Un nouveau départ

Une longue et belle cape pour les voyages, quelques lames et parchemins, je le vois bien vous êtes un aventurier ! Pourquoi ne pas conter ici vos aventures, voir celles des autres ?
Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. juil. 14, 2014 12:28 am

     “La fin est proche”. Gorgorbé se le répétait tous les jours. “La fin est proche”. Les marmottons allaient arriver, d’un instant à l’autre. Ils ne le reconnaitraient pas tout de suite - son apparence avait bien changé, sous l’influence de Fey. Mais ceux qui l’avaient connu se demanderaient pourquoi ce regard leur semblait si familier, et puis ils comprendraient. Il éclaterait de rire, et il leur dirait que cela faisait longtemps qu’il les attendait, qu’il avait espéré les voir plus tôt. Parce qu’il était convaincu que la victoire ne pouvait arriver avant cette rencontre. Ils le regarderaient d’un air perplexe, mais persuadés d’avoir le dessus, et il éclaterait de rire. Et quand son rire se serait calmé, il dirait “il est temps de mourir”. Et la Mort viendrait.

     Mais les marmottons n’arrivaient pas. Cela faisait maintenant des mois, peut-être des années qu’il attendait. Il n’avait plus vraiment la notion du temps, tout ce qu’il attendait c’était d’en finir, mais les marmottons n’en finissaient plus de tarder, et personne d’autre ne venait. Alors Gorgorbé attendait. Et pour patienter encore un peu, chaque jour il se répétait “la fin est proche”. Et à l’intérieur de cette salle, protégée par des murs cristallins qui ne laissaient pas entrer le moindre coup de vent, Gorgorbé entendait les autres qui célébraient un nouveau décès.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. juil. 14, 2014 4:44 am

     C’était le Diplomate qui avait ordonné à Duchesse de faire décoler l’Elenya sans attendre que les autres aient eu le temps d’y monter, et à tous ceux qui n’avaient rien de mieux à faire d’allumer des bougies. Il savait parfaitement bien que la protection d’Eilogiar était très différente de celle de Luin-Talath, et que les maigres pouvoirs des quelques mages présents sur le bateau ne feraient pas une grande différence pour la ville. Mais même une petite différence pouvait changer radicalement l’issue d’un conflit. Et en pratique, plus que pour Eilogiar, il espérait que la protection serait suffisante pour l’Elenya, le temps qu’il contacte Luin-Talath.

     L’attaque d’Arpenteur était inhabituelle en deux aspects. Premièrement, il n’avait plus provoqué la surprise à ce point depuis des mois. Les azurlandais avaient vite réussi à déterminer le temps qu’il lui fallait pour se remettre après une défaite, et si ses attaques n’étaient jamais une partie de plaisir, les différentes villes de l’alliance étaient de mieux en mieux préparées. Mais cette fois-ci, Arpenteur n’avait pas attendu suffisamment longtemps, son emprise était faible.

     Le Diplomate était à peine capable de le voir, mais il avait vite compris que la petite boule volante faisait des aller-retour entre son humaine et l’errant, et il s’était servi de cela pour déterminer la position de ce dernier. Il avait pu se rendre compte de deux choses, Arpenteur était suffisamment faible pour que passé une certaine distance, son emprise soit inefficace. Il avait également pu déterminer que leur ennemi était très long à utiliser son pouvoir, et qu’il n’était pas capable de s’en prendre à des centaines de personnes à la fois comme en temps normal. Il les convertissait une par une. Le Diplomate intégra toutes ces informations dans le message qu’il adressait à sa ville natale. Il leur précisa également que Félicia semblait avoir le pouvoir d’immuniser ceux qu’elle touchait contre l’influence de leur adversaire. “Mais elle a l’air de divaguer”, pensa-t-il, amer.

     Le second aspect inattendu de l’attaque d’Arpenteur était le fait que pour la première fois, l’errant n’était pas venu seul. Il y avait cette armée d’harpies des glaces - les seules que le Diplomate connaisse à avoir une apparence masculine - aussi connues sous le nom d’hargnants, mais il était certain qu’Eilogiar était également attaquée à ses portes par une armée à terre. Et puis il y avait la flèche qui avait frappée l’amie de Duchesse, alors qu’aucun des hargnants ne portait d’arc, ni même en étaient capables. Il s’était donc très vite assuré que l’attaque d’Eilogiar n’était pas qu’une partie d’un assaut simultané, mais il avait été soulagé d’apprendre que Luin-Talath était saine et sauve, et les mages de la cité commencèrent à œuvrer pour que la protection conjointe aux deux capitales gagne en intensité.

     Ils n’étaient pas très haut, et pas très loin de la place du marché au poulet que la majorité des hargnants survolait, cherchant visiblement à attaquer la jeune femme à terre. Le Diplomate regretta de ne pas avoir attendu plus longtemps. Il ne savait pas pourquoi, mais cette personne semblait être une cible privilégiée, il aurait été préférable qu’elle soit sur l’Elenya, sous la protection de ses mages. Il voulut demander à l’un des individus qu’il avait vu chevaucher une créature volante la déposer sur le navire, mais l’adolescent était pris d’une frénésie guerrière, et pourfendait les hargnants à tour de bras. L’elfe sombre était lui même bien trop occupé à se battre pour voir le Diplomate lui faire signe. Le vieil homme remarqua alors Eric - l’azurlandais avait reconnu le fils d’Hugues II de Richeval un peu plus tôt.

     Il avait été déçu d’entendre que cet illustre personnage ne pourrait pas se joindre à eux, mais comprenait à présent pourquoi. Le Diplomate avait d’abord été surpris de voir Eric seul, il se serait attendu à le voir avec un cheval, et accompagné au moins d’un écuyer. Mais en le voyant se battre avec le renard blanc qu’il montait, le Diplomate fut pris d’une profonde admiration. Eric était vraiment le héro que sa réputation encensait. Le vieil homme fut pris d’un instant de panique en voyant le prince commencer à se retourner contre ses alliés, visiblement sous l’emprise d’Arpenteur, tout comme le renard blanc. Mais Félicia les frôla, et ils semblèrent tous deux être subitement animés d’une fureur nouvelle alors qu’ils bondissaient d’ennemi en ennemis, tout en se rapprochant de la jeune femme à terre. Le Prince souhaitait visiblement l’emporter à l’abri, car il était descendu de son renard et était en train de la soulever. Le Diplomate vit Adèle et une femme aux cheveux rouges venir aider le prince à mettre la jeune femme sur le dos du renard, et il se demanda un instant s’il n’y avait pas quelque chose de significatif dans le fait qu’ils aient eu besoin de se mettre à 3 pour la porter. Eric ordonna quelque chose à la boule volante, montrant le combat du doigt.

     “Oh ! Je suppose qu’il a ordonné à la boule d’aller combattre Arpenteur, pendant qu’il mène la jeune femme à l’abri. Quel garçon remarquable !”

