivés que deux pics de glacent s'élevèrent du sol, immobilisant le Calamar. Comment est ce que le mage noir pouvait prendre un bateau volant pour des ennemis, le Celeste n'existait plus ! Il n'était quand même pas déjà au courant ! Adèle se demanda si quelque chose lui échappait encore une fois, mais elle chassa l'idée en se disant qu'Alec avait dû se contenter de lui jeter un sort l'empêchant de réaliser ce que Ramshek faisait. Elle avait déjà eu du mal à le briser et elle connaissait Firkan. Elle ne doutait pas du fait qu'il était trop confiant pour avoir pensé un seul instant qu'elle pourrait découvrir la vérité, elle savait qu'il la sous estimais à cause de son sexe, et cette fois ci cela allait lui sauver la vie. Le pirate arriva d'ailleurs à cet instant, visiblement confiant, et arborant son sourire habituel, il ne se doutait de rien.

     « Ah bien le bonjour Adèle, je ne t'attendais pas de sitôt ! Vous avez trouvé quelque chose d'intéressant ?
     -Oui, j'ai eu les réponses que je voulais, nous savons tout ce que nous devons savoir sur cet Eric que tu recherches. Répondit elle en s'émerveillant de pouvoir être naturelle. Elle était connue pour être la plus impulsive des 3 triplées,
     -Dans ce cas pourquoi es tu revenue ici, tu l'as déjà trouvé ?
     -Non, mais Ramshek m'a fait comprendre qu'il fallait que je repasse dans le coin, et je dois avouer que mes sœurs me manquent tu as des nouvelles ?
     -Non, pas de nouvelles de la Marquise depuis 3 jours. Mais que deviens ce vieux Ramshek, je ne le vois pas à tes côtés.
     -On s'est arrêté sur une île et on a, hum, fait un feu et partagé un peu d'alcool. Je crois que ça ne lui a pas trop bien réussi, il est dans un sale état. Pour tout te dire il était tellement amoché qu'avant de s'évanouir il hurlait à sa maman de venir le chercher. »

     Adèle avait pris un malin plaisir à dire la vérité à Firkan en en masquant juste assez pour qu'il interprète comme cela l'arrangeait. Mais de repenser au sort de cette crapule refaisait bouillir son sang, et elle sentait que si elle continuait à parlementer comme cela elle allait perdre son calme avant d'être à portée de gorge de Firkan.

     « Ça te dérangerait de nous laisser descendre ? Je dois t'avouer qu'on est tout agités nous autres, et on aimerait bien poser pied à terre pour se dégourdir un peu. »

     À peine cela fut il dit que les deux pics qui bloquaient le Calamar commencèrent à redescendre, et Adèle pria intérieurement pour que les pirates derrière elles ne fassent pas tout foirer en ne cachant pas assez bien leur envie d'en découdre. Une lourde secousse leur indiqua que le bateau avait atteint la plateforme, ils pouvaient descendre. Adèle lança une corde par dessus bord, que Firkan, se voulant galant, attrapa, et elle se laissa glisser jusqu'au pirate, qui l'accueillit de son éternel sourire charmeur. Il n'avait jamais été aussi loin d'obtenir l'effet escompté. L'espace d'un instant Adèle se demanda si elle ne devait pas faire semblant d'être séduite pour abaisser la garde du pirate. Mais elle avait oublié qui l'accompagnait, et deux des pirates du Calamar commencèrent à feindre de se battre. Alec tourna la tête et, l'instant d'après elle roula sur le sol tandis qu'Adèle hurlait :

     « A L'ABORDAAAAAAAAGE ! »

     En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire tous les pirates l'avaient rejoint sur la plateforme et commencèrent à démolir tout ce qui se trouvait sur leur passage, tuant sans distinction toutes les personnes qui se mettaient en travers de leur chemin. Mais attaquer Gorgorbé sur son territoire ne pouvait pas rester impuni très longtemps, et bientôt une centaine des singes du mage noir firent leur apparition, escaladant les tours de glace et bondissant comme des fauves sur les pirates. Mais les hommes d'Adèle avaient accumulé tellement de hargne que même cette armée de singes n'eut aucun effet sur eux, et ils continuèrent d'avancer dans les ruelles de la forteresse, se dirigeant vers les quartiers plus sombres des pirates. Là bas ils pensaient avoir plus de chances de s'en sortir.

     Dans leur folie destructrice les pirates oublièrent l'endroit où ils se battaient, et tentèrent de mettre le feu à quelques unes des habitations qu'ils pillaient. Pendant quelques instants l'incendie sembla se propager, mais les tours étaient faites de glace, et bientôt de l'eau commença à ruisseler sur le sol, éteignant le feu et faisant tomber tous les humains qui courraient, les singes prenant des voies plus sûres. En quelques instants les trois quarts de l'équipage fut décimé, et les quelques survivants, qui n'avaient eu cette chance qu'à cause de leur dispersion, n'avaient plus d'autre choix que de courir pour leur survie. Adèle réalisa qu'elle ne verrait plus jamais ses sœurs.

     …………………………

     Le lendemain, à l'aube, la troupe de marmottons repris la route, de façon bien plus discrète qu'elle n'était arrivée puisque cette fois ci ils avaient choisi la voie de la terre, pour ne pas être repérés par Gorgorbé. Caramel était bien moins motivé pour se rendre dans cette direction qu'il ne l'était la veille. Vanille lui avait fait part de ses inquiétudes, et même si l'adolescent n'avait pas vraiment peur, il avait été si froussard ces derniers jours qu'il pensait avoir atteint sa limite pour quelques semaines encore, il était … pensif. Vanille lui avait parlé du fait qu'aucune armée ne pouvait se dresser face à lui, seules les petites actions avaient une chance de l'atteindre.

     Vanille lui avait même fait remarquer que la troupe qui était la plus à même de réussir était bien celle des marmottons, ce groupe réunissait des capacités et des connaissances particulièrement utiles pour combattre le mage noir. Il y avait par exemple Lucy, qui pouvait se vanter de connaître Gorgorbé mieux que quiconque, et Nylhin, le semi vampire, qui incarnait en partie l'un des cauchemars de leur ennemi. Caramel ne doutait pas que tous pouvaient s'avérer être des alliés redoutables, Saïko par exemple pouvait empêcher Gorgorbé de les retourner les uns contres les autres. Mais de savoir tout ça ne le rassurait pas plus que ça. Il avait vécu avec ces gens, il avait eu le temps de les connaître, et il savait qu'aussi courageux, aussi doué qu'ils soient, ils étaient faillibles. Caramel avait l'impression qu'ils combattaient seuls, après tout, les 3000 qui devaient les accompagner étaient morts, déchirés par la main du mage noir.

     …………………………

     Un bruit sinistre retentit dans la ville, rebondissant contre la tour blanche et réveillant tous les habitants de Luin Talath. Ils se précipitèrent tous à l'extérieur de leurs maisons, craignant le pire. Et malheureusement leurs craintes étaient fondés, l'Elenya sombrait. Le bateau avait fait ce bruit sinistre quand la lune avait touché l'horizon, et doucement, au fur et à mesure que l'astre descendait dans le ciel étoilé, l'Elenya plongeait vers le sol.

     Guilhem, voyant son œuvre descendre à sa perte, sentit ses genoux vaciller. Toute la difficulté du travail accompli, la douleur de la mort de sa fille, la peine des faux espoirs lui tombèrent dessus aussi certainement que le bateau allait tomber sur la cité. Ils avaient oublié que le sort avait besoin de la lumière lunaire, et personne ne se souvenait comment faire la peinture qui conservait les rayons celestes, ils allaient encore devoir tout recommencer !

     …………………………

     Adèle et trois autres pirates s'étaient retrouvés en errant au hasard des rues, son intuition lui disait qu'ils étaient les seuls survivant, et sa logique lui indiquait que les singes allaient être sur eux d'un moment à l'autre. Les quatre pirates s'échangèrent un dernier regard, sachant que c'était la dernière fois qu'ils se battaient ensemble. Une ombre s'abattit sur eux.

     …………………………

     Les mages de Luin Talath unirent leurs forces pour empêcher l'Elenya de s'abîmer. Tous avaient compris l'erreur qui avait commise, le bateau ne pourrait voler que de nuit. Mais c'était toujours un départ, et l'Elenya deviendrait leur étoile, ils avaient déjà prévu d'attacher une boule lumineuse à sa proue, le bateau allait devenir la lueur qui éclairait leurs cœurs dans cette période noir. L'Elenya allait être leur espoir.

     Après avoir aidé le bateau à atterrir calmement ils se précipitèrent vers la maison de Guilhem pour partager leurs idées. Ils étaient particulièrement enthousiastes et ne doutaient pas une seconde que la puissance symbolique qu'ils avaient prévu pour l'Elenya feraient s'envoler en un éclair toutes les craintes du professeur. Mais quand ils arrivèrent dans sa court, ils trouvèrent le vieil homme à terre, visiblement mort.

     …………………………

     Des cordes tombèrent devant Adèle et les trois pirates. Ils s'empressèrent de les attraper et furent bientôt hissés vers le bateau qui les attendait. L'ombre qui les avait recouverts n'était autre que celle de la marquise, venue les secourir. Les pirates qui se trouvaient à bord, et les sœurs d'Adèle les accueillir sans poser de question. Et à peine eurent ils les pieds posés sur le pont, que les cris des singes et le choc des flèches et des sorts qui fusaient se firent entendre. La Marquise recula, et s'envola au loin, évitant avec grâce les pics de glace que Gorgorbé envoyait sur eux, en vain.

     …………………………

     « Elenya ? »

     Guilhem devait être mort, un ange venait le chercher. Il se souvenait de la chute de son bateau, et puis de son malaise, et maintenant il était bien au chaud, et sa fille se tenait au dessus d'elle, flottant dans les airs.

     « Elenya c'est toi ? Tu es venue me chercher ? »

     La figure se tourna vers lui, lui adressant un regard étonné. C'était une personne de bois !

     « Oh vous êtes réveillé ! Vous avez vu comme la proue de ce navire ressemble à votre fille ? Si c'est pas le destin ça ! Et puis une jeune femme, une pirate du nom d'Adèle en est descendu, belle comme un dieu, disant qu'elle était le porte parole de la Marquise Blanche. Ils veulent faire un accord avec nous, vous y croyez vous ? Ils veulent nous aider à combattre Gorgorbé. »

     …………………………

     Alors que les pensées de Caramel étaient au plus bas, et l'adolescent était reconnaissant envers le tourmenteur de ne pas agir, un semblant d'espoir se réanima dans son cœur, pendant l'espace d'un instant, il avait cru voir la forme gigantesque d'Hra'bo qui revenait vers eux. Il leva les yeux aux ciels.

     …………………………

     Guilhem, ainsi que les 9 autres personnes présentes, 5 de Luin Talath en tout et 5 de la Marquise, signèrent le parchemin qu'ils venaient d'écrire ensemble. Un nouveau pacte signé avec la Marquise Blanche, bibliothèque volante de Veneha. Le plan était simple, puisque que Gorgorbé était si fort physiquement il fallait l'attaquer sur d'autres fronts, la Marquise et Luin Talath s'étaient alliées pour répandre la vérité sur Gorgorbé, et partager les légendes de la mer, pour rendre aux bords du monde leur caractère sauvage. Le bateau pirate allait parcourir le monde, envoyant des parchemins rappelant à tous que Gorgorbé avait été humain par le passé, et qu'il pouvait être vaincu.

     …………………………

     Ce que Caramel avait pris pour Hra'bo était en réalité un bateau. Un gigantesque bateau blanc voguant au dessus des nuages. Quand il passa au dessus de leur tête des vingtaines de lettres tombèrent du ciel. L'adolescent attrapa l'une d'entre elles, et ses compagnons en firent autant.

     « Comme l'aurait dit ce bon vieux Rosslaew, dit Félicia après avoir lu ce qui était écrit, chebin estel mellyn nin. »

     Une chose était sûre à présent.

     Ils n'étaient pas seuls.
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Rosslaew » sam. sept. 29, 2012 5:39 pm

Relecture conseillée : viewtopic.php?p=16265#p16265

Un an. À la fois une durée courte et longue, se dit Félicia. Il s'était écoulé une année de prospérité entre le réveil d'Ardhonmeth et le début du règne de Gorgorbé, et le départ des marmottons dans leur quête pour l'arrêter. Cette année là avait été courte pour beaucoup de gens murmura-t-elle, mais pas pour moi.

"Inspectrice Féelicia, nous avons lu votre rapport, et comme a votre habitude, vous avez fée du très bon travail. Toutefois ...
- Toutefois nous trouvons votre rapport en lui même incomplet".
La fée qui venait de couper Anabelle, la supérieure directe de Félicia n'était autre que Calypso, la fée à la tête du Bureau des Affaires Féériques, et face à sa plus haute supérieure, Félicia n'en menait pas large. Elle savait bien que son rapport était incomplet, mais elle ne pouvait pas l'écrire objectivement.

"Votre rapport d'infiltration est riche d'informations, qui nous avaient jusque là échappés certes, reprit Calypso. Mais ne serait-il pas biaisé ? Vous n'allez pas me féere croire que durant le temps que vous étiez avec ces renégates, vous n'avez pas pu obtenir des informations plus … pratiques dirons nous. Des noms par exemple ?"

Félicia savait très bien quand elle a rédigé son rapport qu'on allait le lui reprocher. Mais elles ne pouvaient pas comprendre. La loi était claire et sans appel sur le sort réservé aux "renégates", et jamais elle ne pourrait la faire fléchir pour leur montrer que l'action de la "Confrérie de la paix retrouvée" était bénéfique, un "mal nécessaire" tout au moins.

"Je vais aller droit au but. Vous être soupçonnée de défendre le groupe que vous avez infiltré. Nous avons mené notre enquête, et des premières preuves arrivent déjà. Il s'agit de quelque chose de fréquent chez les agents doubles, et si vous avouez tout de suite, nous saurons nous montrer indulgents."

Félicia savait ce qui l'attendait si l'enquête prouvait sa culpabilité. Elle serait accusée d'être une renégat aussi, et ce serait la mort. Mais des preuves ? Quelles preuves pouvaient-ils avoir ? Pouvait-elle seulement prendre le risque qu'ils en aient vraiment ? Elle tourna son regard vers Anabelle. Sa chef posait sur elle un regard doux, qui contrastait avec celui dur de Calypso. Un regard qui lui signifiait clairement la meilleure chose à faire : ses arrières seraient assurés.

"Effectivement, j'ai volontairement tu les noms de la Conféerie de la Paix Retrouvée. Lors de mon enquête, j'ai pu voir comme elles diféeraient des radicales, autant dans leurs méthodes que dans leur idéaux, et il m'a semblé que leur action était nécessaire, d'autant plus qu'elles seules pouvaient mener à bien leur action, puisque le rituel des Zélandriens nous empêche de le féere nous mêmes.
- Vous avouez donc être coupable de trahison ?
- Je ne le vois pas comme une trahison, juste comme l'expression d'une opinion difféerente, et interdite.
- Nous en sommes les seuls juges. Comme promis, ayant avoué, nous serons cléments. Vous êtes relevée de vos fonctions dans ce service. Vous pourrez travailler dans un autre service, qui ne relèvera pas de la traque des renégates. Vous pouvez disposer."

La sentence s'était faite sans jugement, et Félicia soupçonnait qu'elles avaient déjà débattu avant de la convoquer. Anabelle vint s'excuser auprès de Félicia, qui fut touchée du geste. Après tout, elle était la seule responsable, et elle savait depuis la fin de sa mission ce qui risquait d'arriver.

Après avoir vécu 10 mois d'infiltration auprès de la Confrérie, les deux mois qui ont suivi au Bureau des anomalies magiques étaient bien mornes. Les choses étaient trop calmes avant l'arrivée de Gorgorbé, et comme si vivre dans l'ennui ne suffisait pas, les rumeurs de couloirs concernant sa "trahison" avaient circulé, et ses collègues affichaient ouvertement leur mépris envers elle. Heureusement qu'il lui restait quelques amies en dehors …

Puis vint Gorgorbé, et les rumeurs d'un groupe qui s'était formé pour le vaincre. Les rumeurs furent confirmées par le réseau d'information des fées, et Félicia savait où serait sa nouvelle place, et elle rejoignit les marmottons après avoir posé sa démission.

Un an s'était écoulé depuis le début de son infiltration. Et depuis qu'elle en était revenue, tout était allé de travers.

Luthien s'assit en face de Félicia, dont le visage est encore sombre.
"Hé bien, tu en fais une tête, j'ai plutôt l'habitude de te voir tout sourire !
- Ah, pardon Luthien, je repensais à des choses du passé, bredouilla Félicia soudain tirée de sa rêverie. Je suppose qu'on a tous vécu des moments difficiles, ajouta-t-elle en souriant.
- Tout le monde ici du moins je suppose" soupira Luthien en jetant un regard aux alentours.