     « Oui, Bobolle est le seul être connu à pouvoir affronter Arpenteur seul à seul. Et lui et Jalina partagent un lien particulier. C’est probablement pour ça qu’elle a été la première visée. Et Eric est indéniablement au plus haut de sa forme »

     C’était Gwynn qui avait répondu à ses pensées ; ou ses paroles s'il avait réfléchi à voix haute. Elle avait malheureusement réussi à monter à temps sur l’Elenya, constata sombrement l’azurlandais. Il s’apprêta à lui demander de quel droit elle se permettait d’attendre là pendant qu’à côté d’eux les passagers de l’Elenya la défendait des hargnants qui attaquaient le navire, mais il était lui même inactif. Et il eut à peine le temps de finir cette pensée qu’une créature se jetta sur lui, avant de retomber aussitôt au sol, décapitée par Gwynn qui avait été là au bon moment. Il la remercia - se promettant d’avoir à l’avenir un peu plus d’égard pour la jeune femme qui semblait aussi prévoyante qu’elle était elle même imprédictible - et se mit à l’abri en attendant un nouveau message de ses contacts à Luin-Talath.

     Il entendit quelque chose de lourd tomber près de lui, il s’agissait du renard blanc, qui venait d’atterrir avec trois passagers sur le dos. Eric, aidé de deux azurlandais posa Jalina sur les planches de l’Elenya, puis tourna son regard vers le vieil homme. Avant qu’il n’ait eu le temps de dire quoi que ce soit, des cris d’alarmes résonnèrent au sud d’Eilogiar, les autres renards blancs devaient être en mauvaise posture. La monture du prince lui indiqua qu’il avait le choix entre rester sur l’Elenya ou venir avec lui pour venir en aide aux siens. Sans quitter le Diplomate du regard, Eric renifla, répondit que sa décision était toute prise, et en une fraction de seconde avait disparu sur le dos du renard blanc. Quand Eric fut hors de vue, le Diplomate constata que Luin-Talath lui avait répondu.

     “Nous avons reçu des informations des autorités Eilogiad, les hargnants qui vous attaquent ne sont que les éclaireurs, suivi par une armée dix fois plus importante. Principalement des chevaucheurs d’erdarcs et d’autres hargnants. Nos mages pensent que la protection va déclencher une tempête pour décimer les troupes ennemis. Il faut que l’Elenya quitte Eilogiar au plus vite !”. Le Diplomate eut à peine le temps de prendre connaissance du message qu’il sentit le vent gagner en intensité. Au dessus d’eux, les étoiles commençaient à être masquées par un épais manteau de nuages. Même à cette distance, son peuple arrivait à avoir le dessus, le Diplomate se sentait extrêmement fier. Mais surtout, complètement paniqué. Il courut de marin en marin, les prévenant aussi vite qu’il le pouvait de ce qui allaient arriver, avant d’arriver au gouvernail, où il trouva Duchesse.

     Il avait toujours admiré la force de la jeune femme, même si elle était plus effacée que ses deux sœurs, ou que les autres pirates. Mais en voyant la résolution et la sûreté s’imposer sur le visage de leur capitaine alors qu’il venait de lui expliquer la situation, la panique laissa place à la crainte, et le Diplomate se sentit se redresser. Tout allait bien se passer.

     Ses certitudes furent mises à rude épreuve quand il vit Gwynn sauter sur un azurlandais, lui arracher des lanternes des mains, et lui donner un coup de pied dans le ventre quand celui-ci essaya de récupérer ce qu’elle avait dérobé. Bouche-bée, il la regarda sortir un allume-flamme de sa poche, et souffler sur les mêches des lampes. S’il avait vu n’importe qui d’autre brandir ces lanternes et sauter comme un enfant, le Diplomate l’aurait remis sèchement à sa place. Mais il s’agissait de Gwynn, et la jeune femme lui faisait plus peur qu’il n’oserait l’admettre.

     « Oh, hé ! La harpie ! Par ici ! »

     Le Diplomate se retourna, Gwynn était en train d’essayer d’attirer l’attention de quelqu’un ! Il crut un moment voir un hargnant voler bizarrement, presque à contre-courant, alourdi par le poids de la fée évanouie qu’il portait dans ses serres. Il réalisa vite son erreur, il s’agissait de Beena, qui essayait tant bien que mal d’éviter les assauts des autres créatures ailées, tout en protégeant la malheureuse fée. La harpie semblait avoir énormément vieillit depuis que le Diplomate l’avait rencontrée, à peine quelques heures plus tôt. Pas physiquement, mais la peur et la fatigue avaient décuplé dans son regard. La pauvre harpie s’écrasa lamentablement sur l’Elenya, et la fée inconsciente roula à quelques mètres de Jalina.

     La harpie se redressa, et vint se percher à côté du Diplomate.

     « Beena, il va y avoir une tempête, il faut que tu te mettes à l’abri où que tu partes, vite ! ». Si elle avait semblé vieille quelques instants plus tôt, son âge doubla subitement, et le vieil homme n’eut aucun mal à lire dans les yeux de son amie l’envie qu’elle avait de retrouver les siennes, loin de tous ces combats, et de ces semblables dont elle ignorait l’existence jusqu’à ce qu’ils s’en prennent à elle. Elle s’envola sans même lui dire au revoir, dans la mauvaise direction. Elle se dirigeait tout droit vers la nuée d’ennemis ! Quand il vit la fille aux cheveux rouges et l’elfe sombre, sur l’ilyan, et le jeune homme et Adèle, sur l’erdan, émerger de la masse d’hargnants, il comprit que Beena avait pris le temps de les prévenir avant de quitter Eilogiar. Probablement pour toujours.

     Quand ils se posèrent sur l’Elenya, le vent soufflait déjà fort, et le ciel grondait. Mais le danger était loin, et le Diplomate commença à se détendre. C’est seulement à ce moment qu’il remarqua que près de la moitié des hargnants étaient à terre. “Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais ça a du être terrifiant.”

     Il n’y avait rien à faire pour Jalina, mais le vieil homme se dirigea vers la fée que Beena avait ramenée à bord du navire. Elle était extrêmement pâle, visiblement malade. Entendant Luthien s’inquiéter pour elle, il appris qu’elle s’appelait Félicia. Quand il lui attrapa le bras pour prendre son poul, il se rendit compte qu’elle était froide et en sueur, et tendue. Avant qu’il n'ait eu le temps d’ordonner qu’on la déplace vers une cabine, pour qu’il puisse prendre soin d’elle, elle commença à être secouée de convulsions, et de la mousse sortit de sa bouche. Les yeux fermés, il appuya de ses mains sur ses tempes alors qu’il donnait les instructions pour ce dont il avait besoin. Cette histoire allait probablement bien se terminer, mais il y avait beaucoup de marge pour qu’elle se termine mieux.


*****************




     Adèle attendit d’être sûre que l’Elenya était suffisamment loin de l’invasion hargnante avant de baisser sa garde. La première chose qu’elle voulu vérifier une fois cela fait était la présence de Luthien sur le navire. En pratique, elle entendit la semi-ondine avant de la voir. Elle se laissa guider par la voix de la serveuse, pour finalement la trouver en train de chanter une berceuse à Félicia, pour l’apaiser. De l’autre côté de la convalescente, se trouvait le Diplomate, qui lui appliquait un tissu mouillé sur le front en marmonnant - il utilisait probablement un sort de soin. Jalina se trouvait un peu plus loin, Adèle ne la regarda même pas.