La Taverne de la Marmotte qui Tousse n'avait pas changé en elle même, mais les clients, bien que toujours joyeux surtout sous l'effet de l'alcool, portaient tous de manière plus ou moins visible des blessures de la guerre. Certains avaient le visage complètement entaillé, ou avaient perdu un membre. Mais ceux que la serveuse plaignaient le plus étaient ceux qui n'avaient rien, car elle savait reconnaître en eux les blessures qui ne guérissent pas.
Depuis la reconstruction d'Eilogiar, avec l'aide de Luin Talath, Eilraet et elle avaient participé du mieux qu'ils pouvaient à l'effort de reconstruction et à l'effort de guerre : en désaltérant les constructeurs et les guerriers. Nul havre de détente n'équivalait la Marmotte.

"Tu es partie longtemps Félicia, fit remarquer Luthien, je commençais à me demander si tu allais revenir.
- J'ai mis du temps à les retrouver, mais le jeu en valait la chandelle."

"Félicia, tiens donc, je n'aurais jamais cru te revoir un jour." Le ton était acide. "Notre chef nous a dit que tu étais un agent infiltré. Tu m'as bien bernée.
- Je suis désolée de vous avoir menti à toutes, Vivienne. Mais je ne vous ai pas trahies, j'ai même tenté de défendre votre cause ! Et si je suis venue aujourd'hui, c'est pour voir votre chef justement, pour voir Elsamaria."

Vivienne se mit à rire au nez de Félicia.
"Mais Elsamaria n'est pas notre vraie chef ! Tu penses bien qu'elle n'allait pas donner son identité aux premières venues ? Tu vas la voir notre chef, voilà des mois qu'elle t'attendait. Sinon, tu serais morte avant d'avoir pu poser un pied ici."

Effectivement, Félicia était encerclée. Elle savait le danger qu'elle encourrait à revenir, mais elle ne pensait pas qu'elle serait attendue. Les fées de la Confrérie de la Paix retrouvée la guidèrent plus profondément dans les bois jusqu'à un gigantesque arbre creux, aménagé en dortoirs et en lieux de travail. Elles s'envolèrent vers les pièces les plus hautes pour pénétrer dans l'une d'elle, le centre décisionnaire d'après Vivienne.

"Félicia ! Te voilà enfin, je désespérais de jamais te revoir parmi nous."
Après avoir été entourée de fées qui la surveillaient, la voilà maintenant entourée de bras, décontenancée.
"A … Anabelle ?! Mais qu'est-ce que tu fée là ? Est-ce que …
- Oui, c'est moi qui suis à la tête de la Confrérie, je suppose que tu comprendras que je te l'aie caché, vu ma position."

Félicia n'en revenait pas. Sa propre chef, du bureau qui traque les renégates, était à la tête de ce mouvement. Au moins cela expliquait pourquoi elles leur échappaient toujours.

"Un an. Un an s'est écoulé depuis que tu as quitté notre service, mais pourquoi n'es-tu pas revenue plus tôt ? J'aimerais te dire que j'ai trouvé le temps long sans toi, mais on a été assez occupées.
- Anabelle, la coupa Félicia, pourquoi m'as-tu fée infiltrer ce groupe, au risque que je le dénonce, si tu en es la chef ?
- Ah, mais je suppose que tu te doutes déjà de la réponse ! Parce que j'avais confiance en toi, et que je savais que l'on pourrait te rallier à notre cause. Je lisais tous tes rapports, je pouvais bien dire que tu savais voir plus loin que le bout de ton nez, et que tu finirais par nous rallier.
- Je suis désolée, ce n'est pas pour ça que je suis venue aujourd'hui."

La déception pouvait se lire dans les yeux d'Anabelle. Elle devait avoir vraiment espéré avoir un membre en plus. Peut-être même lui avait-elle prévu une fonction ?

"Je te rassure, je viens pour vous aider, j'ai une suggestion à vous faire. Je ne sais pas si tu sais, mais j'ai voyagé avec un groupe, qui cherche à s'attaquer à Gorgorbé, commença Félicia face à une Anabelle visiblement toute ouïe, et la mention du seigneur maléfique la fit grimacer. Un de nos compagnons a fée une suggestion, pas si folle : et si c'était Gorgorbé qui affaiblissait le sort des Zélandriens ?
- C'est impossible, les premières Radicales sont arrivées avant, les dates ne collent pas.
- En es-tu sûre ? Gorgorbé était un humain, et sa disparition en tant qu'humain a coïncidé avec les débuts des troubles, il a peut-être commencé avant de faire émerger sa forteresse. Et il aurait une raison de le faire : il hait les dragons.
- Alors il tirerait les ficelles ?
- Pas tout à fée, mais il pourrait attiser la haine des Radicales."

Anabelle réfléchissait à ce que lui disait Félicia, et elle comprenait pourquoi elle était venue. Le groupe de Félicia et la Confrérie y avaient tous deux à gagner à s'allier, si tout cela était vrai. La victoire d'une côté, et la reconnaissance de la Confrérie en héroïnes après des fées de l'autre.

"Alors, nous aiderez-vous ?"

La porte s'ouvrit subitement, et Luthien tourna la tête brusquement, avant de la poser dans ses mains.

"Tu l'attends encore ? Tu sais bien qu'il ne reviendra plus …
- Je sais, je sais. Mais … je ne peux pas m'empêcher d'espérer, tu comprends ?"
Des larmes commençaient à rouler sur son visage, mais elle n'avait pas de sanglot. Elle semblait ne même pas s'en rendre compte à vrai dire.
"Tu sais, je crois que le plus dur, c'est que quand il est revenu, il y a un an, je savais que je l'avais déjà perdu à jamais. Il était là, devant moi, mais inaccessible. J'espère au moins qu'il a pu retrouver Turquoise, là où il est. Malgré tout, je lui souhaite ça."

Félicia restait silencieuse, ne sachant pas quoi dire. Elle n'avait jamais eu ce genre de sentiments par le passé, même si d'autres fées lui avaient fait des avances. De plus, les choses avaient l'air vraiment plus complexes chez les races qui ont plusieurs genres, et elle ne comprenait pas tout aux amours humaines. Mais elle avait quelque chose à demander à Luthien, et elle sentait que le moment n'était peut-être pas bien choisi.

"Je suis désolée que tu me voies comme ça, s'excusa Luthien. Je sais bien pourquoi tu es revenue, et on n'a toujours pas abordé le sujet. Ils veulent bien nous aider aussi."

Nenmil, la Mère des Ombres, avait pensé à ce plan. Avec l'arrivée de la Marquise, les peuples terrestres avaient repris du courage, et commencé à lutter. La guerre n'était plus unilatérale, et la Nouvelle Eilogiar luttait bien contre les troupes de Gorgorbé, notamment avec l'aide de Luin Talath. Voyant ce changement, la vieille veilleuse, habituellement réticente à ce qui n'allait pas dans le sens de ses plans, avait accepté cette fois de les changer légèrement. Gorgorbé était occupé avec cette rébellion nouvelle sur le front terrestre. Avec la Marquise, ils pourraient peut-être avoir un allié aérien. Il ne leur manquait que l'aide des ondins et des sirènes. Félicia était alors venue chercher l'aide de Luthien, la demi-ondine.

"Elles ne savent pas si leur voix suffira à faire tomber la forteresse de glace comme les murs de Luin Talath étaient tombés sous les bruits de tambour des troupes de Gorgorbé ceci dit.
- Ce n'est pas trop grave, au pire ça fée diversion, et nous pourrons agir.
- C'est ce que j'ai pensé, et ils ont accepté."

Félicia se réjouissait de pouvoir apporter ces deux bonnes nouvelles à la troupe. Les fées et les ondins comme alliés, des alliés de poids.
"Je rejoindrai les marmottons demain, là il se fée tard. J'ai hâte de les revoir, je suis partie longtemps, qui sait ce qui a pu se passer depuis mon départ ? En attendant, trinquons à notre victoire proche !"

Un an. Dans un an, Gorgorbé ne sera plus, et ses derniers maléfices devraient avoir été dissipés.
Finalement une année que je vais trouver courte, se dit Félicia, avant de reprendre une gorgée de Tarmotte.
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Yohko » lun. juin 10, 2013 5:23 am

Seulement trois jours s’étaient écoulés depuis que les marmottons s’étaient séparés jusqu’à nouvel ordre. Suivre et assister ce groupe étant sa mission, Saïko avait longuement hésité : qui suivre ? Il savait qu’un jour Nylhin allait avoir besoin de son aide. Une sorte d’intuition, si forte que c’en était presque une précognition. Mais dans cette vision floue Lucy n’était pas là, hors il y avait peu de chances que les deux se séparent avant un moment.


Finalement, il n’eut pas à choisir : un signal retentit silencieusement dans sa tête.

Rappel des troupes. Bon.

Saïko prit brièvement congé de la troupe ( il ne faisait pas trop dans les effusions. ) puis se dirigea vers un coin tranquille. Une fois seul, il appela mentalement son maître.
Le transfert ne prit virtuellement pas une seconde.




******************



Quelque chose ne tournait pas rond. Après son rapport il avait voulu revenir à Eilogiar.
Et manifestement il y avait eu une erreur quelque part. Au lieu de la riante campagne à laquelle il s’était attendu, il était arrivé dans un monde balayé de ténèbres, où les couleurs devenaient des sons, les distances des saveurs, la matière un sentiment…

Tout était distordu, virevoltant, fou.

Et tout autour de lui, semblant l’observer de toute part, cette présence qu’il sentait. Une présence visqueuse, plus sombre que du pétrole, dense, profonde, immense, effrayante.

Avec le détachement propre aux Tourmenteur Saïko se rendit compte qu’il aurait du mal à résister longtemps à une telle puissance sans que son esprit ne se brise.
Impossible de contacter le maitre. Une dimension que même les Gardiens de la Réalité ne connaissent ! réalisa Saïko.
L’entité semblait le jauger à distance.

La seule chose qui me sauve pour le moment est qu’elle ne semble pas parvenir à me comprendre. Elle doit être plus vieille encore que le multivers… Pas étonnant qu’elle prenne du temps à m’observer, cela doit être comme un poisson tentant de comprendre l’intérêt et le comment de l’alpinisme.

La chose tenta une attaque. Saïko fut presque terrassé par la violence de l’assaut, et pourtant il eut soudain la certitude que l’entité ne lui avait envoyé que l’équivalent d’une pichenette, comme pour tester ses défenses. Il ne pourrait résister au second, pas plus qu’une bougie ne pouvait résister à l’océan.

Bon. Eh bien on dirait bien que je vais finir mon parcours ici.


La chose se rua de toute part. Immense. Infinie. Écrasante. Saïko se raidit dans l’attente du choc.

Puis…

Un déchirement, une lumière, un cri.

Une main bien réelle le saisit par la taille et l’arrache du sol.

Un flottement…

Puis un le vent, le soleil, la terre sous lui.

Malgré son entrainement de Tourmenteur, Saïko ne put réprimer son soulagement intense.
Puis il ouvrit les yeux. Tourna la tête. Et vit son sauveur.

Lequel, malgré son visage inquiet, arborait un large sourire.

- Mais dans quel pétrin t’étais encore allé te fourrer mon gros ?

Si les marmottons étaient là, ils auraient pu pour la première fois voir une réelle expression de joyeuse surprise se peindre sur les traits de Saïko. Il était en réalité tellement estomaqué qu’il ne pouvait proférer le moindre son. Son vis-à-vis haussa un sourcil.

- Ben alors ? C’est avec cet air de merlan frit que tu accueilles ton ancien maître ?



******************


Un feu crépitait doucement sous les étoiles. Deux hommes étaient assis autour. L’un, grand, les cheveux lisses et noirs, emmitouflé dans sa houppelande, la poignée d’une arme à son côté.
Il avait quitté ses bottes pour laisser la chaleur baigner ses doigts de pieds. Ses yeux noisette étaient perdus dans les flammes, songeur.
L’autre à peine plus petit, les cheveux également noirs mais bouclés, une fine barbe lui soulignant la mâchoire. Vêtu d’une simple tunique de voyageur, ses yeux bleu-vert pétillaient à la fois de malice et de sagesse.
Les deux hommes semblaient avoir la trentaine.
Le grand, s’arrachant à sa rêverie, s’adressa à l’autre ainsi :

- Ainsi tu est resté un Tourmenteur ?

- Hein ? Mais non voyons ! Tu sais bien que j’ai été… Remercié. Allons Saïko, je vais finir par croire que tu n’as rien retenu de ce que je t’ai enseigné.

Saïko sourit doucement. Il n’avait pas été son maître au même titre que le Gardien de la Réalité qui lui tenait lieu de patron, il avait plutôt tenu le rôle de mentor et de guide dans ses premières missions, le temps pour lui de devenir autonome.

- Comment vas-tu ?

- Oh bah on fait aller, on fait aller… Une vie plutôt tranquille en fait.

- Mais pourquoi es-tu ici ?
Son interlocuteur paru gêné.

- Eh bien… Comme tu le sais, seuls ceux qui ont rendu un immense service aux Gardiens de la Réalité peuvent choisir d’être Remerciés. Ils perdent alors tous leurs pouvoirs, dont leur propre contrôle émotionnel, mais gardent leur vécu et peuvent alors se forger leur propre existence dans le monde de leur choix.

Saïko acquiesça. C’était le but de nombre de Tourmenteurs.

- Et pourtant, je n’ai jamais rendu un tel service aux grands pontes.

- Hm. Quelle fut l’origine de cette décision alors ?

- Euh… Disons que j’ai fait quelque chose de terrible. De pire que tout ce que tu pourrais imaginer. Pour ça mon existence aurait dû être instantanément annihilée par les Gardiens. Mais la bourde s’est révélée en fait une… expérience nouvelle. J’ai réussi à maîtriser les conséquences qui auraient dû être désastreuses. Curieux, ils m’ont laissé la vie sauve à condition que j’accepte d’être Remercié sur le champ. Depuis, j’arpente les mondes à ma façon…

- Mais comment ? Les Tourmenteurs n’ont pas la capacité de passer d’un monde à l’autre de leur propre chef. Alors un Remercié…

- Alors ça mon grand, c’est une histoire très chouette mais je te la réserve pour demain. Tu as besoin de dormir et de te remettre. De tes émotions. ajoute-t-il avec un clin d’œil.

Saïko sourit devant la pique.

- Hmph. Tu n’as pas vraiment changé, Yohko.

- Dors, je te dis.




***************




Saïko était à nouveau seul sur la route. Préoccupé. Son ancien maître et ami et lui s’étaient séparés à l’aube, Yohko prétextant une urgence.
Cependant avant de partir il lui avait fourni de plus amples précisions sur les évènements de la veille. Apparemment, les forces déchaînées sur ce monde avaient attiré l’attention d’une chose, comme la lumière attire un papillon. Celle qu’il avait perçu, cette entité vaste comme un univers, sombre, terrible… Dévorante.
Saïko voyageant de ce monde au sien fréquemment, la créature l’avait intercepté. Elle semblait être telle un bébé aveugle qui ne comprend rien de ce qui entoure sa propre dimension. Mais elle apprenait vite. Saïko ne devait donc plus changer de monde, voire ne plus contacter ses pairs sous peine de permettre à l’entité de s’infiltrer dans la réalité, et de tout engloutir.
Pourtant il devait prévenir ses maîtres de ce qui se tramait. Eux seuls sauraient quoi faire pour stopper cette abomination plus vieille que le temps. Car Saïko en était certain : maintenant que la créature avec eu un aperçu direct d’un habitant d’un autre monde, son arrivée ici-bas n’était qu’une question de temps.



*************


Où sont les autres ? Eparpillés. Bon.
Profitons-en pour rassembler des informations sur Gogorbé et l’étendue de son emprise.



*************

Un an.
Tout de même, ce fut plus long que je ne le pensais. Il va bientôt être temps de retrouver les marmottons. En route !

Rassemblant ses affaires, Saïko quitta la ville dans laquelle il avait trouvé refuge afin de consigner toutes les informations qu’il avait déniché, et se dirigea d’un pas rapide vers le couchant. Un voyage supposé se passer sans encombres, ces routes étant loin des conflits.
Et pourtant. Plusieurs fois, Saïko se sentit observé, épié. Mais il avait beau pousser ses perceptions mentales au maximum seul le bruissement du vent de l’herbe lui répondait.
De même, une sensation oppressante semblait le poursuivre et s’intensifier au fil des jours.
Mal à l’aise, il dévia de sa route pour rejoindre un itinéraire plus fréquenté.
Grand bien lui en fit, les étranges impressions disparurent.
Il trouva même un marchand voyageant en carriole qui lui proposa de partager son modeste véhicule. L’homme s’appelait Birn. Il n’était pas du genre bavard, mais néanmoins chaleureux dans cette façon qu’il avait de chantonner ou dans sa générosité lors des soupers.
Petit à petit, Birn et Saïko échangèrent des histoires, des anecdotes. Saïko racontait ses improbables voyages, Birn ses rencontres et les déboires de ses enfants.

Un soir qu’ils campaient un peu à l’écart de la route, Saïko fit un cauchemar étrange.
Il se tenait au sommet des remparts d’une cité fortifiée. Une armée innombrable l’assiégeait. Dans son rêve, c’était comme si cette armée était soudain apparue. Ou bien comme si elle avait toujours été là, sans qu’on puisse la voir. Et dès qu’il l’avait remarquée… Elle avait été là.
Le ciel se teintait de rouge au fur et à mesure que de lourds nuages s’amoncelaient. Un à un, les soldats en bas de la muraille se levaient, leurs yeux luisaient dans la pénombre grandissante. Les ombres s’allongeaient, la nuit semblait tomber en accéléré. Et à mesure que le noir s’épaississait, les silhouettes en contrebas grandissaient, devenaient plus menaçantes.
Saïko avait de plus en plus de mal à distinguer les détails de l’armée. Elle semblait se fondre dans le noir, fusionner, devenir une immense et unique créature dotée d’un millier d’yeux incandescents. Alors même que cette pensée lui traversait l’esprit, elle devint réalité. A la place d’une armée s’étalait maintenant une chose immense, tentaculaire et grotesque. Qui se souleva, titanesque, puis poussa un long mugissement en direction du ciel, avant de s’élancer de tout son poids contre les murs de la cité.


Tremblant de sueur, Saïko se réveillant avec un cri. Reprenant ses esprits et se clamant, il regarda autour de lui.
Et cru devenir fou : le ciel !
Il était comme dans son rêve : rouge sombre avec des nuages filant à toute vitesse. Un tel ciel n’existait pas. Pas dans ce monde.
Pour la première fois de son existence, Saïko sentit un frisson glacé lui parcourir la nuque.

Puis elle fut là. Partout. Omniprésente. Cette énorme conscience, plus froide et plus profonde que les abysses. Pourtant il ne voyait rien. Rien d’autre que ce ciel d’apocalypse.
Au moment où il comprit, la bête chargea.



**************


Saïko marchait un peu mieux à présent.

Le problème est que je ne sais pas ce qui se passerait si je meurs. Les choses seraient-elle pires ?

Au début, il avait dû moitié claudiquer, moitié ramper jusqu’à tomber sur un cours d’eau providentiel. De la sueur perlait à son front.
Heureusement qu’il était Tourmenteur. Personne d’autre n’aurait pu supporter les derniers évènements sans en perdre la raison.

Cela la libèrerait-elle ? Impossible de prendre ce risque.

Il regrettait d’avoir rencontré Birn. Ses pauvres enfants n’auraient même pas un cadavre à enterrer. Il avait encore des flashs de cette nuit. Ses pas saccadés. Birn qui le regardait sans le reconnaitre, les trait figés en un masque d’horreur, sa raison sur le point de vaciller. Puis il l’avait vu disparaitre. Dissous. Ingéré. La carriole avec. Une horreur indescriptible. Le hurlement mental du pauvre homme avait permis à Saïko de reprendre le contrôle. Il s’était débattu, avait repoussé la Chose. Définitivement ? Bien sûr que non.
Un an durant elle avait continué à chercher une porte sur la réalité. Elle l’avait finalement trouvée.

Je dois continuer. Trouver quelqu’un qui sache quoi faire.

Titubant toujours en direction du couchant, Saïko sentait quelque chose tapi tout au fond de son esprit, comme un tentacule sombre et hideux, le reliant à…

Ne pas y penser. Ne rien faire qui puisse l’appeler. Ne plus dormir.
Yohko avait raison. Dans quel pétrin je me suis encore fourré ?


Le voyage allait être plus compliqué que prévu.
"We are the Dark Knights for justice. Because as children we were nursed on the milk of justice, and as we grew up we acquired a taste for justice. Now as we get older we once again desire the taste of justice... but we cannot find the milk! So we go to Starbucks! And we get a coffee! But it's not the same thing! IT SUCKS! WHY DID I ORDER THIS!? IT'S TERRIBLE! And now you all understand what our mission is. And. What. We. Must. Do."
— Lelouch/One, Code MENT
Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » mar. déc. 24, 2013 7:38 pm

     Luthien se réveilla avec les premiers rayons du soleil. Elle savait qu’il fallait qu’elle se lève, la Marmotte était très active depuis qu’elle était devenue l’un des quartiers généraux de la lutte contre Gorgorbé. Eilraet faisait semblant de ne pas savoir, prétendant que sa taverne était neutre, ce qui ne manquait pas d’énerver tous ceux qui le connaissaient, mais l’étrange protection dont semblait profiter le bâtiment en faisait l’endroit idéal pour se rassembler.

     Une main se posa sur son épaule, et descendit le long de son dos, jusqu’à ce qu’elle se retrouve prise dans l’étreinte de la personne avec qui elle avait passé la nuit.

     « Tu dois vraiment te lever maintenant ? dis une voix emprunte de sommeil, à moitié étouffée par l’oreiller dans lesquels ces mots avaient été articulés.
     -Urgh, ne parle pas dans ma direction, ton haleine sent encore la bière.
     -C’est toi qui me l’a servie princesse … pars paaaaaas. T’as qu’à dire aux clients de se servir tout seuls.»

     Luthien ne répondit pas, et se contenta de sourire, avant de se lever et de déposer un baiser sur un coin d’épaule qui dépassait de sous les draps. Deux bras musclés profitèrent de cet instant de faiblesse pour l’attraper, et l’entraîner à nouveau dans le lit. Elle éclata d’un rire franc, avant de faire mine de céder à la tentation de rester là, puis de se lever à nouveau. Elle s’habilla, se lava, et sorti de chez elle pour se diriger vers la Marmotte, à quelques minutes à pied.

     Elle fut accueillie, comme toujours, par une poignée d’hommes qui l’attendaient devant la porte de la taverne. Ils faisaient partie des nombreuses personnes qui avaient participé à la reconstruction d’Eilogiar, et avaient pris l’habitude pendant cette année de travaux de passer par la Marmotte avant une dure journée de labeur. Les chantiers s’étaient faits moins nombreux depuis – la ville était loin d’être parfaitement reconstruite, mais l’urgence avait disparu, et la vie commençait à reprendre son cours – pourtant ils n’avaient pas perdu leur habitude, et continuaient à venir prendre une bière avant de retourner à leurs constructions respectives. Ils étaient grossiers, machos, et parfois un peu lourds, mais avaient fini par comprendre que leurs avances à l’encontre de la serveuse ne les mèneraient nulle part. Ils avaient même tenté de rembarrer un client qui se faisait trop insistant, avant de se rendre compte qu’il était bien plus drôle de voir la serveuse éconduire elle-même ses prétendants.

     « Oh, mais c’est qu’elle est tout de sourire vêtue M’elle Luthien, il parait que t’as passé la nuit avec un mystérieux inconnu ?
     - Il doit être sacrément bon le lascar, pour te faire sourire comme ça, hein Lulu ?
     - Qu’est ce que … qui vous a dit ça ? répondit la serveuse, dont le sourire s’était effacé, et qui commençait à rougir après que son visage soit devenu soudainement blanc. N’osant plus les regarder, elle entreprit d’ouvrir la porte de la taverne.
     - Euh … ben c’est Jalina mais ... »

     La serveuse n’entendit pas le reste de la phrase, elle avait claqué la porte au nez des trois hommes, pas complètement volontairement, après s’être engouffrée dans la Marmotte. Elle s'installa derrière le comptoir, déjà chagrinée d’avoir réagi aussi mal pour si peu ; elle en voulait quand même à son amie d'avoir parlé aussi vite. Au bout de quelques secondes, on frappa à la porte, qui s’ouvrit pour laisser passer les hommes qu’elle aurait dû faire entrer. Ils s’installèrent au comptoir, et commandèrent comme si rien ne s’était passé. Ils tenaient bien plus à leur bière qu’aux potins, et si Luthien s’était remise de ses émotions, elle n’en était pas moins soulagée qu’ils aient décidé de laisser sa vie privée tranquille.

     Un quart d’heure plus tard, alors que les ouvriers échangeaient entre eux des plaisanteries grasses – auxquelles Luthien se surprit à sourire, parce qu’elles lui faisaient penser à l’humour de ce quelqu’un qui devait avoir entreprit de reprendre ses ronflements dans son lit – la porte de la taverne s’ouvrit à nouveau. Félicia et Bobolle entrèrent en même temps, la fée essayant tant bien que mal de comprendre la sphère sans l’aide de Jalina. La guerrière entra la dernière, le regard plein de curiosité. Elle parcouru la taverne des yeux avant de trouver Luthien. Elle semblait être perplexe, et la serveuse se demanda si elle ne voyait pas une pointe de déception dans le regard de son amie.

     « Tu es venue seule ? Demanda Jalina à Luthien, après qu’elles se soient saluées.
     - Et toi tu n’as pas pu t’empêcher d’aller raconter que j’étais rentrée accompagnée hier soir, répondit la serveuse avec une pointe de sévérité dans la voix.
     - Mais non ! C’est juste ces crétins qui ont entendu la conversation que j’avais avec Lucy parce qu’ils s’étaient mis dans la tête de nous inviter à leur table ! On se disait que c’était une bonne chose que tu arrives à tourner la page, alors qu’une semaine à peine plus tôt tu n’arrêtais pas de penser à Beren. »

     La mention du nom de l’elfe fit froncer les sourcils de la serveuse. Mais elle se ressaisit et entreprit de nettoyer les premières chopes qu’elle avait récupérées sur la table des ouvriers.

     « Du coup tu confirmes que tu es bien rentrée accompagnée hier soir … tout s’est bien passé avec … »

     La guerrière interrompit sa phrase quand elle remarqua que les hommes derrière elle étaient maintenant parfaitement silencieux, ils étaient en train de regarder tour à tour la guerrière, la serveuse et la fée, en se demandant si l’une d’entre elles finirait par cracher le morceau. Jalina hésita un moment à leur faire ravaler leur curiosité avec les poings, mais décida qu'il valait mieux laisser Luthien gérer.

     Finalement, la nouvelle circula peu – ou les autres clients étaient moins enclins à l'interroger sur ce qui ne les regardaient pas – et elle pu reprendre sans être harassée de questions et de sous entendus grivois … en tout cas pas plus que d'habitude. Ça n’est qu’une heure plus tard, après que la majorité des visiteurs du matin – ceux qui voulaient manger ou boire quelque chose avant d’entamer leur journée – soit partie, que la serveuse eut l’occasion de se poser un peu. Elle utilisa ce temps libre pour faire un peu de vaisselle, tout en chantonnant…

Choppe contre choppe, mousse contre mousse
Les bières coulent en abondance
Sur les planches de la marmotte qui tousse
La fille de la mer chante et danse

Rhum contre Rhum, hey ho, hey ho
Sur les planches du navire
Rhum contre Rhum, le rhum coule à flots
Vingt-trois soifs à assouvir

Les vents dans les rues d’Eilogiar
Font de ses cheveux des vagues, des torrents
Elle se tient dans le brouillard
Dans l’ombre du conquérant

Les zéphyrs poussent les voiles
Cap'taine tiens ta gouverne !
Ta fiancée se dévoile
Sous les yeux de la taverne

Choppe contre choppe, hey ho, hey ho
Les pirates sont arrivés
La jeune femme née des eaux
Sur le bateau, a les yeux rivés

Et à bord de la Blanche Marquise
La maîtresse de l’équipage
Vogue sur les mers et célestes conquises
Elle arrive, à l’abordage !


     Perdue dans ses souvenirs, Luthien ne remarqua pas les hommes qui étaient entrés, attirés par son chant comme des mouches par une flamme. Elle réalisa son erreur : en chantant sur la mer, elle avait réveillé sa voix d’ondine, qu’elle avait du apprendre à maîtriser quelques mois plus tôt, pour aller demander l’aide des sirènes et de leurs protégées dans la guerre contre Gorgorbé.

     « Poussez-vous, bande de porcs ! Je vous autorise pas à baver sur ma Luthien … Casse toi gros lard ou j’te donnerai un coup de pied qui te fera sortir les couilles par le nez ! »

     Luthien fut vite rejointe derrière le comptoir par son sauveur, qui éloigna les clients d’un regard hargneux, tout en posant un bras protecteur autour de la semi-ondine.

     « Hey princesse ! Je pensais que tu allais garder tes dons d’ondine pour la chambre. Ou alors c’était pour me faire venir plus vite que tu t’es mise à chanter notre rencontre ? Encore heureux que j’ai de l’endurance, sinon je serais dans le même état que ces crétins ! »

     Luthien, qui avait vaguement rougit en réalisant qu’elle avait charmé une quinzaine de personnes par mégarde, affichait maintenant un large sourire prédateur. Et pour bien tous leur faire comprendre qu’elle n’était pas disponible, elle embrassa Adèle avec la même fougue que si elles ne s’étaient pas vues depuis … une heure …
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » jeu. févr. 13, 2014 11:34 pm

     Gwynn se réveilla soudainement, parfaitement déterminée à aller voir sa sœur Adèle. Cette dernière avait prétexté une amourette avec une serveuse d’Eilogiar pour rester dans cette ville pendant quelques jours, sans revenir à Luin Talath à bord de la Marquise. Gwynn n’avait pas cru un instant à cette excuse, et Duchesse avait confirmé ses soupçons en murmurant que leur sœur profitait probablement de l’occasion pour échapper aux ordres du capitaine de la Marquise, auxquels elle avait du mal à se soumettre après avoir été elle-même capitaine. Gwynn n’avait pas particulièrement envie de revoir l’autre pirate – au contraire, elle avait toujours à l’esprit l’image de ces futurs qu’Adele avait brisés – elle constatait cette décision plus qu’elle ne l’avait réellement prise. Il fallait qu’elle voie Adele.

     Elle réalisa qu’elle avait de toute façon la journée pour se faire à cette idée, l’Elenya ne pourrait pas partir pour Eilogiar avant la levée de la lune. La Marquise n’était pas vraiment une option, Gwynn étant devenue sa seule passagère régulière, les hommes la regardaient avec un appétit qu’elle avait du mal à maîtriser, et l’absence d’Adèle pour les intimider n’aidait pas à calmer leurs ardeurs. Et, même si ses sœurs n’avaient rien remarqué, Gwynn se passait de plus en plus de la compagnie des hommes ; depuis que Firkan était mort.

     En se coiffant, et voyant son reflet – où celui de ses sœurs – dans le miroir en face d’elle, elle médita sur cette nouvelle phase de distance entre elles trois. Cela faisait une dizaine de jours qu’Adèle avait pris congé de la Marquise, en restant à Eilogiar, et Duchesse manquait de plus en plus des virées du navire pirate. Gwynn ne s’en inquiéta pas plus que cela, elle et ses sœurs s’étaient souvent séparées, pour se retrouver par la suite. Elle soupira en se remémorant le futur qu’elle avait entrevus, elle siégeant à la forteresse de glace, et ses sœurs comme des reines parmi les pirates.

     Dehors, dans les rues de Luin Talath, la réaction des habitants qui la voyaient était toujours la même, un mélange de crainte et de respect. Les relations entre la ville bleue et les pirates avaient été extrêmement tendues depuis longtemps avant la naissance de Gwynn, les bateaux pirates qui avaient été construits pour voler avaient été forcés de ne plus quitter la mer de l’Est, dont ils étaient devenus les gardiens. La jeune femme avait toujours du mal à regarder trop longtemps les drapeaux qui flottaient le long des murs de la cité, ces mêmes drapeaux qui flottaient autrefois sur le Céleste, et sur les bateaux corsaires qui avaient fait s’écraser avec une efficacité redoutable les navires pirates qui avaient osé braver l’interdit, et s’envoler. Le seul qui avait réussi à échapper à cette règle, était le seul homme avec qui Gwynn s’était vue vivre sa vie, Alec Firkan. Sentant la colère remonter en elle vis-à-vis d’Adèle, qui avait décapité son amant, elle se força à penser à autre chose.

     Mais les pensées étaient là, elle se sentait mal à l’aise dans cette ville, entourée de ces drapeaux qui la terrifiaient quand elle était petite, et de ces gens qui la respectaient et la craignaient certes, mais qui auraient dû être ses ennemis. Et par-dessus tout, elle avait envie de vomir à l’idée d’avoir trahit tous les autres pirates, de faire partie de ceux qui avaient tourné le dos à Alec Firkan. Bien sûr, elle en voulait à Gorgorbé d’avoir tenté de cartographier la mer de l’Est, et d’avoir utilisé Alec pour accomplir cette tâche ; mais ce n’était pas le mage de glace qui lui manquait. Elle avait rencontré le mage, un homme dont l’allure affirmait sa puissance, parfois une bête – Gwynn savait qu’il avait été métamorphe bien avant de renaître – et rien ne laissait présager la moindre faille dans cette apparence. Pourtant, la pirate l’avait toujours vu comme un vieil homme mourant, et abîmé, prêt à être emporté par le moindre coup de vent parvenant à franchir les murs cristallins qui le protégeaient.