     Elle enleva sa veste pour la poser sur les épaules de la serveuse - le vent était de plus en plus fort et il commençait à faire froid, tout en se demandant ce qui avait pu arriver à la pauvre fée. Quand Félicia l’avait touchée un peu plus tôt dans la bataille, elle avait senti ses sens s’intensifier, sa concentration se décupler, et sa fatigue s’envoler. Et la dernière chose qu’elle avait vue la fée faire était de dévaster la moitié de la nuée d’hargnants simplement en les visant du poing. Elle avait ressenti à la fois de la crainte et de l’admiration en voyant la puissance que déchaînait son amie, mais elle ne pouvait que constater que cette puissance avait des effets secondaires terribles.

     Le Diplomate - visiblement perplexe face à ce qui arrivait à Félicia - demanda des informations sur les pouvoirs de celle-ci, exprimant tout l’étonnement qu’il avait eu de constater qu’elle ne semblait pas pratiquer la magie à la manière naturelle des fées. Lucy se pencha à côté de lui, attrapant dans sa main celle de leur amie - toujours inconsciente - et expliqua que la marmottonne ne comprenait elle même pas comment fonctionnait sa propre magie, et que ses pouvoirs étaient changeants et mystérieux. Le Diplomate inspecta la malade pendant de longues minutes, en silence. Il releva finalement la tête et annonça :

     « Elle devrait s’en sortir. Emmenez là à l’intérieur, laissez la se reposer. Et prévoyez à boire et à manger pour quand elle se réveillera, elle aura probablement très faim. »

     Adèle regarda deux des azurlandais faire léviter la fée avant dans l’emmener à l’abri. Ils prirent bien soin d’éviter Jalina, toujours allongée par terre. Elle regarda la porte se refermer derrière eux en se disant que le pire avait été évité. Elle retrouva Luthien, posa sa main sur l’épaule de la semi-ondine et lui adressa son sourire le plus charmeur. Si elle avait pensé être en train de prendre l’initiative, elle fut très vite troublée par le sourire que lui fit Luthien en réponse. C’est en entendant le cri de Gwynn que sa concentration lui revint, et qu’elle se rendit compte que les bras de la serveuse l’enlaçaient.

     Elle se détacha néanmoins de l’étreinte, ayant très bien compris ce qui était en train de passer. Gwynn était en train de se battre - avec un azurlandais, cela ne faisait aucun doute - et Adèle se réjouissait déjà à l’idée de rappeler sa soeur à l’ordre. Elle fut arrêtée en chemin par Luthien, qui lui avait attrapé le bras, et par le regard désapprobateur de Duchesse, qui lui fit signe de prendre la barre le temps qu’elle s’occupe de la situation. Adèle fit semblant de ronchonner, mais se précipita néanmoins vers sa tâche. Elle n’aurait jamais osé l’admettre, mais elle rêvait de piloter l’Elenya depuis qu’elle l’avait vue, même si c’était seulement pour quelques minutes, en attendant le retour de Duchesse.

     Elle entendait derrière elle le son de ses deux sœurs en plein argument. Pas l’une contre l’autre - même Adèle ne serait pas à l’aise en prenant le parti d’un azurlandais contre Gwynn - mais toutes deux contre l’azurlandais que sa sœur avait agressé, et le Diplomate qui tentait de calmer le jeu, probablement étonné par ce qu’il considérait comme de la mauvaise foi de la part de Duchesse.

     Elle entendait quelques azurlandais tenter de déchiffrer la magie qui était à l’œuvre, et qui avait invoqué une tempête sur Eilogiar, et le brouillard qui avançait plus vite qu’eux. Elle ne comprenait pas grand chose à leur charabia technique ; mais elle les comprenait quand ils exprimaient - à demi mot - leur crainte quant à leur destination et leur vitesse. Adèle ne voyait pas dix pieds devant la proue, et Duchesse voyait à peine mieux quand elle avait tenu la barre quelques minutes plus tôt. Derrière eux le tonnerre grondait, et le vent leur sifflait dans les oreilles. Mais les triplées étaient des pirates, s’il y avait une chose qu’elles savaient faire, c’était naviguer à l'instinct. Parce que ceux qui avaient osé braver les mers de l’Est sans instinct pour les guider n’étaient jamais revenus.

     Elle entendait aussi les marmottons, qui racontaient avec fierté le rôle qu’ils avaient joué dans la bataille. Ils s’interrogèrent sur le pouvoir que Félicia avait utilisé sur eux, et Adèle se remémora la scène également. Elle savait parfaitement qu’Arpenteur l’avait eue, et qu’elle avait été à deux doigts de s’en prendre à des alliés. Elle avait senti Bobolle essayer de la libérer, mais il lui avait transmis la peur qu’il avait pour Jalina, et avait décuplé sa fureur au lieu de la calmer. Mais Félicia était arrivée, et son toucher s’était répandue comme des vagues de chaleur dans son corps, et Adèle s’était sentie plus grande, plus forte, et plus rapide. Elle réalisait désormais qu’il n’en était rien, elle avait été la même, mais elle s’était battue comme elle ne s’était jamais battue avant, sans jamais se retourner contre ceux qui se battaient à ses côtés.

     « Qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu lui mets une couverture » Adèle ne réalisa pas immédiatement que Nylhin venait de poser une question, il avait parlé sur un ton qui exprimait tout sauf de l’étonnement, comme s’il s’agissait d’un simple affirmation. Bien que n’ayant pas la scène sous les yeux, elle savait parfaitement de qui il parlait. Quelqu’un venait de poser une couverture sur Jalina. « Elle avait l’air d’avoir froid » répondit Caramel, annonçant ce qui était d’une évidence absolue pour celle qui pilotait. Elle tourna la tête en direction de l’adolescent, et effectivement, il se trouvait à côté de la défunte, alors que les autres marmottons l’observaient, perplexes.

     Elle remarqua que Duchesse était de retour. Elle ne savait pas trop si elle devait faire semblant d’être soulagée de ne plus avoir à piloter le navire azurlandais, ou si elle pouvait se permettre de demander à sa sœur de lui laisser la barre à nouveau, à l’occasion. Finalement, elle s’écarta du gouvernail en souriant à Duchesse. Elle ne voyait Gwynn nul part à portée de vue - ce qui ne voulait certes pas dire grand chose dans ce brouillard qui se faisait de plus en plus épais, mais toute nouvelle était bonne à prendre.

     Il était temps de retrouver Luthien.


*****************




     Félicia se réveilla avec un mal de crâne intense et une connaissance absolue de la position des étoiles et de la lune dans le ciel. Cette dernière réalisation la surprit tellement, qu’elle eut le temps de parcourir mentalement onze constellation avant de réaliser qu’elle avait faim, très faim.  « J’ai grave, mais grave la dalle ! » dit-elle, plus au poulet qui était posé sur la table à l’autre bout de la cabine qu’à elle même. Ses amis avait toujours étonnés par son appétit vorace pour la viande - beaucoup de gens avaient une idée un peu fermée du régime approprié pour une fée - mais cette fois-ci elle s’étonna elle même de la vitesse à laquelle elle engouffra la volaille. Elle jeta un regard coupable vers Jalina, sa compagne de cabine, en se disant qu’elle aurait pu lui laisser un peu à manger.