     Un garçon lui rentra dedans par inattention. Il commença à grommeler, avant de voir qui il avait bousculé, et son visage fut pris de terreur en réalisant qu’il s’agissait de Gwynn. Elle était absolument furieuse. La pirate l’attrapa par le col, le souleva à quelques centimètres au dessus du sol, et le jeta dans la boue après lui avoir craché au visage. Nul doute que le jeune homme allait se venger de cette mortification sur quelqu’un de plus faible que lui ; Gwynn le voyait parfaitement frapper quelqu’un de plus jeune, sa petite sœur s’il en avait une. Dégoûtée par la lâcheté de l’adolescent, elle lui asséna un violent coup de pied dans le ventre au moment où il essayait de se relever. Consciente que de l’extérieur, son attaque avait dû sembler injustifiée, Gwynn balaya son entourage des yeux, à la recherche d’un regard réprobateur, ou d’un défi. Elle fut au contraire étonnée de ne voir que la même expression que les habitants de Luin Talath lui adressaient d’habitude, crainte et respect. Ils considéraient visiblement tous son geste comme normal. Sa réputation dans cette partie de la ville devait être particulièrement féroce.

     Personne n’aida l’adolescent à se redresser une fois que la pirate eut le dos tourné. Il s’en alla la tête basse, humilié.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » jeu. févr. 13, 2014 11:34 pm

Quelques mois plus tôt

     Duchesse avait prétendu être intéressée par l’Elenya, et s’était servie de la levée de celle-ci pour ne pas monter dans la Marquise avec ses sœurs. En réalité, à ses yeux aucun bateau n’était ne serait-ce qu’à moitié aussi intéressant que le navire pirate blanc. Et l’Elenya la dégoûtait même un peu, tout comme les habitants de Luin Talath qui avaient forcé les pirates à ne pas quitter la mer. Duchesse aimait l’Océan comme n’importe quel pirate qui se respecte se doit de l’aimer. Pourtant, elle avait toujours été animée d’une envie de dominer les airs comme ils dominaient les eaux.

     Mais n’importe quelle excuse était bonne pour passer une soirée sans ses sœurs. Gwynn et Adèle étaient devenues absolument insupportables depuis le décès d’Alec Firkan. Gwynn ne se remettait visiblement pas de la mort de celui qui avait été leur chef depuis si longtemps, malgré son immonde traîtrise envers les leurs, ce que Duchesse avait beaucoup de mal à comprendre. Firkan n’était après tout qu’un homme parmi tant d’autres, et Gwynn n’était certainement pas la seule femme avec qui il partageait son lit. Quant à Adèle, elle supportait très mal de redevenir un simple membre d’équipage de la Marquise, après avoir gouverné le Calamar Fou.

     Ses deux sœurs avaient été particulièrement violentes l’une envers l’autre, Adèle passait son temps à insulter les pirates de la Marquise, en les traitant de mollassons et de rêveurs, et Gwynn ne ratait jamais une occasion de s’en prendre à celle qui avait décapité Alec. Duchesse n’avait au départ pas trop prêté attention à leurs conflits, elle avait grandi avec elles après tout, mais lorsque leur belligérance devint trop importante, et que les autres pirates commencèrent à la craindre elle aussi, elle commença à avoir du ressentiment pour les deux femmes. Elle envisagea même de se couper les cheveux, pour briser cette maudite ressemblance – elle supportait particulièrement mal le fait que les hommes avec qui elles passaient ses nuit crient le nom d’une de ses sœurs – mais elle savait très bien qu’aucune d’elles trois n’en arriverait à de telles extrémités tant qu’elles pouvaient faire honneur à leur défunte mère.

     C’est donc à la fois hésitante et soulagée que Duchesse allait rejoindre l’équipage de l’Elenya, qui était très content de l’avoir à ses côtés, beaucoup des meilleurs marins ayant péri dans la chute du Celeste. Si la Marquise était blanche, le nouveau navire de Luin Talath était lui parfaitement immaculé. Cette propreté parvint à mettre Duchesse un peu plus mal à l’aise, l’Elenya n’avait jamais vu la moindre vague, mais elle se ressaisit en se disant que voguer dans un bateau ennemi était toujours moins pénible que rester à terre. Et étant l’une des rares personnes à avoir de l’expérience dans l’équipage, nul doute qu’elle allait pouvoir donner des ordres. Et si elle était considérée comme douce et timide parmi les pirates – même ceux que la Marquise Blanche avait recrutés – elle n’en restait pas moins l’un d’eux, elle n’aurait aucun mal à s’imposer sur le bâtiment nocturne. À tout bien y réfléchir, la soirée ne s’annonçait pas si mauvaise finalement.

     Duchesse éclata de rire en voyant le pont du navire. L’équipage était en train de le nettoyer, alors qu’il était déjà bien plus propre qu’un bateau ne devrait jamais l’être. La pirate savait bien que l’Elenya était le symbole qui permettait aux habitants de Luin Talath de résister au sortilège de Gorgorbé, qui avait pratiquement causé à nouveau la fin d’Ardhonmeth, mais elle trouvait qu’ils s’acharnaient plus à en faire une œuvre d’art qu’à l’outiller pour le combat. Des images lui revinrent à l’esprit, du bateau arrivant à leur rescousse plusieurs mois plus tôt, alors que Nemnil les avait menés dans un assaut qui s’était révélé un vrai désastre. Elle se souvenait du déferlement de puissance des mages qui s’y trouvaient, et toute l’impression de faiblesse et d’innocence que l’Elenya avait à ses yeux s’évanouit. Les indications de Kalito s’étaient révélées être un piège potentiellement mortel – Gorgorbé avait probablement anticipé l’aide de l’ailé – et sans le soutien de Luin Talath, cet épisode aurait pu s’avérer bien plus désastreux que les quelques morts dans leurs rangs. Et l’Elenya avait joué un rôle important dans la défense de la cité bleue, et donc la reconstruction d’Eilogiar.

     Duchesse réalisa qu’elle avait au final un peu d’admiration pour ce navire, tout ce qu’il lui manquait pour s’en rendre compte, c’était d’être à l’écart des autres pirates suffisamment longtemps pour que leurs moqueries ne prennent pas la place de ses propres opinions. C’est donc sereine, bien que toujours amusée par l’élégance presque obscène du bateau, qu’elle monta à bord. Elle était décidée à ne participer à aucune corvée, elle s’en passait déjà très bien sur la Marquise où ses charmes permettaient d’y échapper, mais sur l’Elenya, où elle n’était pas la plus réservée, elle comptait bien ne pas se laisser marcher dessus du tout.

     Une jeune fille et un vieil homme attendaient un peu plus loin, la première était visiblement surexcitée à l’idée de décoller bientôt, et le second affichait une expression complexe, partagée entre l’euphorie que lui transmettait celle qui aurait pu être sa petite fille, et un air de réflexion qui venait teinter son visage d’une touche de mélancolie. Duchesse remarqua que la petite avait un air de famille très marqué avec la proue de la Marquise. Air de famille qui se retrouvait d’ailleurs dans les traits du vieil homme. « Elenya », murmura-t-elle, comprenant que le vieil homme devait être le père de celle qui avait donné son nom à ce navire.

     « C’est ton premier vol ? Demanda Duchesse après s’être installée près des deux personnes.
     - Oh, Adèle ! Je ne savais pas que tu allais te joindre à nous pour cette patrouille. S’exclama Guilhem en se retournant vers la pirate, qui n’aurait pas manqué d’être agacée si la fillette n’avait pas corrigé son parent aussitôt, en lui donnant des coups de coudes pour attirer son attention.
     - Mais non tonton, c’est sa sœur … Duchesse ? Cette fois-ci, le visage de la jeune femme afficha un large sourire.
     - Je ne savais pas que ma réputation m’avait devancée.
     - Svetlana connait par cœur les noms de tout l’équipage de la Marquise Blanche. A cause de la proue… Guilhem, enchanté. »

     Le vieil homme tendit la main en direction de Duchesse, qui ne manqua pas de déchiffrer dans son regard une certaine inquiétude. Nul doute qu’après la mort de sa fille, il ne voyait pas d’un bon œil l’intérêt de sa nièce pour la piraterie, et la rencontre de Svetlana et d’une autre femme pirate. Au moment où leurs mains se joignirent, l’Elenya s’éleva. La plupart des passagers perdirent pieds sous la secousse, et beaucoup tombèrent par terre, hormis quelques exceptions dont Duchesse faisait évidemment partie. « Marins de l'Ouest! », constata-t-elle en laissant se dessiner un demi-rictus moqueur sur ses lèvres. Elle avait tout de même pris soin de rattraper Guilhem dans sa chute, et de l’aider à s’installer correctement sur un banc.

*****************



     La faim se faisant un peu sentir, Duchesse ouvrit le sac qu’elle avait pris avec elle pour en sortir des fruits, qu’elle proposa à ses deux compagnons de voyage. En replaçant une orange dans sa besace, elle remarqua le petit sortilège qui s’y trouvait. Elle avait été étonnée de voir Gwynn au marché plus tôt dans la journée, à un stand de sorts et enchantements. Sa sœur lui avait répondu qu’elle avait réalisé que quitte à devoir supporter de vivre à Luin Talath, elle pouvait bien s’autoriser à profiter des quelques avantages que la capitale de la magie offrait. Leur consommation considérable de bougie rendait l’acharnement à utiliser des briquets absurde, avait ajouté la pirate. Gwynn avait acheté deux allume-flamme, et en avait offert un à sa sœur. Duchesse se souvenait également de l’air songeur qu’avait pris Gwynn pendant quelques instants, avant de se décider à acheter un troisième sort, non sans faire la grimace.

     « Pour Adèle… réalisa la pirate.
     - Oui ? Tu disais ? Lui demanda Svetlana, faisant réaliser à Duchesse qu’elle avait pensé à voix haute.
     - Non, non rien. Je m’étonnais juste du comportement d’une de mes sœurs, c’est tout… De Gwynn … en fait je ne comprends pas pourquoi elle et Adèle s’entendent aussi mal en ce moment. »

     Svetlana ne sut visiblement pas quoi répondre, car la conversation s’acheva sur un silence. Duchesse commençait à s’ennuyer, cela faisait un moment que les marins n’étaient plus venus leur demander à Guilhem et à elle un conseil ou un coup de main. Le vieil homme était l’expert technique incontesté en matière de bateaux volants, et Duchesse brillait par son expérience. L’Elenya n’avait jamais volé aussi haut. Elle se demanda si le capitaine l’autoriserait à gouverner le navire, et se leva pour aller lui demander. Au loin, sur la cité, une lueur attira son attention. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réaliser de quoi il s’agissait, un marin hurla « Arpenteur ! Arpenteur est sur Luin ! »

     Duchesse attrapa la main de Svetlana juste avant que l’Elenya ne commence à entamer un virage brusque, pour se tourner vers la ville et lui porter secours. Tout l’équipage qui le pouvait commença à allumer des bougies sur le bateau, l’Elenya était extrêmement bien protégée contre les offensives de l’errant, mais étant un élément central de la défense contre ses attaques, elle était une cible privilégiée. Il fallait à tout prix empêcher que leur ennemi puisse semer le trouble dans l’équipage.

     La pirate se tourna vers l’endroit où se trouvaient Svetlana et son oncle un instant plus tôt, pour réaliser qu’ils étaient partis. Entourée presque uniquement d’inconnus, Duchesse se savait autant en danger que dangereuse. Si Arpenteur arrivait à franchir les protections du navire, nul doute qu’elle se retournerait contre l’équipage, et qu’ils s’en prendraient à elle. Il était plus sûr pour elle de rester près de la fillette et de son oncle, pour qui elle avait un minimum d’affection. Elle partit donc à leur recherche.

     Le vieil homme et sa nièce s’étaient installés à côté de la réserve de lanternes volantes. Guilhem les allumait, et les ensorcelait pour les rendre plus lumineuses, avant de les confier à Svetlana qui les éloignait de la coque du navire, et les envoyait en direction de la cité en les poussant avec des brises légères. Duchesse était impressionnée par la détermination et le professionnalisme de la fillette, mais son oncle avait après tout été pendant de longues années directeur de l’école de magie. Elle montra son allume-flamme à Guilhem en arrivant près de lui, et ce dernier lui répondit d’un hochement de tête, l’invitant à les aider dans leur tâche. Elle attacha le sortilège autour de son cou, et souffla sur la mèche d’une lanterne, qui s’alluma.

     Alors qu’ils s’affairaient à leur besogne, Duchesse ne put qu’être impressionnée par le calme de ses deux compagnons. La pirate, elle, n’en menait pas large. Elle entendait des bruits sourds en provenance des murs de la cité, il s’agissait des lourds pas des golems de pierre qui avaient été créés quelques mois plus tôt. Leur utilité était rarement de protéger la ville contre l’extérieur, mais plutôt d’en protéger les habitants et leurs partenaires contre eux même. Gorgorbé s’était trouvé un complice extrêmement efficace en la personne d’Arpenteur, il était capable de déceler la fragilité d’une alliance, et de la transformer en une hostilité dévastatrice. L'errant avait suffi à annihiler l’armée des 3000, et il essayait désormais de briser l'union, contre-nature, mais nécessaire, entre Luin-Talath et les pirates de l’Est. A chaque fois que le choc sourd des pas des golems se faisait entendre, Duchesse sursautait, craignant moins pour les autres pirates que pour ses sœurs.

*****************



     Duchesse avait raison de craindre pour ses sœurs, car un peu plus loin, dans l’enceinte de Luin-Talath, Gwynn avait visiblement été la première à être affectée par l’assaut d’Arpenteur. Tout à coup, sans aucune provocation, la pirate s’était retournée et avait poignardé un azurlandais qui ne lui avait même pas adressé un regard. Choquée, la foule s’était d’abord précipitée sur la jeune femme pour l’éloigner du mage à terre. Alors que la pirate hurlait « Traître ! Assassin ! Tueur de pirates ! » à l’attention de sa victime, qui était gravement blessée au ventre, les soldats qui tentaient tant bien que mal de la maintenir remarquèrent les balises qui venaient d’être allumées.

     « On la tue quand même ! Tout le monde sait qu’elle est folle et impulsive, et aucun de ses petits copains n’est présent pour témoigner ! Grommela un soldat, qui avait reposé l’épée qu’il s’apprêtait à abattre sur elle en comprenant que la ville était sous l’assaut d’Arpenteur.
     - Non ! On ne tient pas rigueur des actes d’une personne sous l’influence de l’ennemi ! Ça serait entrer dans son jeu et tu le sais ! Et tu te ferais radier de notre ordre ! Lui aboya celui qui était visiblement leur supérieur. Vous deux là ! Retenez la victime, il est vulnérable aux attaques de notre assaillant. »

     Deux soldats se précipitèrent vers le mage à terre, pour le neutraliser, mais ils n’eurent pas le temps de l’atteindre qu’il leur envoya deux boules de feu dans la poitrine, qui les firent se consumer en quelques secondes. La panique commença à gagner la foule. Certains prirent la fuite, d’autres se regroupèrent derrières les petites lumières que des mages s’étaient empressés d’allumer dans le creux de leurs mains, et la plupart scrutaient le ciel à la recherche de la Marquise Blanche et de l’Elenya, et des lanternes que les deux navires devaient parsemer dans le ciel. Les azurlandais savaient que l’assaut venait à peine de débuter, mais aucun des deux navires n'était visible dans le ciel.

     Les soldats s’étaient résignés à lâcher Gwynn pour se jeter sur le mage, qui était bien plus dangereux que la pirate enragée. D’un revers de la main, l’homme à terre envoya voler tous ses assaillants, les faisant violemment s’écraser contre un mur. L’impacte fut marqué par un puissant son de pierre qui tombe, et un nuage de poussière envahit les environs. Pendant un moment, les soldats se demandèrent si le mur ne s’était pas effondré sur eux, avant de comprendre ce qui avait causé ce vacarme.

     « Golems ! Les golems sont là pour les séparer ! »

     A travers l’épais de nuage de poussière, les silhouettes de trois géants de pierre étaient en effet discernables, se dirigeant lentement vers la place où Gwynn et les soldats tentaient de neutraliser le mage qui avait déjà fait 5 morts en tentant de tuer la jeune femme, sa blessure profonde diminuant grandement sa précision. Un golem arriva au niveau du mage et se pencha au dessus de lui, tous les soldats se précipitèrent sur Gwynn pour l’entraver et laisser le golem immobiliser l’azurlandais berserk.

     « Qu’est-ce que ? » S’interrogea un soldat en voyant que plutôt que bloquer le mage dans une contrainte de pierre, le golem l’avait doucement pris dans sa main avant de le poser sur son épaule. Les trois géants se tournèrent vers la pirate, et commencèrent à attraper tout ce qu’ils pouvaient pour le lancer dans sa direction. La jeune femme parvint à esquiver les projectiles, mais l’un des soldats reçu une dalle en plein visage, et fut tué sur le coup. Un des trois golems frappa de ses poings les mages au alentours qui tentaient de reprendre le contrôle sur les géants de pierre, tandis que celui qui portait le blessé le protégeait des flèches et sortilèges qui fusaient vers lui.

     Gwynn était en train de s’éloigner de la scène du carnage, narguant le premier golem pour l’entraîner derrière elle et détourner son attention. Derrière la créature rocheuse, la foule venait d’exprimer sa joie à la vue de la Marquise Blanche, qui venait de prendre son envol quelques mètres plus loin. Attiré par leur effusion, le mage tourna la tête vers le navire volant, ce que firent également les 3 géants de pierre.

     « Non ! Regarde moi ! Gros tas de marbre ! Couille de montagne ! Bouse de caillou ! Nooon ! Aie ! » Pour attirer l’attention du golem, Gwynn avait tenté en vain de lui hurler dessus, et avait essayé de l’attaquer d’un coup de pied, sans aucun effet. Les deux créatures qui ne portaient pas le mage plongèrent leurs mains dans le sol, pour en prendre les pavés et les envoyer vers la Marquise. Leurs tirs étaient très imprécis, leur maître étant en très mauvais état, mais l’un d’eux parvint à atteindre l’un des mats du bateau, le brisant à sa moitié, et le faisant s’écrouler sur le pont. Alors qu’elle n’était qu’à une vingtaine de mètres du sol, la Marquise commença à perdre en altitude.

     Gwynn fut prise d’un instant de panique, l’image d’Adèle, gisant sur le sol dans les décombres du navire s’était imposée à elle quelques minutes plus tôt, et elle craignait que cela soit sur le point de se réaliser. Elle se ressaisit rapidement, la chute du bateau était visiblement contrôlée, et chercha autour d’elle un moyen d’attaquer les golems, qui essayaient de lancer de nouveaux projectiles, tout en tuant à tour de bras les azurlandais qui essayaient de les arrêter.

     Une détonation se fit entendre depuis le navire volant, et un harpon fut projeté directement dans la tête d’un des géants. Cinq pirates, dont Adèle descendirent le long de la corde pour rejoindre la place où se déroulaient le combat. Gwynn siffla pour attirer leur attention, et leur indiqua la poutre d’une maison à moitié détruite. Ensemble ils s’unirent pour l’extraire du tas de gravas, et commencèrent à s’en servir comme bélier pour faire tomber le golem défiguré. L’un des pirates fut décapité par le géant qui se défendait, mais très vite, ils parvinrent à lui faire perdre l’équilibre, et le golem s’écrasa au sol, faisant se lever un épais nuage de poussière.

     Les pirates se tournèrent vers la monture du mage berserk, mais l’un d’eux leur montra l’autre géant de pierre encore debout. Celui-ci était en train d’envoyer des projectiles sur l’Elenya, qui était à son tour en train de chuter, et se dirigeait à grande vitesse vers la Marquise Blanche. Ils changèrent de cible pour s’attaquer à ce golem. Malheureusement celui-ci était bien mieux fixé au sol que son semblable, et continuait à envoyer tout ce qui lui tombait sous la main en direction du navire. S’il ratait souvent sa cible, les dégâts occasionnés aux bâtiments de la ville étaient considérables. La chute des deux navires expliquait probablement pourquoi il n’y avait que si peu de personnes pour leur venir en aide, sans symbole auquel se rattacher, les azurlandais étaient particulièrement vulnérables aux pouvoirs d’Arpenteur.

     L’Elenya avait disparu de leur champ de vision quand les pirates parvinrent enfin à faire tomber le golem, qui ne fut pas détruit. Mais le temps qu’il lui fallait pour se redresser leur laissait un répit suffisant pour s’en prendre au dernier encore debout. Plusieurs mages décidèrent de diminuer temporairement leurs protection contre l’errant quand les pirates commencèrent à attaquer le dernier golem dissident. C’était particulièrement risqué, mais ils savaient que leurs protections finiraient par être sans effet si le géant de pierre faisait trop de dégâts. Quand le golem tomba à terre, quelques secondes plus tard, il s’écrasa sur le mage berserk, l’achevant finalement.

     Il y eu un flottement pendant quelques instants après la mort de celui qui contrôlait les golems. Puis toutes les personnes présentes sur la place eurent l’impression d’entendre un cri de fureur dans leur tête – celui d’Arpenteur. Quelques azurlandais accusèrent Gwynn d’être la cause de ce carnage, et tentèrent de s’en prendre à elle, mais les autres pirates leurs barrèrent la route, aidés par les golems – de retour à leur fonction originelle – qui en cas de combat déséquilibré, avaient pour mission d’écarter les assaillants les plus nombreux. Gwynn avait elle sauté sur sa sœur, en lui hurlant qu’elle avait tué Alec Firkan. Les soldats, visiblement les plus atteints par l’emprise d’Arpenteur, commencèrent à se battre entre eux, contre les autres habitants de Luin-Talath, ou à prendre parti pour l’une des deux pirates. Les combats reprirent, dans la fureur et le désordre.

*****************



     Sur l’Elenya, l’homme à la barre semblait complètement paniqué par l’ingouvernabilité du navire, il semblait manipuler le gouvernail plus aléatoirement que volontairement, et la coque du bateau se prenait dans les cheminées et les toits. Il avait réussi tant bien que mal à éviter les mats encore debout de la Marquise, mais le bateau azurlandais était loin d’être tiré d’affaire. Duchesse, qui était jusque là restée bouche bée à observer les dégâts causés par les golems de pierre – oubliant au passage d’allumer les lanternes volantes – se précipita vers l’homme paniqué, tirant Svetlana derrière elle, qu’elle tenait par la main.

     « Svetlana, vent de poupe ! Fais-moi gonfler ces voiles ! »

     La pirate n’avait pas pris le temps de s’assurer que la fillette était capable de faire ce qui lui était demandé, après l’avoir vu manier les brises, elle espérait juste ne pas se tromper, pour pouvoir sauver l’Elenya.

     « Toi là, attache-moi les cordages de bâbord à cette cheminée ! » Ordonna-t-elle à un marin à portée de voix, en désignant une longue cheminée qui se trouvait un peu devant le bateau, quelques mètres plus bas, et à sa droite. « Tout de suite ! » ajouta-t-elle en voyant qu’il ne lui répondait que d’un regard perplexe. Elle aboya des ordres à tous ceux qui se trouvaient à porté de voix, étonnée elle-même par la force de son caractère, mais surtout par la rapidité et l’efficacité avec laquelle ils étaient exécutés. Duchesse réalisa qu’ayant été la cible d’une puissante attaque de Gorgorbé, et sous les assauts réguliers d’Arpenteur ces derniers mois, beaucoup d’azurlandais devaient être rompu à l’art de la guerre. Même le capitaine, qui avait paniqué en réalisant qu’il avait le sort d’une Elenya en perte d’altitude, s’était ressaisit et aidait désormais la pirate. Il imposa la discipline à ceux qui mettaient un peu trop de temps à obéir aux ordres de la jeune femme, après avoir ravalé la désagréable impression qu’elle les menait à leur perte.

     Une hésitation traversa le regard de tous les marins présents sur le navire quand la proue se dirigea vers le sol, plutôt que vers les cieux, et que l’Elenya reprenait de la vitesse. Guilhem fit flotter 3 bougies dans le champ de vision de la pirate, et d’un signe de tête, fit s’envoler leurs craintes que la pirate soit sous l’emprise d’Arpenteur. La plupart étant maintenant désœuvrés, ils n’en restaient pas moins tendus, et prêt à répondre au moindre ordre le plus rapidement possible, alors que l’Elenya plongeait indéniablement vers les maisons de Luin Talath. Une secousse ébranla le bâtiment, puis un grincement sinistre leur fit tourner la tête vers la gauche du navire, où les cordes attachées à la tour la plus proche étaient maintenant tendues. Quelques marins s’accrochèrent hâtivement au mat, à une corde, une poutre ou l’un à l’autre, effrayés à l’idée que le bateau ne bascule sur le côté, mais lâchèrent vite prise en se rendant compte que si l’Elenya tournait, elle restait parfaitement droite. Une lueur d’embarras traversa leurs visages, particulièrement les deux marins qui s’étaient embrassés dans la panique.

     « Maintenant ! » Hurla la pirate en direction du marin qui avait attaché les cordes, qui les fit se rompre en les embrasant.

     Les émotions des azurlandais n’en avaient pas fini d’être bousculées, encore plein d’adrénaline, d’un peu de peur, d’embarras et de courage, ils furent soudain inondés par une euphorie sans précédent alors que l’Elenya redressait. Ils venaient de comprendre ce qu’avait fait la pirate, elle avait redirigé l’Elenya vers un boulevard suffisamment large pour pouvoir passer sans dégâts, ainsi qu’une place où le bateau pourrait se poser. Des cris d’approbations fusèrent de différents endroits, apaisant la tension sur le navire. Tension qui revint à la vitesse de l’éclair, et se mêla rapidement à de la crainte quand ils réalisèrent qu’ils arrivaient beaucoup trop vite pour se poser, et que la pirate ne semblait pas avoir l’intention de freiner. Certains fermèrent les yeux, le capitaine se pinça le haut du nez en tentant de contrôler ses émotions, d’autres restèrent stoïques, mais après ce qui se venaient de se passer, tous étaient paralysés dans une confiance aveugle en Duchesse.

     Et grand bien leur fit. L’Elenya s’approcha suffisamment du sol pour qu’ils puissent entendre les cris de joie des habitants, et les sifflements approbateurs, et repris son envol avec grâce, comme si tout cela n’avait été qu’une manœuvre complexe, mais longuement préparée et répétée. En quelques secondes, l’Elenya flottait à nouveau paisiblement au dessus de la cité.

     Le capitaine s’apprêta à souffler dans la corne qui se trouvait près du gouvernail, mais, remarquant que la pirate portait un sortilège semblable au sien autour du cou, lui laissa la place. Duchesse se précipita sur la corne, remplit ses poumons, et souffla aussi fort qu’elle le pu dans l’instrument. Un son puissant comme le cri d’un troll adulte retentit dans toute la cité, et des feux d’artifices s’envolèrent du navire, déclenchant l’allégresse dans tout Luin-Talath. Ils avaient gagné. Partout où Arpenteur avait réussi à causer trouble et tensions, l’euphorie s’installa, et les combats stoppèrent pour laisser place à des applaudissements. Les plus sensibles sentirent le départ d’Arpenteur, similaire à la fuite d’un loup apeuré, la queue entre les jambes. Ils savaient qu’après une défaite aussi puissante que soudaine, l’errant serait hors d’état de nuire pendant plusieurs semaines, et fortement affaiblit pour plusieurs mois.

*****************



     Du côté des autres pirates, Gwynn fut la première à sortir de sa transe dévastatrice. Elle avait tourné la tête vers l’Elenya juste au moment de la prouesse de Duchesse – le fait que sa sœur ait été aux commandes à ce moment là ne faisait aucun doute aux yeux de la pirate, l’habilité de la manœuvre n’était pas compatible avec l’amateurisme des azurlandais. Le sourire qui avait commencé à se former sur ses lèvres en réalisant cela s’effaça vite, alors que son autre sœur continuait à l’assaillir. Elle et Adèle continuèrent à se battre jusqu’au déclenchement des feux d’artifices, et Gwynn percuta le visage de sa sœur au moment ou celle-ci fut libérée de l’emprise d’Arpenteur, l’assommant sur le coup. « Oups ! » s’étonna-t-elle, avec tout de même une pointe d’amusement dans le regard.

     Ignorant aussitôt le sort de sa sœur, elle se joignit à l’allégresse générale en applaudissant elle aussi, et en affichant un grand sourire moqueur au soldat qui avait voulu la tuer. Cela l’énerva aussitôt, et il marmonna que c’était de sa faute, elle avait commencé les hostilités. Son supérieur lui fit remarquer que c’était le mage qui était en tort, les golemnistes étaient censés être particulièrement solides psychologiquement, et celui-ci en était arrivé à s’attaquer à l’Elenya, Arpenteur avait trouvé en lui une faiblesse suffisante pour le transformer en traître, et Gwynn n’avait été que le déclencheur. Le soldat regarda ses pieds, un peu honteux, mais le geste de réconfort de son supérieur qui venait de poser son bras autour de ses épaules aida son humeur, et il se laissa aller à l’euphorie de la victoire.

     Gwynn avait grommelé qu’elle n’avait pas eu besoin d’Arpenteur pour s’attaquer à ce connard, mais les pirates l’immobilisèrent et lui imposèrent le silence, un peu inquiet à l’idée que la jeune femme était peut être effectivement en pleine possession de ses moyens quand elle avait provoqué cette catastrophe.

*****************



     La semaine suivante fut entièrement consacrée aux fêtes et aux célébrations. Les quelques morts avaient été enterrés, et pleurés par leurs proches, mais il était impératif que les azurlandais aient une image positive des bilans des attaques d’Arpenteur. Alors on pleurait les morts un temps, et puis on rejoignait la fête, c'était une affaire de protection après tout. Cette fois ci, Duchesse faisait partie des héros acclamés. La Pirate se voyait bien prendre à nouveau les commandes de l'Elenya dans l'avenir.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. mars 10, 2014 12:32 am

     Gwynn avait été très amusée de remarquer que les azurlandais la prenaient pour leur capitaine. Elle avait aboyé quelques ordres absurdes aux plus crédules d'entre eux, et avait pesté contre leur inaction trop vite pour qu'ils aient le temps de réaliser. L'un d'eux étaient parti en courant, en glissant à moitié sur le bois trop ciré de l'Elenya, avec pour mission de mousquer les contrebiants et un autre avait retroussé ses manches pour pouvoir sarler les villambrins sans réaliser qu'ils n'avaient aucune idée de ce qu'elle avait raconté. Un dernier était parti lui chercher une boisson ; elle avait su profiter de la situation.

     Elle continua à terroriser certains des azurlandais pendant quelques minutes, puis se lassa juste avant qu'ils ne réalisent l'entourloupe. Beaucoup auraient voulu la faire descendre, mais Duchesse avait déjà eu le temps de faire s'envoler le navire, et les marins n'auraient pas osé s'en prendre à la sœur de leur capitaine du soir. L'un d'entre eux grommela qu'ils s'étaient faits avoir par « la folle ». Gwynn n'en montra rien, mais elle avait été gravement offensée par cette injure. Pourtant, aussi impulsive soit elle, elle ne fit rien.

     Derrière elle, Duchesse demanda à certains de ses hommes de défaire quelques cordages. L'homme qui avait insulté sa sœur se joignit à eux, et Gwynn sembla soulager de le voir s'éloigner. Quand il l'avait traitée de folle elle était soudainement devenue extrêmement grave, et n'avait commencé à se détendre qu'au son de la voix de sa sœur. Cette dernière n'avait probablement pas entendu l'affront, car c'est à ce marin qu'elle demanda un service. Avide de plaire, il s’exécuta promptement, et escalada une balustrade pour vérifier quelque chose que Gwynn ne parvint pas à déterminer. Duchesse s'approcha de lui et l’assomma d'un coup de poing en plein visage. L'homme tomba inconscient dans la barque de secours qu'il venait d'aider à détacher. Elle parti à la dérive, emportant l'azurlandais loin de l'Elenya.

     Les regards des marins firent des allers retours entre Duchesse et Gwynn, ils avaient très bien compris ce qui venait de se passer. Aucune explication n'était nécessaire, mais Duchesse ajouta tout de même « Les plus téméraires d'entre vous tenteront ce genre de calembredaine devant Adèle, et en vous souvenant de ce que je viens de faire, vous comprendrez le sens du mot clémence ! ». L'espace d'un instant, les azurlandais oublièrent que ça n'était pas elle directement qui avait été insultée, mais bien Gwynn, et se sentirent honteux.

     Cette dernière, mal à l'aise mais soulagée, décida de s'isoler. Elle s'appuya sur une rambarde et en suivant le fil de ses pensées eu soudain une curieuse révélation. Elle s'était réveillée le matin en prenant la décision d'aller voir Adèle, et en était arrivée à la conclusion que cela ne pourrait pas se faire à bord de la Marquise. Elle se trouvait donc désormais en tout cohérence en chemin vers Eilogiar, à bord du vaisseau de Luin-Talath. Pourtant, elle n'avait parlé de son plan à personne, et surtout, elle n'avait aucune idée de la raison pour laquelle l'Elenya se dirigeait vers le royaume voisin. Elle avait simplement vaqué à ses occupations toute la journée, puis était montée à bord du bateau où elle avait entreprit de faire une blague à ses occupants. Mais elle ne se souvenait pas qu'on lui ai parlé d'un départ imminent.

     Harpies … Elle se demanda où elle avait bien pu entendre parler de harpies. Un traité avec les harpies ? C'était de cela dont elle avait entendu parler ? Elle éclata de rire. C'était une idée parfaitement ridicule. Ils avaient plus de chance de subir une invasion de harpies que de les voir se ranger à leur côté.