     Elle essaya de pouffer de rire en réalisant qu’il était stupide de vouloir laisser de la nourriture à une morte. Sa gorge était si sèche qu’émettre le moindre son était aussi douloureux que difficile. Elle se vida le pichet d’eau dans la bouche, et se laissa tomber sur le sol, le cul par terre. La présence de Jalina dans la cabine lui traversa à nouveau l’esprit, mais elle chassa la pensée, elle ne faisait qu’empirer son mal de crâne. La fée resta assise par terre pendant vingt bonnes minutes, à compter les étoiles - bien qu’elle ne puisse pas les voir - et à attendre que sa migraine se dissipe. Elle était à peu près sûre qu’elle aurait dû tout sentir tourner autour d’elle, elle avait parfois la vague impression d’être sur le point d’être désorientée. Sa présence sur un bâteau volant aurait du amplifier le phénomène. Mais sa connaissance parfaite de la voute celeste, et de la position de ses astres atténuaient grandement ce problème, au point de le rendre presque inexistant.

     Une fois la douleur suffisamment voilée, elle réalisa que la pièce était légèrement brumeuse. Plus étrange encore, la porte avait beau être fermée, et aucune fenêtre n’étant présente, elle sentait parfois de légers courants d’air. Elle se rendit également compte que les bruits sourds à répétition qu’elle entendait depuis son réveil n’étaient pas dans sa tête, les passagers de … dans quel bateau était-elle ? Elle fouilla sa mémoire, et fut incapable de se souvenir d’être montée à bord d’un quelconque navire. Elle avait la presque certitude qu’Eilogiar avait été attaquée, mais elle n’arrivait pas à se souvenir d’une suite cohérente à ce point de départ. Elle n’avait pas été étonnée de voir Jalina morte à côté d’elle, ce qui signifiait donc qu’elle avait probablement vu ce qui s’était passé.

     Elle se releva en battant des ailes, ouvrit la porte, et se lança en quête d’information. La première réponse lui rentra littéralement dedans. Il s’agissait d’un marin, en uniforme blanc et azur, elle était donc à bord de l’Elenya. Il avait l’air plus surpris qu’elle, et regardait la cabine dont elle venait de sortir avec étonnement, comme s’il n’avait pas vu qu’il y avait une porte à cet endroit. Il passa derrière la fée sans dire un mot, scruta la pièce avec intensité, avant que ses yeux ne se posent sur Jalina. Il regarda avec négligence sous le tapis - comme si c’était stupide - puis repartit. Il recommença à scruter les environs avec déterminisme dès qu’il eut quitté la pièce.

     Dubitative, elle traversa le couloir, et se rendit sur le pont, où tout le monde était affairé. Certains cherchaient quelque chose, comme le marin qu’elle avait vu quelques instants plus tôt, d’autres discutaient - avec un air sombre - avec un vieil homme qui semblait être un azurlandais de haut rang, et le reste étaient occupé à appliquer les ordres de la pirate à la barre. Félicia fut étonnée de reconnaître Adèle au pilotage, sa sœur était pourtant censée être la capitaine attitrée ! Elle se tourna, puis se dirigea instinctivement vers les deux autres sœurs. Elle les trouva avec une facilité déconcertante, sachant qu’elles étaient à l’autre bout du navire. Gwynn semblait fatiguée, malade et apeurée, et Duchesse avait l’air à la fois inquiète et sur les nerfs.

     Elle s’installa à côté des deux femmes, et les observa un instant sans dire un mot. Elle écoutait le tonnerre qui grondait au loin - de là où ils venaient apparemment - observait la foudre qui frappait parfois, et sentait le vent qui soufflait. La même brume que celle de la cabine flottait sur le navire. Toujours sans parler, elle commença à observer le ciel. Elle était incapable de voir les étoiles, à travers ce brouillard qui entourait l’Elenya, et peut être que le ciel était nuageux. Mais la fée pouvait distinguer les constellations avec une précision inégalable. Elle se demanda ce qu’elle faisait là, à côté de deux personnes qu’elle connaissait peu, alors que ses amis auraient certainement aimé savoir qu’elle allait mieux. Elle n’aimait pas particulièrement le tempérament imprévisible et agressif de Gwynn, pourtant elle n’avait pas cherché à rejoindre qui que ce soit d’autre.

     Après un certain temps - Félicia aurait été capable d’indiquer le déplacement exact de chaque étoile pendant sa rêvasserie, mais pas le temps écoulé - elle se décida enfin à parler. Les deux pirates semblaient trop secouées pour s’étonner de l’arrivée de la fée, qui s’était installée à côté d’elles sans rien dire, mais Félicia réalisa qu’en temps normal, son attitude aurait été inconfortable. Elle demanda aux jeunes femmes comment elles allaient.

     Seule Duchesse répondit, Gwynn semblait n’avoir aucune envie de parler, et Félicia se sentit un peu coupable de sentir du soulagement, alors que la pirate n’avait pas l’air en forme. Elles étaient apparemment toutes les deux sorties indemnes de la bataille à Eilogiar. Félicia fut extrêmement étonnée d’apprendre qu’elle avait à elle seule abattu la majorité de la première vague d’assaillants d’un seul geste de la main, elle se demanda ce que son pouvoir avait pu être. Plus étonnant encore, elle avait utilisé ce même pouvoir soigner ses alliés et les immuniser contre la corruption d’Arpenteur. Pourtant, Gwynn avait commencé à avoir un comportement étrange alors que l’Elenya s’éloignait du champ de bataille - et de la tempête qui y naissait.

     « Elle est restée là, à regarder le corps de Jalina pendant je ne sais pas combien de temps, et puis tout à coup elle s’est énervée. Elle s’est mise à hurler et elle a attaqué le marin azurlandais le plus proche. Si Adèle n’avait pas été là pour l’en empêcher, elle aurait probablement jeté le pauvre homme par dessus bord. Et bien sûr, elle s’est battue avec Adèle après ça. Et c'était le deuxième marin qu'elle a attaqué depuis le début du vol, j'ai peur qu'il y ait des représailles ! »

     La voix de Duchesse était hésitante, comme si elle avait du mal à admettre ce qu’elle était en train de raconter.  « Et ensuite … », la suite du récit semblait encore plus pénible à raconter, Duchesse avait perdu en assurance, et baissait les yeux. Elle avait une main serrée autour de celle de sa sœur, alors que l’autre lui carressait le bras, comme si elle essayait de réconforter Gwynn qui s'était endormie.