*****************



     Gwynn avait beau tenir son nouveau né dans les bras – encore un garçon – et Firkan avait beau être celui qui portait la couronne, c'était à elle qu’étaient adressées les révérences, et c’était sa présence qui imposait l’ordre et l’obéissance. Elle était incontestablement celle qui tenait les rennes, quoi qu’aurait pu laisser présager la puissance de son mari depuis la mort de Gorgorbé. Le pirate était certes devenu maître de la foudre, du feu et de la glace, mais Gwynn n’avait jamais perdu son emprise sur lui. Même quand son esprit s’était retrouvé voilé par le poids de sa couronne, elle avait su le dompter à nouveau et le ramener à elle.

     Un garde vint lui annoncer l’arrivée de ses premiers invités, et Gwynn ordonna d’un simple mouvement de la tête que l’on les laisse entrer. Les grandes portes de marbre s’ouvrirent comme si elles avaient répondu directement à la volonté de la dirigeante, et Duchesse – au bras d’un jeune homme qui devait avoir quinze ans de moins qu’elle – entra, suivie de près par un petit garçon aux cheveux blonds qui se cachait derrière les jambes de sa mère. Le visage de Gwynn, qui s’était levée pour accueillir ces nouveaux arrivants, affichait librement toute l’affection qu’elle portait à sa sœur et son neveu. Ce dernier lui répondit d’un sourire où manquaient quelques dents, et se précipita vers elle, avant de lui demander de voir le bébé qu’elle tenait toujours dans ses bras. Après avoir dit bonjour à son plus jeune cousin, il alla rejoindre les autres fils de Gwynn, sans doute pour leur raconter ses dernières aventures à bord de la Marquise Blanche.

     Duchesse ne tarda pas elle non plus à venir voir le dernier membre de leur famille. Et Gwynn pu voir tout de suite dans les yeux de sa sœur qu’elle s’était instantanément prise d’affection pour son nouveau neveu. Duchesse lui présenta son nouvel amant, qui à en juger par son attitude, et les regards qu’il adressait à sa compagne, n’avait aucune idée du fait qu’il n’était probablement qu’une distraction temporaire. Il baissait les yeux devant Gwynn pour le moment, mais elle ne doutait pas que dès qu’elle tournerait le regard, il laisserait s’imposer à lui les souvenirs de ses nuits avec sa sœur, s’amusant d’une brève illusion d’intimité avec sa souveraine.

     Elles eurent à peine le temps de prendre des nouvelles l’une de l’autre qu’un page se précipita pour annoncer l’arrivée d’Adèle. Les lourdes portes de marbre s’ouvrirent à nouveau, et la dernière des triplées entra dans la salle du trône. Le visage de Gwynn, qui s’était à nouveau fait sévère, se détendit en voyant la démarche de la capitaine du Cordial, parfaitement assurée et maîtrisée. Adèle avait respecté les ordres de sa sœur et était venue sobre. La souveraine ne doutait pas de la bonne volonté de la pirate, et que cette dernière était parfaitement sincère quand elle promettait de venir sans avoir bu la moindre goutte d’alcool, mais elle se révélait bien plus souvent esclave de la bouteille que maîtresse. Elle était accompagnée de son neveu, le plus vieux des fils de Gwynn, qui faisait partie de son équipage depuis ses 14 ans.

     Une lueur de désir s’était allumée dans le regard de l’amant de Duchesse quand la capitaine était entrée, visiblement encore plus attiré par elle que par ses deux sœurs. Le regard noir que lui adressa Adèle le ramena à la réalité, mais le mal était fait, Gwynn et Duchesse avaient toutes deux vu son écart de conduite, la souveraine savait parfaitement que sa sœur allait lui faire payer cette erreur chèrement. Adèle était hors limite.

     L’aîné fut le premier à enlacer sa tante, puis à venir dire bonjour à Gwynn et son frère ; Adèle vint à son tour saluer ses sœurs et découvrir le cinquième garçon de la famille. Elle demanda tout de suite à porter son neveu, ce que Gwynn accepta sans hésiter, puisqu’Adèle avait respecté sa promesse. Elle savait que sa sœur n’aurait jamais d’enfant, mais elle avait pourtant plus l’instinct maternel que Duchesse, et avait toujours traité ses neveux comme ses propre fils. La maîtresse des lieux n’avait aucune crainte quant à la présence de son fils dans l’équipage du Cordial, quels que soient les travers de sa capitaine, elle s’occupait parfaitement bien de lui.

     Un éclat de lumière attira l’attention de Gwynn, il s’agissait d’un reflet sur la lame qu’Adèle portait à sa taille. Elle réalisa immédiatement qu’Alec n’était pas à ses côté, il était resté impassible sur son trône, comme si ses belles sœurs, son neveu et son fils ne venaient pas tout juste d’entrer dans la salle. Elle se dirigea vers lui, une main tendue dans sa direction, et son visage et son regard ne laissant aucun doute sur tout l’amour qu’elle lui portait. Leurs doigts se joignirent, et Gwynn se retourna, entraînant son mari vers ses sœurs.

     Elle s’arrêta à mi chemin, tombant sur le sol comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, hurlant de douleur, les mains sur le ventre. Derrière elle, Adèle venait de planter un couteau dans le dos d’Alec, dont les yeux d’un rouge presque lumineux exprimaient une peur et une rage inhumaines. Gwynn se redressa tant bien que mal, et se jeta avec hargne sur sa sœur qui observait avec  dégoût le corps noircissant de Firkan. La souveraine s’apprêta à achever la pirate avec l’arme qui se trouvait dans l’échine de son mari, quand elle réalisa qu’Adèle n’avait plus son fils dans les bras. Effrayée, Gwynn balaya la salle du regard à la recherche de ses enfants. Elle vit d’abord son aîné, dont le regard paniqué déchira le cœur de sa mère. La sensation de brûlure lui perça à nouveau le ventre, la faisant tomber à genou pendant que sous ses yeux, son fils s’évanouissait dans l’air comme un tas de cendre en plein vent. Elle hurla son nom, paralysée par la douleur alors que son enfant disparaissait. Elle tourna les yeux vers ses autres héritiers, qui étaient visiblement sur le point de subir le même sort. Puis elle se réveilla.

     Elle était par terre, à genou, une main au sol et l’autre posée sur son ventre comme si elle avait toujours mal. C’est seulement quand elle arrêta de crier qu’elle réalisa qu’un hurlement lui avait échappé. L’instant d’après, Duchesse avait ses bras autour d’elle, tentant de la rassurer et de la calmer. La jeune femme savait qu’il n’y avait pas grand-chose qu’elle pouvait faire pour réconforter sa sœur, Gwynn ne parlait jamais de ses mauvais rêves, mais elle pouvait au moins être là, et elle chantonnait à l’oreille de sa sœur en espérant l’aider à retrouver le sommeil.

     Il ne restait plus qu’une petite demi-heure avant leur arrivée à Eilogiar, et il n’en fallait pas plus, le soleil était sur le point de se lever.

*****************



     Elle ne croyait absolument pas ces rumeurs, personne ne les croyait d'ailleurs. Elle n'arrivait même pas à croire que cette rumeur puisse exister, cette fausse information qui circulait partout en Eilogiar était si ridicule que son existence même était absurde. Et pourtant, partout dans la ville, cette idée folle courait les rues, racontée par des gens qui s'en moquaient en même temps qu'ils en parlaient. Un pacte entre Luin-Talath, ses alliés, et les harpies.

     Elle fulminait dans son coin, en attendant d'être servie. S'il y avait bien une personne dans cette ville qui trouvait cette rumeur stupide, c'était bien elle. Les gens allaient jusqu'à affirmer que c'était la reine des harpies elle même qui avait proposé l'aide des siennes, de son armée, pour suivre l'exemple de leurs cousines et amies les sirènes. Ridicule … Et puis en tant que seule et unique dirigeante des harpies, d'une poignée des siennes seulement, dont la plupart étaient trop jeunes, trop vieilles ou simplement inexpérimentées, Beena était quand même la mieux placée pour connaître la vérité ! Mais personne ne lui avait demandé quoi que ce soit quand elle était entrée dans la taverne. il y eut un bref silence, alors que tous l'observaient, et puis le brouhaha avait repris, et certains avaient même osé affirmer qu'elle était la preuve qu'ils attendaient. Beena s'était réfugiée sur le perchoir, caché dans la pénombre. La place lui était probablement réservée, Beena savait que la Marmotte était prévoyante.

     Cela faisait plusieurs mois qu'elle n'était pas revenue ici, peut être des années ? Elle ne savait plus très bien, tant de choses s'étaient passées dans son peuple, elle se sentait vieille. Et aujourd'hui où elle s'était décidée à prendre un peu de distance vis à vis de ses responsabilités, pour retrouver d'anciennes connaissances, elle n'avait obtenu que deux nouvelles du monde extérieur. D'abord cette guerre lente qui faisait rage contre Gorgorbé – n'était ce pas celui que les marmottons avaient décidé d'affronter quand elle avait croisé leurs chemin il y avait si longtemps ?Visiblement cette mission n'avait pas été un franc succès. Elle se souvint alors qu'elle avait été sur le point de se joindre à cette troupe, avant que la nouvelle de la mort de sa mère ne lui parvienne, ces priorités avaient grandement changées depuis. La seconde nouvelle du monde qu'on lui ai donné, c'était cette rumeur aussi absurde qu'infondée, qui avait donné à Beena envie d'arracher des têtes.

     Eilraet la rejoignit finalement au bout de quelques minutes, et lui dit que ses consommations étaient offertes. Beena essaya bien sûr de refuser, ou même de marchander pour que le tavernier ne lui offre que la première, mais il fit semblant de ne pas entendre. Ils parlèrent pendant une bonne demi-heure, et la mauvaise humeur de la harpie se dissipa au fur et à mesure de la conversation avec le lycan, l'une des rares personnes qui la faisait se sentir respectée. La preuve, la Marmotte était la seule taverne qu'elle connaissait où des boissons adaptées aux goûts de son espèce étaient servies. Pourtant, si le tavernier était avide de nouvelle de sa part, il lui sembla majoritairement distant, et changea plusieurs fois de sujet quand Beena était celle qui posait les questions.

     Finalement, c'est avec Luthien – que la harpie dû admettre avoir complètement oubliée – et sa compagne que Beena passa le meilleur moment. Il faut dire qu'Adèle et la harpie étaient toutes les deux envoûtées par le récit que faisait la serveuse de ses aventures passées dans les mers de l'Est, où elle avait aidé à obtenir l'aide de la majorité des ondines, et de beaucoup des sirènes. Faute de temps, la harpie n'avait pas eu de nouvelles de ces semblables marines.

     Adèle était tellement fascinée par le récit de la semi-ondine, que ce n'est que vers la fin que Beena comprit qu'elle avait été présente tout ce temps. Elle laissa finalement les deux humaines entre elles, une fois que l'alcool ait rendu les deux femmes trop peu cohérentes et concentrées à son goût. Et puis, elle ne s'était autorisée qu'une journée de « repos », il ne fallait pas qu'elle s'attarde trop ici, si elle voulait prendre le plus de nouvelles possibles du monde extérieur. Elle quitta donc la taverne, ignorant les réactions de surprise des clients qui étaient entrés après elle, et ne l'avaient pas vue tant qu'elle était restée cachée dans l'ombre.

     Mais personne ne fut aussi surpris que l'homme qu'elle croisa en sortant du bâtiments.

     « Tonnerre et foudroiement ! Une harpie troglodyte ! Je croyais que vous étiez éteintes ! »

     C'était un vieil homme qui s'était exclamé. Et encore, s'il n'avait pas été ridé et coiffé de blanc, Beena aurait été bien incapable d'estimer son âge. Sa posture, son expression, et même le bond qu'il avait fait en l'apercevant étaient plutôt ceux d'un jeune homme. Sa posture, et sa robe élégante blanche et bleue, ainsi que l'épais ouvrage qu'il tenait sous son bras lui donnaient l'air de quelqu'un d'important. La harpie, qui avait glatit de surprise à l'exclamation du vieil homme, senti la fierté monter en elle. Elle avait été reconnue comme appartenant à une espèce rare, et provoquait en lui curiosité et respect. Elle déploya un peu ses ailes, pour en montrer l'envergure, et les dévoiler sous leur meilleur lumière. Elle avait parfaitement conscience d'agir comme un animal, mais si on lui avait demandé si cela ne la gênait pas, elle n'aurait même pas compris la question.

     « Pardonnez ma réaction. Comme je vous l'ai dit j'étais persuadé que les harpies troglodytes comme vous avaient totalement disparu.

     - Harpies troglodytes ? Pourquoi cette précision ?

     - Harpies troglodytes par opposition aux harpies des falaises bien entendu ! Les harpa torda. Celles pour qui je suis venu de Luin-Talath, pour signer le traité. »

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     Le Diplomate buvait un sirop de fraise sur la terrasse de la Marmotte, attendant que Beena le rejoigne. Il lui avait d'abord proposé d'être présente avec lui quand les harpies des falaises arriveraient, le lendemain en début d'après midi, mais elle lui avait expliqué qu'elle n'était là que pour la journée. Il avait également rapidement compris qu'elle ne signerait elle même aucun traité, les siennes étaient peu nombreuses, et avaient leurs propres problèmes à gérer. Mais quand le Diplomate avait parlé de l'Elenya, à bord de laquelle il était venu, la curiosité de la harpie avait été éveillée, et il avait été ravi de lui proposer de visiter le navire.

     En tant qu'azurlandais de plus haut rang présent ici, à Eilogiar, il n'avait de compte à rendre à personne pour la gestion de l'Elenya. Mais par politesse, il avait tout même décidé de demander à Duchesse si elle acceptait de faire un vol de démonstration – elle était après tout la capitaine du navire jusqu'à son retour à Luin-Talath. Il n’eut jamais l'occasion de poser la question, car la pirate fut la première à le faire. Sa sœur Adèle lui en avait fait la demande, apparemment à l'initiative de Luthien. Duchesse avoua même à demi mot que Gwynn elle même avait insisté pour un vol de démonstration cette nuit, ce qui rendit le Diplomate méfiant. Mais il faisait confiance aux sœurs de Gwynn pour la contenir.

     Il commençait à se demander si la harpie allait effectivement le rejoindre comme il avait été convenu. Ils s'étaient mis d'accord pour se retrouver à la tombée de la nuit, et le Diplomate ne pouvait plus voir le soleil depuis longtemps. La lune était même déjà visible, à travers une toute petite éclaircie dans un épais manteau de nuages. La vue de l'astre lunaire fit revenir en lui l'envie de voguer sur l'Elenya, la fierté de son peuple, mais surtout, elle lui fit penser à Gwynn. Que pouvait-elle bien être en train de manigancer ? Il chassa l'idée en battant de la main en l'air.

     Il cru un instant voir Duchesse se diriger vers lui, mais l'allure et les habits de la pirate ne laissaient aucun doute sur son identité, c'était la troisième des triplées, Adèle. Et plutôt que vers lui c'était vers la serveuse qu'elle se dirigeait. Le Diplomate n'eut pas l'occasion de se demander ce que la pirate voulait à la semi-ondine, il le sut très vite.

     Un nain – le Diplomate fut certainement le seul à reconnaître le nouvel arrivant comme tel, ce dernier mesurait au moins un mètre cinquante ! -  les interrompit en se raclant la gorge. Luthien le salua cordialement à la manière d'Eilogiar, ce qui n'était en rien surprenant pour le Diplomate. Il fut étonné cependant par la réaction de la pirate, il s'attendait à ce qu'elle se venge de cette interruption avec un minimum de hargne. Elle embrassa au contraire le nain comme un ami de longue date, et échangea quelques plaisanteries avec lui. Le Diplomate compris rapidement que la journée de travail de Luthien touchait à sa fin, et que le nain – Saxbjorn s'il avait bien entendu – était là pour la relever. Il réalisa également rapidement que l'accueil qui lui avait été adressé était très certainement lié à la bière qu'il vint leur offrir aussitôt, sans qu'elles n'aient rien eu à demander.

     Elles s'installèrent à une table, chacune sur leur chaise mais l'une contre l'autre, et commencèrent à bavarder. Le vieil homme se demanda s'il pouvait leur offrir lui aussi une boisson pour s'inviter dans leur conversation, mais se ravisa. Il savait parfaitement qu'en temps qu'azurlandais – éminent qui plus est – il n'était pas particulièrement apprécié de la pirate. Pourtant sa curiosité était piquée au plus vif. Le travail de Luthien dans l'obtention de l'aide des ondines étaient parfaitement connu dans sa profession. Adèle elle même avait joué un rôle non négligeable dans cette accord, mais elle avait surtout été l'un des piliers de l'alliance entre la Marquise et Luin-Talath, ce qui avait conduit petit à petit à ce que Gorgorbé perde le soutien de la majorité de ses bateaux volants. Il en avait malheureusement détruit la plupart – ennemis comme alliés – suite à ce revirement.

     Même Gwynn, la furieuse des trois – le Diplomate avait très vite appris à ne jamais l'appeler folle – était un personnage célèbre de la lutte contre le mage noir. Elle avait été présente à bord de la Marquise pour venir chercher Adèle après la mort de Firkan, et elle avait été présente à bord de l'Elenya lorsque les ombres avaient tenté leur attaque. Elle était la seule personne de tout Veneha à avoir assisté à deux assauts contre la forteresse et à y avoir survécu, à l'exception des troupes du mage noir.

     Il était souvent difficile d'être sûr du camp que Gwynn avait choisi, tant elle pouvait s'en prendre à tout le monde à l'unique exception de Duchesse, mais il y avait une chose qui était indéniable, c'était envers Gorgorbé que sa hargne était la plus forte, et si elle n'était avec personne, elle était indubitablement contre lui. Le Diplomate s'était rendu compte de cette vérité plusieurs mois auparavant, quand elle s'était retrouvée entourée de mages et guerriers prêts à lui arracher des informations sur la forteresse par la force – même si les autres pirates avaient déjà dit tout ce qu'ils savaient. Gwynn avait dévoilé des renseignements précieux malgré son silence jusqu'ici et la haine qu'elle leur vouait. Pour leur plus grand désarroi, les azurlandais n'avaient pas eu le temps de forcer quoi que ce soit.

     Forts de ce savoir fraîchement acquis, l'Elenya, sur laquelle Gwynn avait réussi à monter sans y être autorisée, et une troupe des meilleurs mages de la cité s'étaient envolés pour un assaut éclair de la forteresse. Là bas, devant la démesure des fortifications et de l'armée de Gorgorbé, les azurlandais crurent vite qu'ils s'étaient précipités dans la gueule du loup. Ils durent leur salut à la présence des troupes de Nemnil qui avaient lancé leur offensive sur les conseils de Kalito. Les ombres elles aussi étaient en mauvaise posture, et les azurlandais arrivés seconds passèrent pour les héros de cette bataille, bien qu'infructueuse. Dans les deux camps les informateurs avaient été accusés de traîtrise. Mais Gwynn avait mis sa vie en péril pendant l'attaque, et avait même sauvé un mage – qui avait trouvé la mort quelques minutes plus tard. Quant à Kalito le soutien acharné de Nemnil et Nylhin avaient vite fait taire tous les soupçons.

     Au fur et à mesure qu'il remémorait le rôle de chacun dans les événements passés, il réalisa que la plupart de ces personnes étaient présentes ce soir même à Eilogiar, et beaucoup résidaient dans la taverne de la Marmotte qui Tousse. Il avait en pratique croisé bien plus des héros de la lutte contre Gorgorbé dans cette ville en deux jours qu'à Luin-Talath ces derniers mois. Il ignorait ce que cet endroit pouvait avoir de particulier, mais cela lui valait très certainement l'acharnement du mage noir. Gorgorbé avait après tout pratiquement réussi à anéantir Eilogiar, avant qu'elle ne soit reconstruite à une vitesse étonnante.

     Il fut sorti de ses pensées par le choc du bois contre le bois. Adèle venait de poser devant lui une choppe pleine de mousse, Luthien à ses côtés. Leurs haleines témoignaient de la grande quantité de boisson qu'elles avaient consommée, et leurs gestes s'étaient fait un peu moins précis, même si elles semblaient toutes les deux bien tenir l'alcool.

     « Bois ça marin, c'est jamais une bonne chose de monter sur un navire le gosier sec ! »

     La pirate s'écroula sur sa chaise, et posa un bras dans le dos du vieil homme et l'autre autour du cou de la serveuse. Le Diplomate se débarrassa poliment de l'étreinte de sa voisine, qui s'empressa de coller sa main ainsi libérée contre la joue de Luthien. Se forçant à moitié à goûter sa bière, il se souvint que l'Elenya allait bientôt partir pour sa balade de démonstration. Il du se faire à l'idée que Beena ne viendrait pas.

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     Eric n’arrivait pas à prendre sa décision.

     Quand il avait vu l’Elenya, il avait vu toute l’élégance et le luxe dont il aurait du jouir. Même s’il s’était joint aux marmottons - plutôt par nécessité, la plupart étaient des ploucs sans intérêt - la solitude commençait à lui peser, et voyager à bord du navire était l’occasion de se retrouver dans son milieu, avec des personnes de son rang. Il avait entendu parler de la présence d’un diplomate de Luin-Talath, les moeurs de la ville lui parraissaient étranges, mais les landes bleues n’en restaient pas moins un pays influent, riche, et prestigieux. Une telle rencontre ne pouvait que lui être utile.

     Et puis à bord de l’Elenya, il était sûr de pouvoir s’entretenir avec Duchesse, qui ne semblait pas insensible à son charme. Il avait été déçue d’apprendre que Duchesse n’était que son prénom, mais un homme tel que lui avait le droit à quelques distractions, et s’il laissait quelques batards ça et là, cela ne ferait qu’élargir sa descendance. Et contrairement à ces légions de crétins qui faisaient la cours à la demoiselle, il n’était pas assez stupide pour la confondre avec ses soeurs, et faire du charme à Adèle par erreur. Il avait également très vite compris qu’il valait mieux à tout prix éviter de remettre en question la santé mentale de Gwynn, et ce afin de garder son intégrité physique, et ne pas s’attirer les foudres de Duchesse et Adèle.

     Mais d’un autre côté, le capitaine de la garde d’Eilogiar - avec qui il avait un lien de parenté dont il ne se souvenait pas exactement - l’avait invité à une chasse au renard blanc. Son cousin était certes moins prestigieux que le Diplomate de Luin-Talath, et une telle activité signifiait qu’aucune femme ne serait présente, mais l’idée d’une chasse l’électrisait. Et Ardent apprécierait probablement l’exercice. Oh, et Iago serait certainement ravis d’avoir l’occasion de les regarder chasser. Et puis, par dessous tout, son cousin lui avait présenté la meute de renards blancs d’Eilogiar, ceux ci étaient certes plus petit que les renards blancs français - ils faisaient à peine la taille d’un poney - mais avaient une allure beaucoup plus noble. Et du si peu qu’il avait eu le temps d’échanger avec eux, Eric était forcé d’admettre que les renards blancs d’Eilogiar étaient bien plus éloquents et éduqués que leurs semblables français. Ces individus étaient absolument pationnants.

     Il décida de rejoindre l’Elenya. Il n’avait toujours pas pris sa décision, mais le début de la chasse ne se ferait qu’une fois la nuit bien ammorcée, et même s’il décidait de ne pas embarquer, il pouvait toujours prendre le temps de rencontrer le Diplomate et de se faire connaître. Et puis il pourrait parler à Duchesse de la chasse à venir, pour qu’elle vienne s’enquérir de son succès dès le lendemain. Il sourit. C’était une bonne perspective.

     En se dirigeant vers l’endroit où le bâteau s’était posé, Eric passa à côté des jardins de la Marmotte, vers lesquels se rendaient Nylhin et Lucy. Ils étaient suivis de la créature - la bête sauvage - qui leur servait d’animal de compagnie. Le prince trouvait le monstre répugnant, mais l’elfe noir et la pyromancienne lui étaient sympathiques et il les salua. Il arriva vite à destination, et put s’installer sur un banc public. Il était en avance, et pu profiter du coucher de soleil en attendant que les autres arrivent. Il eut également le temps de faire une partie de court-l-ecu avec un groupe d’enfants qui jouaient sur la place, d’attraper l’auteur d’un larcin, et de transporter l’un des enfants vers le dispensaire le plus proche quand celui ci se blessa en tombant d’une chaise. Quand Duchesse arriva, il réalisa qu’il avait oublié de profiter de ce temps pour prendre une décision.

     Il la salua avec les plus profondes des affection, gentillesse et sincérité. Il n’avait certe pas l’intention de l’épouser, et elle ne pouvait donc donner naissance qu’à ses bâtards, cela ne voulait pas dire pour autant qu’il ne la considérait pas avec tout le respect qu’une personne de son élégance méritait. Et elle était après tout la capitaine de l’Elenya. Plutôt ouvert d’esprit, il se voyait tout à fait garder Duchesse comme maîtresse, et subvenir à son bien être et à celui de ses enfants financièrement. Uniquement ceux dont il serait le père bien entendu. Il commença à dialoguer avec la jeune femme, et plus il passait de temps en sa présence, plus il se sentait l’envie de refuser l’invitation de son cousin.

     Luthien et Adèle auraient eu du mal à le surprendre par leur arrivée. Visiblement alcolisées, il les entendit arriver bien avant de les voir. Elles marchaient collée l’une à l’autre, ce qui n’échappa bien sûr pas à l’attention d’Eric. Il trouvait leur relation étrange, voir même déplacée, mais néanmoins fascinante. Celui qui les accompagnait était sans intérêt.

     « Ah, je vois qu’Adèle supporte plutôt bien le Diplomate ! »

     Le prince ne fit pas attention à la surprise dans la voix de la capitaine. Il était estomaquée par cette révélation absurde. C’était le Diplomate lui même qui se trouvait à côté du couple de femmes ! Cette personne … Ce noir ! Eric, s’excusa au près de Duchesse, expliquant qu’un membre de sa famille l’avait invité à une chasse au renard blanc, et qu’il était de son devoir de s’y rendre. Il parti.

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     Jalina se rendait vers le point de rendez vous que lui avait indiqué Adèle, Bobolle posé dans le creux de sa nuque, et Félicia voletant guilleretement à ses côtés. La guerrière et la fée s’étaient toujours très bien entendues ; depuis la mort de Myke et le départ de Hra’bo, elles étaient presque inséparables. Depuis la destruction de son village, elle avait mené une vie plutôt solitaire. Pas qu’elle ait été peu entourée - au contraire - mais ses amitiés n’étaient que feintes, parce qu’elle cherchait à s’infiltrer dans les troupes d’Alec Firkan et de son commanditaire pour venger sa sœur. Et le jour où tous ces efforts auraient du aboutir, elle avait échoué. Elle avait eu la chance de tomber - absolument littéralement - sur la troupe des marmottons, et ayant appris que c’était Gorgorbé qui avait ordonné la destruction de Wushu, s’était jointe à eux sans hésiter.

     Mais Myke était mort, et elle avait retrouvé le plus grand des fardeaux accompagnant l’attachement qu’elle pouvait ressentir pour quelqu’un, le poids de la perte. Comme si la mort de Navaeh n’avait pas été assez difficile. C’était Bobolle, et l’optimisme de Félicia qui l’aidaient à ne pas devenir Berserk à la moindre contrariété. Et tous ces amis qu’elle s’était fait dans ce groupe. Parmi ces amis il y avait bien sûr Adèle et Duchesse, et Gwynn dans une moindre mesure. Même si elle s’était retrouvée enrôlée dans la piraterie par nécessité, et malgré la cruauté absurde de Firkan, elle s’était rendue compte qu’elle avait toujours été faite pour voguer, et cette passion l’avait rapprochée des triplées.

     Elle n’avait pas osé leur parler d’Alec au début, de peur qu’elle aient de l’éstime pour lui ; elle avait eu la surprise d’apprendre que non seulement Adèle le voyait comme un immonde porc, mais qu’elle avait la joie de l’humilier et de le tuer. Bien sûr, Jalina avait ressenti une pointe de colère en apprenant la nouvelle, Firkan aurait du être à elle. Mais Bobolle était intervenu et lui avait rappelé ses craintes. Il avait toujours été inquiet que tuer le pirate ne soit pas suffisant, qu’elle ne sente pas libérée, mais vide, en tuant elle même Firkan. “Peut-être que c’est mieux comme ça ?” avait essayé son compagnon, et la guerrière s’était apaisée. Pour sa sœur, et pour toutes les autres Navaeh en Veneha, Jalina se battrait jusqu’à faire disparaître la menace Gorgorbé, qu’elle soit celle qui l’achève ou non.

     Duchesse et Adèle prévinrent la guerrière que Gwynn n’apprécierait probablement pas la haine que Jalina vouait à son amant. Pourtant, la pirate, bien qu’un peu hostile au début, avait surtout eu l’air gênée, voir honteuse les premières fois où elles s’étaient vues. Jalina avait pourtant très vite vu à quel point Gwynn était prête à défendre Firkan, et son hostilité envers tous ceux qui osaient dire du mal de lui - autant dire qu’elle et Adèle n’étaient pas en très bons termes. Mais jamais contre elle, la pirate avait toujours été en retrait, et les deux femmes avaient finalement lié un lien d’amitié ; fin et timide, mais bien présent. Mais bon, il s’agissait de Gwynn, elle était imprédictible, lunatique et … insaisissable.

     Ruminant dans ses pensées, elle ne remarqua même pas quand elle passa à côté de l’Elenya. Se fut Félicia qui la tira de ses pensées - se faire réveiller de ses rêvasseries par la fée, quel comble ! En levant la tête, elle vit Duchesse et Eric. “Qu’est-ce qu’il fait là lui ? La peste !” pensa la guerrière. Elle hésita un moment à rejoindre Duchesse tout de suite, elle n’avait certainement pas envie de voir son amie et Sa Sérenissime Majesté, Futur Duc de France et Détenteur de la Flamme des Casse-couilles flirter. Et connaissant Duchesse, la présence de Jalina ne les empêcherait pas de se tripoter. Elle fut tirée de son questionnement par Félicia - décidément - qui ricannait en voyant Adèle et Luthien arriver. Jalina ne se serait pas risquée à dire qu’elles étaient en train de marcher. Elles étaient accompagnées par un vieil homme enjoué et a l’air sympathique. Son uniforme élégant blanc et céruléen - azur se corriga-t-elle - ne laissaient aucun doute sur son identité.

     Elle entendit Eric s’excuser brièvement “Ah, il n’a jamais eu l’intention de venir avec nous, bon débarras !”, et se décida finalement à rejoindre la pilote de l’Elenya. Il passa à côté d’elle, grincheux, sans la saluer. Dans un élan d’élégance et de maturité, Jalina tira la langue en adressant un “pffrrt” au Prince Eric, faisant pouffer Félicia de rire.

     Elle s’entendit hurler de douleur avant de voir la flèche qui s’était enfoncée dans sa poitrine.

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     Nylhin et Lucy parcouraient lentement les allées des jardins de la Marmotte. Ils se tenaient parfois la main, et s'écartaient parfois l'un de l'autre, pour cueillir des fleurs, en sentir d'autres ou pour caresser l'iliyen qui les suivait de temps à autres, puis allait jouer un peu plus loin par moment. Ils n'auraient pas été capables de dire s'ils avaient adopté la créature, ou si c'était l'inverse, mais ils avaient l'impression de former une petite famille à eux trois. Ni Nylhin ni Lucy n'auraient osé l'exprimer à voix haute pourtant.

     La pyromancienne appréciait le calme dont faisait preuve son compagnon ce soir là. Depuis l'assaut malheureux contre la forteresse de glace, après lequel il avait du défendre son ancien ami Kalito contre tous ceux qui l'accusaient de traîtrise, Nylhin semblait avoir du mal à retrouver la paix, il semblait souvent prêt à bondir à la moindre menace, et supportait mal la guerre lente et défensive qui faisait rage en tout Veneha depuis des mois. Pourtant, ce soir là, contrairement aux soirs précédents, alors qu'ils parcouraient ce jardin, ou d'autres, pour ne profiter de la compagnie que de leur moitié, il était calme, et reposé.

     Elle réalisa que cela n'était probablement pas naturel. Elle avait parlé de son inquiétude tard la veille à Luthien, à demi-mots et à voix basse. Elle s'était rendue compte bien plus tard de la présence d'Eilraet à l'autre bout de la pièce, près de la cheminée. Elle n'était pas sûr qu'il ait entendu, et ne savait donc pas s'il avait fait quelque chose au veilleur. Elle n'était même pas certaine que ce ne soit pas la Marmotte elle même qui ait influencé le comportement de son compagnon. Elle hésitait entre l'énervement et la gratitude pour la quiétude dont faisait preuve l'ilyen – s'il n'avait pas révélé cette part de son identité aux autres marmottons, Lucy était bien entendu au courant – mais espérait également tout au fond d'elle même qu'elle y était pour quelque chose.

     Leur promenade s'avérait donc parfaitement romantique. Cela, en revanche, n'avait rien de particulièrement nouveau, Nylhin avait toujours été tendre et attentionné à son encontre, et la pyromancienne le lui rendait bien. Ils ne parlaient que rarement, souvent les mots étaient inutiles, ils se contentaient de la présence de l'autre. Quand ils eurent suffisamment marché, ils s'arrêtèrent sur un coin d'herbe où ils s'installèrent, posés l'un contre l'autre, pour observer le coucher de soleil.