     « Et plus tard, elle a commencé à avoir l’air inquiète. Et elle … et elle … et j’ai eu l’impression  qu’elle regardait des choses que personne d’autre ne voy… Elle s’est mise à stresser sans raison. Elle a commencé à aller mieux depuis qu’ils ont mis Jalina à l’intérieur, mais elle s’est remise à paniquer tout à coup »

     Duchesse avait bafouillé, et n’avait pas réussi à finir ses phrases, mais Félicia avait parfaitement eu le temps de comprendre ce qui s’était passé. Gwynn avait eu des hallucinations. La pirate était également imprévisible, voir lunatique, et semblait parfois incohérente. Et la fée ne s’en rendait compte que maintenant, mais elle faisait également preuve d’une paranoia exacerbée. Félicia était certaine de connaître ces symptômes, et elle se demandait comment aborder le sujet au près de Duchesse. Elle savait que la question de la santé mentale de Gwynn était un sujet extrêmement délicat.

     « Félicia ! Tu es là ! Je viens de voir que tu n’étais plus dans ta cabine. »

     Elles venaient d’être rejointes par Caramel, qui s’était précipité vers la fée, visiblement inquiet. La marmottonne se sentit rougir intensément, elle n’avait pas pris le temps de donner des nouvelles à ses amis, qui s’inquiétaient très certainement pour elle. Pour quelle absurde raison c’était elle précipitée vers Gwynn ? L’adolescent interrompit le flux de ses pensées en lui demandant si elle avait remarqué quoi que ce soit d’anormal depuis son réveil. Les azurlandais supposaient que la présence de brume sur le navire indiquait qu’un ennemi était à bord, et qu’un morceau de la tempête avait par conséquent suivi. Ils avaient fouillé le bateau de fond en comble, et utilisé de tous leurs sorts de détection, aucun n’avait trouvé quoi que ce soit. Le seul qui avait parlé après ces recherches avaient fait part d’une affirmation parfaitement évidente, il avait dit que Jalina était morte.

     « Hum, la brume tu dis ? Elle était particulièrement présente dans la cabine où Jal … »

     La fée ne termina pas sa phrase, elle s’était arrêtée net, sans avoir l’air d’avoir quoi que ce soit de plus à dire. Elle, Caramel et Duchesse regardaient autour d’eux, sans expression, à la recherche d’un sujet de conversation.

     « Oh ! On devrait y emmener Gwynn ! Elle n’a pas l’air très en forme. »

     Caramel se dirigea vers la pirate, et la souleva - avec visiblement plus de peine que ce qu’il avait prévu, même si sa fierté l’aurait empêché de l’admettre - pour l’emmener dans la cabine. Gwynn commença à s’agiter au fur et à mesure qu’ils avançaient, et s'agrippait à l’adolescent dans son sommeil. Elle hurla soudain, les yeux grands ouverts - mais Félicia n’était pas vraiment certaine qu’elle ait été réveillée - et fixant quelque chose qui s’approchait mais qu’elle seule semblait voir. Caramel avait visiblement du mal à rester debout, et il faillit faire tomber la pirate quand celle-ci s’effondra à nouveau, évanouie. Il reprit sa prise correctement, et parcourut les quelques mètres qui le séparaient de l’entrée de la cabine, où il déposa la sœur de Duchesse. Cette dernière entra ensuite, suivie par Félicia.

     « Je vous l’avait dit, la brume est particulièrement présente ici. »

     “Et concentrée sur Jalina”, pensa la fée.

     « Et quelqu’un a bougé Jalina »


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     Jalina se demandait bien pourquoi elle avait crié. Ça n’était pas comme si elle avait senti la flèche lui transpercer le cœur. En fait, elle n’aurait même pas été sûre d’avoir été blessée si elle n’avait pas eu la certitude absolue d’être morte. Elle avait bien quelques regrets, elle aurait aimé faire ses adieux à Bobolle, et elle aurait aimé venir en aide à ses amis, qui se battaient encore avec acharnement. Elle s’étonna un instant de les voir la défendre, alors qu’elle était déjà à terre, puis réalisa qu’ils protégeaient sa dépouille, pour pouvoir lui offrir un cérémonie. C’était adorable de leur part.

     Elle remarqua Bobolle qui faisait des allers retours entre elle et une créature qu’elle ne pouvait pas voir. Elle n’avait aucun doute sur le fait que son compagnon hésitait entre lutter contre Arpenteur, ou venir à sa rescousse, ou plus exactement, elle le sentait. Elle se demanda si c’était vraiment logique, elle était morte après tout, est-ce que Bobolle pouvait vraiment y faire quelque chose ? Elle aurait aimé lui demander de la laisser tranquille, et de continuer à protéger ses amis, mais quelque part, elle n’arrivait à s’y résoudre. Et puis elle était morte, elle ne pouvait pas.

     Elle se trouvait au beau milieu d’une scène de combat, il y avait donc énormément de cris. Des cris de rage, des cris de douleur, des cris de désespoir ou de peur. Pourtant, elle en entendit un, se détachant de tous les autres, même s’il n’était pas particulièrement fort. “Ah, une banshee ! Je vais enfin savoir à quoi elles ressemblent”. Jalina était contente de savoir que c’était le moment, on allait venir la chercher... Mais personne n’arriva, et elle n’entendit pas d’autre cri, les banshees n’étaient-elles pas censées hurler trois fois ? La jeune femme croisa les bras, commençant un peu à s’impatienter.

     Elle regarda tout autour d’elle. Les marmottons continuaient à se battre, et un peu derrière elle, l’Elenya commençait à s’envoler. “C’est dommage du coup, je n’aurai jamais l’occasion de monter dessus … sauf s’ils pensent à m’y offrir un voyage”. Voir toute cette action autour d’elle, alors qu’elle était immobilisée commençait à l’énerver, et à exacerber son ennui. Elle commença à trépigner des pieds, ce qui attira l’attention de Caramel. La diversion fut presque fatale à l’adolescent, qui fut sauvé in extremis par Adèle qui décapita la harpie - enfin le harpie - d’un coup d’épée. La tête roula jusqu’à Jalina, qui lui tira la langue.

     Elle releva la tête, en direction du ciel, et remarqua la personne qui l’observait. Il s’agissait d’un homme - en quelque sorte - vêtu seulement d’une jupe, dont la caractéristique la plus notable était sa tête, celle d’un chacal. Tête-de-chacal croisa ses deux bras sur sa poitrine, tenant dans chaque main un ustensile, ou un sceptre, Jalina n’en savait rien. Il commença à se pencher au dessus d’elle, puis se releva aussitôt. Elle pensait avoir reconnu de l’embarras dans l’expression de Tête-de-chacal, mais il lui était difficile d’être catégorique. Tête-de-chacal s’éloigna d’elle ; faisant comme s’il ne l’avait jamais vue.

     Jalina remarqua Félicia en train de jouer avec Bobolle, et regarda son compagnon échapper à la fée coup après coup. Enfin quelque chose de divertissant ! La fée se dirigea vers elle, et se posa sur elle et lui attrapa la main. La guerrière sentit ses forces revenir, et se demanda un instant si elle était toujours morte. Voyant Félicia observer la flèche qui l’avait tuée, Jalina leva la tête pour mieux la voir. “Ah mince, j’avais oublié ce détail”. Elle adressa un clin d’œil à Félicia, qui répondit en s’exclamant « Oh elle est déjà morte ! », puis reposa sa tête sur le sol. Elle se sentait à l’aise, et en forme, et elle ne voyait plus le combat autour d’elle. Juste le ciel bleu, des montagnes et des arbres. Apaisée, elle laissa le sommeil venir.