     Lucy se réveilla quelques instants plus tard. Ou plutôt quelques heures plus tard, compris la pyromancienne en voyant que la nuit était bien avancée. Elle réalisa que c'était l'ilyen – la chimère – qui l'avait réveillée par un grognement. Il était tendu – en position d'attaque – et bondit soudain hors de son champ de vision. La scène fit naître un sourire sur ses lèvres. Elle se demandait quel genre d'animal pouvait se trouver dans les parages pour animer l'ilyen de la sorte. Elle se tourna vers Nylhin, qui dormait encore comme un enfant. Elle hésita à le réveiller, mais décida que c'était probablement la meilleure chose à faire. La température allait vite baisser, et ils seraient bien plus à l'aise dans leur chambre.

     Ils entreprirent le chemin de retour main dans la main, très lentement, sans que rien ne les presse.

     Ils entendirent un bruit, des ailes ?

     Ils se lâchèrent la main pour chercher autour d'eux la source du bruit. Probablement l'ilyen qui se cachait pour jouer. La nuit ne permettait pas de distinguer grand chose, et Lucy donna vie à une flammèche qu'elle garda dans le creux de sa main pour éclairer autour d'elle.

     Elle entendit un cri strident et apeuré. Juste derrière elle. Elle se retourna à toute vitesse, et sursauta en voyant que Nylhin avait disparu. Un nouveau cri – guerrier cette fois-ci – lui fit lever les yeux aux ciel, et elle vit que son compagnon était au prise avec … une harpie ? Impossible ! Et était-ce vraiment lui qui avait poussé ce cri de fillette ? Elle le vit se débattre, attraper Hybride, et décapiter son adversaire, tout cela en étant à moitié entravé par les serres de la créatures. Elle sentit quelque chose l'attraper, et la jeter dans les airs, mais elle ne se défendit pas, elle avait reconnu le geste de leur ilyen, et celui-ci attrapa Nylhin dans sa bouche quand le veilleur commença à chuter.

     Un nuage de harpies se dirigeait vers eux – elle réalisa vite qu'il s'agissait de mâles, et ne savait pas quel nom leur donner – et Nylhin et Lucy se préparèrent au combat pour défendre l'ilyen pendant qu'ils prenaient la fuite sur son dos. Les harpies-mâles chargèrent, et rencontrèrent une mort rapide et féroce incarnée dans les lames du veilleur et les flammes que leur adressait la pyromancienne. Après avoir réussi à maintenir leur assaillants à distances avec une déflagration puissante, elle observa son compagnon. La hargne avec laquelle il s'était défendu après avoir été pris, puis battu par la suite mettait fortement en doute l'idée que le cri apeuré qu'elle avait entendu venait de lui. Mais qui d'autre ?

     Les harpies-mâles chargèrent à nouveau, et en plus grand nombre.

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     Caramel sentit immédiatement l’intrusion dans son rêve. S’il y avait quelque chose qu’il avait pratiqué par dessus tout cette dernière année, c’était la défense contre le vol de songes. L’irruption du tavernier eut plusieurs effets, soudains, et presque simultannés. Premièrement, Caramel réalisa qu’il était en train de rêver. L’esprit encore plein de ce qui était en train de se passer, l’adolescent fut extrêmement surpris de ce découvrir en train d’avoir de tels rêves. Mais surtout, le Caramel du rêve et le Caramel endormi devinrent rouge écarlate en réalisant que c’était au beau milieu de cette scène qu’Eilraet s’était immicé.

     Le tavernier avait probablement lui même été mal à l’aise, pas seulement pour ce qu’il avait interrompu, mais parce qu’il savait que l’adolescent ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. Caramel avait senti qu’il était parti presque aussi vite qu’il était arrivé. Il lui avait laissé un message, cependant, et l’adolescent compris qu’il se passait quelque chose de vraiment grave en réalisant qu’il était désormais dans un mauvais rêve. Tout autour de lui, autour des murs protecteurs de sa chambre, Eilogiar était en guerre. Il se précipita à l’extérieur pour voir le reste du message, et fut surpris de n’y rien découvrir. Le tavernier ne savait pas ce qu’il se passait, alors le rêve de Caramel ne le montrait pas. Mais il entendait des bruits d’ailes, et des cris … des oiseaux ? Le jeune homme sentit la peur lui prendre à la poitrine, mais il avait été sous l’emprise du tavernier suffisamment longtemps pour discerner sa propre peur, celle-ci appartenait clairement au tavernier.

     « Ah, même le supremissime Eilraet a peur, quelle horrible menace peu bien peser sur nous ? » s’entendit ironiser l’adolescent, qui réalisa désormais que Vanille était sur son épaule. Lui ordonnant de se réveiller. Caramel aurait suivi le conseil de son écureuil s’il n’était pas persuadé qu’il y avait encore quelque chose que le tavernier avait essayé de lui faire comprendre. Eilraet prétendait être neutre, s’attirant de nombreuses inimitiés - sans que cela change en quoi que ce soit la popularité de la Marmotte étonnamment. Pour quelle raison le tavernier était-il venu le réveiller … à ce moment peu opportun ?

     Sans rien voir de particulier, ni même entendre, Caramel compris quel ennemi effrayait le patron de la taverne à ce point. Probablement celui qui avait poussé le voleur de rêve à se retrancher dans la lâcheté derrière une prétendue neutralité. Arpenteur. Mais ça n’était pas le problème, l’errant n’en était plus à son premier assaut, et s’il s’était révélé toujours redoutable pour Eilogiar, ses offensives avaient toujours échouées. Eilogiar était d’autant mieux protégée en ce moment même que Jalina et Bobolle étaient présents.

     C’est en se faisant cette réflexion que Caramel réalisa que le ciel le regardait. Partout autour de lui, tout dans le décor indiquait clairement qu’il faisait nuit, comme dans le monde éveillé, et pourtant au dessus de sa tête, les cieux brillaient d’un vert éclatant. Non, de deux teintes. Deux verts.

     « Jalina ! » C’était cette fois-ci un Caramel bien éveillé qui s’était exclamé. Il enfila nerveusement des habits plus chauds pour se rendre dehors, si bien que sa maladresse l’entrava et lui fit lâcher plusieurs jurons. Il se précipita dehors - avec une impression de déjà vu - et siffla son erdian. Les quelques secondes que l’animal mit à arriver semblèrent interminables. Il enfourcha le chien ailé et lui fit signe de décoler en un éclair. C’est seulement lancé à toute vitesse vers le lieu du combat - survolé par une nuée de créatures volantes dont l’adolescent n’arrivait pas à déterminer l’espèce - qu’il réalisa que contrairement à ce qui s’était passé dans son rêve, Vanille ne l’avait pas rejoint. L’écureuil devait encore dormir chez eux. Mais il était trop tard pour faire demi-tour.

     « Qu’est-ce que ? »

     Maintenant qu’il était plus près, Caramel pouvait voir les créatures qui volaient en esseim au dessus d’Eilogiar. Elles ressemblaient à s’y méprendre à des harpies, ou éventuellement à des sirènes - à part leur habitat l’adolescent n’avait aucune idée de la différence - si ce n’était qu’elles ressemblaient à des mâles. Le jeune homme remarqua également une petite troupe d’assaillants à terre, il n’avait aucune idée de ce qu’ils pouvaient bien être, mais une meute de de renards blancs montés par des gardes Eilogiad était en train de fondre sur eux, Caramel ne donnait pas cher de la peau des envahisseurs.

     Caramel avait beau avoir été libéré de l’emprise d’Eilraet, qui lui avait insufflé de la peur à chaque fois qu’un danger se présentait “pour le protéger”, l’adolescent n’aimait toujours pas se lancer tête baissée dans un combat. Il avait profité de cette année pour se former dans l’art de l’observation et de la tactique. C’est donc en très peu de temps, et malgré la vitesse à laquelle l’erdian se déplaçait qu’il réalisa une observation complète de la situation. Il remarqua ainsi que l’un des renards ne suivaient pas la meute, mais se dirigeait au contraire vers le conflit interne. Il s’agissait à en juger par la taille de l’animal, de l’un des renards les plus importants d’Eilogiar. Mais il fallait bien ça pour transporter l’égo de son renardier … Le Eric lui même. Son cheval avait visiblement essayé de les suivre, mais Caramel voyait bien dans le regard de l’animal sa détermination flancher.

     Le Prince se dirigeait clairement vers la place du marché au poulet, où était notamment posée l’Elenya. Mais la place était surtout notable pour l’incroyable concentration d’harpies-mâles. Les créatures occupaient maintenant la majorité du ciel de la ville, et combattaient mages, archers et les quelques combattants d’Eilogiar capables de voler. Mais elles grouillaient en surnombre autour de la place. Caramel n’eut aucun mal à reconnaître celle qui semblait être leur cible privilégiée, Jalina. La guerrière était allongée par terre, une flèche plantée dans la poitrine, Bobolle rebondissant autour d’elle dans ce qui ressemblait fortement à de la panique.

     Caramel eut l’impression qu’un détail lui échappait, mais incapable de le déceler, il laissa son erdian se poser et sauta à terre pour se précipiter vers la marmottonne. A côté d’elle Adèle brandissait une épée pour protéger son amie. En pratique, la pirate n’avait que rarement l’occasion de s’en prendre à l’une des créatures volantes. Lucy accueillait tous ceux qui s’approchaient de trop près avec une boule de feu, et Nylhin chevauchant leur ilyen fendait les nuées de créatures en leur infligeant pardon et courroux.

     Enregistrant toujours des informations sur ce qui l’entourait, Caramel s’agenouilla à côté de Jalina pour voir ce qu’avait la guerrière - il faisait confiance à Adèle et Lucy pour le protéger pendant qu’il prenait soin de la marmottonne à terre. Derrière lui, plusieurs personnes étaient afférées à faire décoler l’Elenya, et Félicia s’occupait apparemment de soigner les blessés avec sa magie. « Qu’est-ce que … ? » s’étonna l’adolescent, après avoir remarqué que la fée n’utilisait pas son pouvoir sur la guerrière. Mais la réponse lui paru évidente en réalisant l’état dans lequel se trouvait la marmottonne. Toute information volatile omise, Jalina était à deux détails près absolument indemne. Le premier détail était la flèche noire plantée dans son cœur. Le second détail était le fait qu’elle était indéniablement morte.

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     Félicia se portait bien. elle voletait gaiement sur la place. Elle esquivait les attaques des harpies-mâles en leur tournant autour, un peu comme s’ils étaient juste en train de danser. C’était amusant, la scène de combat s’était transformée en ballet aérien. Elle avait utilisé son pouvoir dès que le premier Eilogiad avait été blessé, et il se battait maintenant avec deux fois plus d’ardeur qu’il semblait en être capable. Elle ne savait pas - ou plus - vraiment ce que faisait son pouvoir, mais elle savait qu’il était bon, et puissant. Alors elle volait comme elle n’avait jamais volé, répandant l’euphorie et le bien être parmi ses alliés.

     « Oh, Jalina est tombée » s’étonna la fée. Elle venait de réaliser un tour sur elle même dans sa chorégraphie élégante, et c’était au beau milieu de cette figure qu’elle avait aperçu son amie. Elle se dirigea - en zigzaguant habilement pour éviter les attaques - vers la jeune femme pour lui porter secours. Une fois à côté de la guerrière, elle remarqua Bobolle qui volait nerveusement, s’éloignant de son humaine puis revenant avec précipitation.

     « Bah alors Bobolle, tu arrives pas à prendre une décision ? » ricanna la fée. Elle décida qu’il avait plus besoin des bienfaits de son pouvoir que Jalina. Elle essaya de l’attrapper, mais la sphère lui échappait systématiquement, et la fée pouffait de rire à chaque fois que ses mains se refermaient dans le vide. Ses doigts finirent par frôler la petite boule, et la fée réalisa que son pouvoir n’aurait aucun pouvoir sur lui. Un peu déçue, elle fut tirée de sa moue boudeuse par Caramel qui avait hurlé « Félicia ! » avec un air désespéré.  N’ayant aucune envie d’avoir à faire à des rabat-joie, la fée éfleura le visage de l’adolescent. Ce dernier se transforma instantannément en super guerrier et siffla son erdian pour aller faire des ravages dans les rangs harpies.

     Se souvenant de la tâche qu’elle s’était donnée elle se posa sur Jalina pour regarder ce qu’elle pouvait faire. La jeune femme était allongée par terre, une flèche noire plantée en plein cœur. « Oh elle est déjà morte ! ». s’exclama Félicia, lachant la main de Jalina qu’elle avait prise dans la sienne. La fée s’envola à nouveau et s’éloigna de l’endroit où Lucy, Nylhin, Caramel et Adèle protégeaient encore la marmottonne à terre. Elle avait du mal à voir les ennemis, et à les éviter, parce qu’elle était secouée d’un puissant fou rire. Elle du se poser sur un toit le temps de retrouver le contrôle.

     Une fois à nouveau capable de se maitriser, elle chercha du regard des personnes avec qui partager ses gamineries, et ses yeux se posèrent sur l’Elenya. Le bateau était en train de s’envoler, et ses occupants étaient affairés à allumer des bougies. « Oooooh ! Joliiiiiiiiiiii ». La fée se serait envolée vers le navire, mais un cri attira son attention. Il s’agissait d’un châton sur le toit d’en face, tétanisé à la vue des créatures volantes qui envahissaient Eilogiar. Félicia vola jusqu’au petit animal et commença à le caresser. Le châton se retourna sur le dos, et commença à ronronner. En le voyant patouner dans le vide, la fée ferma les poings et plia les poignets pour faire de ses mains des semblants de pattes de chat, et commença à danser en chantant.

     Un harpie-mâle l’attrapa au beau milieu d’une pirouette, la sonnant presque d’un cri strident. Mais la fée était plus éveillée que jamais, et en parfaite possession de ses moyens. Alors que la créature fonçait vers un mur pour y jeter Félicia, celle-ci lui toucha l’aile et déclencha son pouvoir. Son agresseur la lâcha, euphorique. L’extase était-elle qu’il en oubliait presque de voler. Puis ses yeux se teintèrent de frayeur, et il tomba comme une mouche. Il resta au sol, secoué de convulsions, la bave aux lèvres. Son pouvoir était aussi offensif, réalisa-t-elle.

     Voltigeant à toute allure, Félicia éfleura tour à tour tous les alliés qu’elle pouvait trouver, administrant courage et joie. Certaines des personnes se battaient entre-elles avant que Félicia n’intervienne, et dès que la fée les eut touchés, ils reprenaient le combat, dos à dos, luttant contre les envahisseurs. Quand la fée eut le sentiment d’en avoir assez fait pour ses alliés, elle se tourna vers ses ennemis, et chargea.

     Les harpies-mâles lui dansaient autour comme des papillons, leurs couleurs se détachant des paillettes qui ornaient le ciel. Félicia voyait d’autres fées voler derrière elle, l’encourageant dans sa tâche. Elle se rendit également compte qu’elle voyait les sons qui l’entouraient, les battements d’ailes des harpies-mâles créaient des vagues dans l’air autour d’eux. Les cris qu’ils poussaient ressemblaient à des lianes qui sortaient de leur bouche, et se transformaient en ronces qui les plaquaient au sol quand elle utilisait son pouvoir sur eux.

     Elle se retrouva au dessus de la nuée de harpies-mâles. Ils grouillaient sous elle comme des centaines d’insectes. Félicia leva les yeux. Au dessus d’elle, des morceaux de ciel tournaient sur eux même, et se déplaçaient en une danse hypnotique, mais un peu déstabillisante. Autour d’elle, les autres fées formaient un cercle, et applaudissaient les exploits de Félicia. Ou est-ce qu’elles riaient d’elle ? C’était le moment de montrer de quoi elle était réellement capable. Elle arma son poing, le pointa vers l’armée d’envahisseur et cria « Coup … Final ! » et tira. Des torrents s’échappèrent de sa main et frappèrent les assaillants, les faisant tomber par dizaines.

     Félicia pensait maitriser la situation, même si tout tournait autour d’elle, même si la musique lui donnait mal à la tête,  et même si la farandole de fées qui se moquaient d’elle lui faisait peur. Elle venait de réaliser qu’il ne s’agissait pas de ses semblables qui l’entouraient, mais de fées de chiffon et de porcelaine. Elle remarqua les fils tendus, qui guidaient leur mouvements. Le marionnettiste était facilement repérable, là où se trouvaient ceux qu’elle avait abattus quelques instants plus tôt se tenait un gigantesque dragon de paille, un réptile terrifiant avec des rochers à la place des dents, et des roues à la place des yeux. La tête du dragon se précipita vers elle, gueule béante. Le monstre avait un cou démesuré, qui serpentait à travers le câbles tendus entre lui et les fées marionnettes. Paralysée de peur, Félicia ne bougea pas d’un pouce, et en une fraction de seconde, les crocs du dragon l’entouraient.

     Elle sentit quelque chose l’aggriper, et l’éloigner du danger. Elle leva la tête pour voir qui était son sauveur, mais ferma les yeux aussitôt. Le ciel qui tournait, flashait et dégoulinait lui donnait envie de vomir. Elle pensait avoir eu le temps de voir une vieille femme, mais ne s’attarda pas sur cette pensée. Ce qui était important à cet instant, c’était de ne pas perdre le contenu de son estomac.
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