     Elle se réveilla dans ce qui ne pouvait qu’être une cabine de l’Elenya, un petit drapeau azurlandais était visible dans un coin. Félicia était allongée dans un autre des lits de la cabine, visiblement mal en point. En tout cas, c’était l’impression qu’elle donnait, son teint était pâle, presque verdâtre, mais cela n’avait peut être pas la même signification pour les fées, parce que la marmottonne affichait un sourire béat. Jalina essaya de se lever pour aller voir son amie de plus près, mais il y avait quelque chose qui lui pesait sur le ventre. Elle regarda ce que cela pouvait bien être, et fut vite confrontée à une réalité qui lui avait échappé “Oh ! Je suis morte, je peux pas me lever c’est vrai !”. Elle sourit en se rendant compte que les marmottons avaient pensé à l’emmener avec eux sur l’Elenya. Elle s’installa confortablement dans son lit, elle ne savait pas combien de temps elle allait encore devoir attendre.

     La visite suivante avait un corps humain et une tête de hiboux, avec des serres au bout des jambes. Jalina pensa instantanément à Tête-de-chacal, et décida de nommer cette personne Pieds-de-piaf. Elle ne savait pas trop comment Pieds-de-piaf était entrée. Elle n’était pas là quelques instants plus tôt et Jalina ne l’avait ni vue apparaître, ni passer la porte, ni quoi que ce soit d’autre pouvant expliquer sa présence. Pourtant, elle se trouvait indéniablement devant la marmottonne. Pieds-de-piaf ne resta pas beaucoup plus longtemps que Tête-de-chacal, elle émit un son qui aurait autant pu être un « Oh ! » de surprise, que le cri d’un hiboux. L’instant d’après, elle n’était plus là.

     Sa cabine était étrangement pleine de brouillard, constata-t-elle, et venteuse pour une cabine fermée. Mais l’arrivée de la prochaine créature rendit tout à coup cette brume moins étonnante. Des morceaux de brume se détachèrent de la masse flottante, s’épaissirent jusqu’à devenir dense et tangibles, et former un squelette. Un autre morceau de brume se détacha, et noircit, avant de se poser sur les épaules du squelette et former une cape de fumée et de tissu. Jalina n’aurait pas su expliquer exactement pourquoi, le squelette en lui même aurait certainement dû être inquiétant, mais son chapeau trop grand et le bâton qu’il venait de ramasser au sol le rendaient absolument sympathique. Jalina décida de l’appeler William.

     « Bonjour madame. » Le squelette parlait avec une voix chaude et amicale, si elle ne l’avait pas eu devant les yeux, Jalina aurait imaginé un homme grand et rond, au visage bienveillant. « Je suis désolé de ne rien pouvoir faire pour vous, il semblerait que je sois venu par erreur. Je vais m’occuper de contacter les autorités compétentes avant de vous laisser. »

     Will était de loin le visiteur préféré de Jalina, c’était le seul à lui avoir adressé la parole ! Il tapa trois fois le sol de la cabine avec son bâton et des vagues se formèrent dans la brume. Jalina cru reconnaître des mini-créatures marines se former autour d’elle, des petites ondines nageaient dans la brume, survolées par ce qui devait être des sirènes. Et elle entendait indéniablement le son de la mer. Elle vit une baleine sauter près de son lit, et c’est seulement quand celle-ci retomba dans la mer de brume que Jalina remarque William avait disparu. Les mini-créatures de brouillard s’évanouirent, laissant place pendant une fraction de seconde à ce qui était certainement un visage. Et puis il n’y eu plus personne dans la cabine, à part et Félicia qui dormait encore. Et malgré le départ de William, Jalina avait toujours l’impression qu’un nuage s’était posé sur le fond de la cabine.

     Les passages continuèrent pendant un certain temps - Jalina était incapable de faire la moindre estimation, elle supposait que le temps n’était pas vraiment significatif pour les morts - mais ses visiteurs étaient encore plus rudes que Tête-de-chacal et Pieds-de-piaf. Ils la regardaient pendant quelques instants, comme si elle était un insecte particulièrement rare. Ceux qui étaient venus à plusieurs faisaient des commentaires sur elle avant de s’en aller, mais personne ne lui adressait la parole, même quand elle leur parlait. Elle avait déjà rencontré des walkyries, juste après la chute du Celeste, et quand deux d’entre elles arrivèrent dans la cabine et l’ignorèrent comme tous les autres, elle s’énerva et leur jeta le premier objet qu’elle put attraper.

     Ça n’est que quand son projectile s’éclata contre le mur - les walkyries avaient bien sûr disparu - qu’elle vit ce qu’elle avait jeté. Il s’agissait d’un petit masque noir, tout juste assez grand pour un enfant. D’où pouvait-il venir ? Elle sentit la rage monter en elle - elle se sentait trompée - et commença à taper contre le mur en hurlant. Elle s’arrêta quand un azurlandais ouvrit la porte de la cabine et la regarda avec des yeux écarquillés, Luthien et Lucy arrivèrent juste derrière lui, inquiétude sur leur visage laissant vite place à de la surprise. « Jalina ? » demanda Lucy, avant que son regard ne soit attiré ailleurs. Toute trace de surprise se dissipa dans leurs yeux quand ils virent quelque chose qui se trouvait près de son ventre, et il quittèrent la cabine. Curieuse, la guerrière chercha des yeux ce qui avait pu provoquer une telle réaction, et son regard s’arrêta sur la flèche plantée dans son cœur “oh, je suis morte, c’est vrai !”. Elle se calma et ferma les yeux.

     « J’ai grave, mais grave la dalle ! » Jalina sursauta en entendant que Félicia s’était réveillée. La fée était en train d’observer avec envie le poulet que la guerrière n’avait pas remarqué jusque là. Elle commença à avoir elle même faim en voyant la fée engloutir le poulet à une vitesse qui ne semblait pas particulièrement saine. « Hey, tu pourrais m’en laisser un peu quand même ! », Félicia tourna la tête dans sa direction, et la regarda, visiblement honteuse de l’avoir oubliée. Jalina eut l’impression que son amie allait se mettre à rire, mais le son que produisit la fée lui fit se demander si Félicia ne s’était pas coincé un os de poulet en travers de la gorge. La fée but tout le contenu d’un pichet d’eau en deux gorgées, et se laissa tomber lourdement par terre.

     « Félicia ? Ça va, tu t’es pas fait mal ? ». Jalina réalisa que son amie était au beau milieu de ce qui ne pouvait être qu’une énorme gueule de bois, et que le bruit lui faisait mal à la tête. Elle cessa donc de lui parler. La fée resta assise par terre pendant quelques minutes, à regarder en l’air et marmonner des noms d’étoiles et de constellations, comme si elle arrivait à les reconnaître dans les nœuds du bois au dessus d’elles. La fée se redressa subitement, avec la moue qui signifiait généralement qu’elle venait d’avoir une révélation, ou qu’elle venait de se poser une question particulièrement ardue. Elle sortit de la cabine sans se retourner, même quand Jalina lui lança un « Hey ! » pour la retenir.

     A nouveau seule, elle pensa à tous les visiteurs qu’elle avait eus. La plupart d’entre eux avaient été humanoïdes, remarqua-t-elle. Ils avaient souvent un détail particulier, comme William qui n’avait ni chair ni peau, d’autres qui étaient partiellement animaux, ou avaient plus de têtes ou de membres que la normale. A part une créature qui avait ressemblé à un dragon - qui était apparue au beau milieu des flammes d’un incendie soudain dans la cabine pour la plus grande frayeur de Jalina - tous ses visiteurs avaient été des variations d’humains. Et le lévrier, corriga-t-elle. Elle avait d’abord pensé qu’il s’agissait simplement d’un passager - ou plutôt du chien d’un passager - notamment parce qu’il ne l’avait pas ignorée. Mais le chien - Toby, avait-elle-décidé - avait alterné entre plusieurs âges, un chiot, un jeune chien fougueux, un chien plus âgé, et un vieux chien mourant. Jalina avait la sensation qu’il avait été tout cela à touts instants, mais qu’elle avait juste retenu une apparence ou une autre en fonction des moments.

     L’olivier qu’elle avait vu un peu plus tôt était sûrement un visiteur lui aussi, pensa la marmottonne. Elle ne s’en était pas rendu compte tout de suite, parce qu’il s’agissait d’un arbre, et qu’elle avait eu l’impression qu’il avait toujours été là. Mais la présence d’un arbre dans un bateau, et surtout son absence soudaine signifiaient clairement qu’il ne s’agissait pas d’une plante quelconque. Il y avait peut être d’autres visites qu’elle n’avait pas su reconnaître en tant que telles, comme les ombres qu’elle avait cru voir se déplacer sur les murs, ou la petite créature, accrochée à la flèche dans son … A quoi pensait-elle, un instant plus tôt ?

     La visite suivante fut celle qui l’intimida le plus. Elle remarqua l’odeur en premier, l’air était devenu épais et humide, difficilement respirable. Mais surtout, il empestait le moisi et la pourriture … et l’iode, étonnamment. Se sachant elle même morte Jalina se sentit extrêmement mal à l’aise en reconnaissant l’odeur d’un corps en décomposition, elle ne voulait pas commencer à pourrir alors qu’elle était encore là ! Mais la puanteur venait de la créature qui était présente avec elle dans la cabine, un monstre à l’allure vaguement féline, dont les formes étaient difficilement discernables car elle était principalement composée d’ombres liquides qui se détachaient et se rattachaient à son corps.

     La gueule de la créature prenait la plus grosse partie de sa tête, et Jalina pouvait voir 6 rangées de dents sur lesquelles coulaient des liquides rouge-sang ou noirs et gluants. Les inhalations du monstre ressemblaient plus à une noyade qu’à une réelle respiration, et Jalina qui n’avait pas été particulièrement impressionnée par ses précédents visiteurs, espérait pour la première fois que la créature s’en aille sans rien lui dire ou faire. Le monstre la regarda un instant, et Jalina se demanda si la forme de la gueule était censée représenter un sourire, puis il fit demi tour et se dirigea vers la porte, à travers laquelle il passa, ou coula. La guerrière ne chercha pas à nommer à cette dernière visite, mais un nom s’imposa à elle, Tréfond.

     Quelques secondes plus tard, une jeune femme cria. “Quelqu’un l’a vu ?” s’étonna Jalina. Après quelques instants, elle vit Caramel entrer, portant dans ses bras une des sœurs d’Adèle. Elle pensa reconnaître Gwynn, elle en était même sûre, mais elle ne l'avait jamais vue dans un tel état de faiblesse. la pirate, certes peu hostile envers Jalina ne tarissait pas d'éloge pour Firkan, et la marmottone ressentait moins de compassion pour elle que pour ses sœurs. Caramel posa la jeune femme sur la couchette qu’occupait précédemment Félicia, et son regard se fixa sur la guerrière. Duchesse et la fée arrivèrent juste après le jeune homme. «Je vous l’avait dit, la brume est particulièrement présente ici. » remarqua Félicia, faisant comprendre à Jalina qu’elle n’était pas la seule à la voir. « Et quelqu’un a bougé Jalina » répondit Caramel. La guerrière trouvait cette remarque parfaitement stupide, personne ne l’avait déplacée, elle avait bougé toute seule. Elle chercha du regard le masque qu’elle avait brisé quelques instants plus tôt, quelque chose lui échappait. Elle tourna la tête, vers la flèche qui l’avait tuée. Le masque était à la taille du visage du démon qui la maintenait dans son cœur. Surprise, elle se redressa d'un coup.


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     Duchesse sursauta quand la morte se releva. Jalina était en parfaite forme, donc son geste n’avait rien d’étonnant, c’était plutôt l’expression de hargne sur son visage qui avait surpris la pirate.Ce n’est que quand la marmottonne arracha la flèche plantée dans son cœur que la capitaine de l’Elenya réalisa ce qui aurait pourtant du être évident, elle n’était absolument pas morte. Le trait que la guerrière avait dans les mains l’instant plus tôt disparut sous leurs yeux et réapparut dans la patte d’une petite créature qui était tombée par terre quand Jalina avait attrapé la flèche à laquelle elle était accroché. Le démon fit apparaître un arc, qu’il banda en direction de celle que tout le monde avait cru morte.

     Mais Jalina lui avait sauté dessus bien trop vite et son tir avait été dévié. Duchesse observa Caramel, qui avait une flèche planté dans le ventre, et qui était en train de tomber par terre. La marmottonne enragée sauta sur l’adolescent et lui asséna un de ses coups de poings les plus violents. En voyant le petit être s’enfuir, la pirate réalisa que c’était lui que la guerrière avait tenté d’attaquer, mais qu’il avait esquivé le coup. Sans s’excuser au près de l’adolescent qui était à terre après le coup qu’il s’était pris, Jalina se précipita à l’extérieur de la cabine, à la suite du démon qui tentait de fuir. La fée quitta la cabine juste après, non sans regarder une dernière fois Gwynn, endormie.

     Duchesse aida l’adolescent à se redresser, et le laissa s’appuyer sur elle pour le guider jusqu’au second lit de la cabine - celui que Jalina venait de laisser. Il était probablement trop occupé à reprendre son souffle pour se poser la même question qu’elle. Elle était certaine d’avoir vu le démon depuis le début, et ne doutait pas que la situation était exactement la même pour tous les autres. Alors pourquoi personne n’avait-il pensé à la créature quand le Diplomate avait annoncé qu’un ennemi était à bord ? Elle retourna vérifier que sa sœur était toujours paisiblement endormie, et étendit une couverture sur elle, avant de quitter la cabine pour voir ce qui se passait à l’extérieur.

     Elle trouva une bonne partie de l’équipage, dont Luthien, Félicia et le Diplomate, autour de Jalina en train de lui poser des questions sur son état. Certains affirmant à voix basse, pas tellement sûr de ce qu’ils disaient, qu’ils pensaient peut-être qu’elle était probablement morte un peu plus tôt. La guerrière ignorait complètement leurs questions, et trépignait en regardant Nylhin et Lucy à ses pieds. Le corps de l’elfe gisait sur le sol, et la pyromancienne était agenouillée à côté de lui, perplexe. « Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose qui cloche ? Il ne ressemble pas aux morts que j’ai connus. » Personne ne semblait avoir écouté ce qu’avait dit Lucy, et Duchesse chassa la question de son esprit. Elle était persuadée d’avoir quelque chose d’important à dire, à propos de la brume, et de l’intrus, mais ne parvenait pas à retrouver quoi.

     Jalina se pencha elle aussi à côté de Nylhin, l’observa en détail et sa rage refit surface. Elle attrapa l’épée de l’elfe et s’en servit pour couper en deux la flèche plantée dans le cœur de celui ci. Encore une fois, Duchesse réalisa en voyant le démon esquiver le coup que c’était lui que la guerrière visait. La marmottonne se lança à la poursuite de la créature, tentant d’abattre coup après coup la lourde épée qu’elle avait empruntée. L’agilité avec laquelle la guerrière se déplaçait à la suite de la créature n’étonna pas Duchesse, elle l'avait vue combattre. La pirate fut pourtant étonnée de la voir manier la lourde épée de l’elfe avec la même dextérité que ce dernier. Elle se battait avec exactement le même style que lui !

     Esquivant avec peine les assauts répétés de la marmottonne berserk, la créature parvint à rester à l’écart suffisamment longtemps pour tirer une flèche, qui alla se planter directement dans le cœur du Diplomate. La créature disparut de l’endroit où elle se trouvait un instant, et où l’épée que maniait Jalina s’abattait, et réapparut sur la flèche. Le vieil homme était mort. La marmottonne enragée regardait autour d’elle à la recherche d’un ennemi quelconque. Le marin azurlandais qui lui barrait la vue s’écarta, et elle pu voir le défunt. Elle se calma, rendit son épée à Nylhin, qui venait de se relever, et s’approcha du représentant azurlandais. Elle recommença à trépigner du pieds en l’observant, puis fixa son regard sur la flèche dans son cœur. Elle grogna et attrapa quelque chose qui était accroché au trait. Il s’agissait du démon qu’elle avait combattu un peu plus tot ! Le petit monstre se débattit, et parvint à mordre la guerrière qui le lâcha par mégarde. Elle n’eut pas le temps de l’attraper à nouveau, il avait tiré.

     Mais dans la précipitation, il n’avait pas tiré assez loin, et avant que Jalina n’ait eu le temps de réaliser que l’azurlandais à côté d’elle était mort, elle avait sauté sur lui, faisant fuir le démon. Le pauvre homme ne semblait pas avoir eu le temps de comprendre ce qui s’était passé. Duchesse eut tout juste le temps de voir Gwynn et Caramel arriver, s’appuyant l’un sur l’autre qu’une flèche se planta dans le cœur de sa sœur, Gwynn était morte.

     La mort ne semblait pas avoir de grandes conséquences sur le caractère de la pirate néanmoins. Gwynn se redressa et repoussa violemment Caramel qui tomba à terre. Elle regardait la flèche qui l’avait tué avec un air dépité, comme s’il s’agissait d’une gêne bénigne. Elle attrapa quelque chose qui y était accroché, il s’agissait du démon que Jalina avait combattu ! Elle cracha au visage de la créature, lui tordit le cou, et le jeta aux pieds de Jalina avant de se précipiter sur Lucy. Elle eut le temps de la frapper trois fois en plein visage avant que Nylhin et Adèle ne l’immobilisent, se prenant eux même de nombreux coups. L’elfe l’assomma d’un coup de coude, et aidé d’Adèle, ils l’emmenèrent vers l’intérieur du navire.

     Duchesse aurait voulu défendre sa sœur, mais elle savait que vu les circonstances, Gwynn pouvait s’estimer chanceuse d’être emmenée vers un endroit où elle allait probablement être enfermée. Si Duchesse, et même Adèle, n’avaient pas été là, Gwynn aurait sans aucun doute été jetée par dessus bord. La capitaine aurait voulu rejoindre sa sœur, pour lui parler, mais une nouvelle réalisation c’était imposée à elle. Si la brume s’était dissipée à la mort du démon jeté par dessus bord par Jalina, l’Elenya - que plus personne ne pilotait pour le moment - était poussée par un vent qui croissait en intensité.

     « Quoi encore ? » s’énerva la pirate.


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     Nylhin, Lucy, Jalina, Félicia, Luthien et Caramel étaient assis dans une des salles du navire, seuls. Quand le Diplomate avait appris que Jalina pouvait communiquer avec sa sphère de zélendria, toujours présente à la bataille d’Eilogiar, il l’avait assommée de question, et la guerrière n’avait pas eu besoin de feindre la fatigue et la confusion pour s’excuser. Elle avait dit que la situation semblait sous contrôle. Elle avait admis à voix basse à ses amis que Bobolle avait indiqué qu’Eric faisait preuve d’une bravoure et d'un héroïsme extrêmes, au plus grand désarroi des marmottons, qui sentaient que le prince allait être insupportable si ce genre de remarques lui revenaient. Elle leur avait aussi dit que Saiko était arrivé, accompagné, sur le lieu du combat, et qu’il avait participé à la capture d’Arpenteur. Bobolle n’avait cependant pas pu en dire plus, toujours occupé à maintenir l’errant immobile.

     On lui avait demandé ce dont elle se souvenait du temps où tous la croyait morte. Mais comme tous ceux qui avait été victime de l’étrange créature, elle n’avait aucun souvenir précis de ce qu’elle avait vu. Ils lui échappaient comme s’il ne s’agissait que d’un simple rêve. Elle eut tout juste le temps de prononcer le nom d’un certain William, puis oublia ce dont elle était en train de parler.

     Exténuée, elle s’était finalement écartée de l’agitation qui régnait encore sur le navire, ne laissant que ses amis la suivre. Ils avaient laissé derrière eux les azurlandais et les pirates qui tentaient de reprendre le contrôle du navire. L’Elenya était entraînée vers une destination inconnue, emportée par une force - le vent - dont ils n’arrivaient pas à déterminer l’origine. Assis en cercle, les marmottons étaient muets, tous très fatigués d’être toujours éveillés si tard. Ils furent vite rejoints par l’erdian de Caramel, sur lequel l’adolescent eut la surprise de trouver un Vanille endormi, aucun des événements récents n’avait sorti l’écureuil de son sommeil, semblait-il.

     Jalina sentit quelque chose se poser sur son épaule, et réalisa qu’il s’agissait de la tête de Luthien, qui s’était assoupie. Lucy et Nylhin se levèrent à la recherche de couvertures, et réapparurent quelques minutes plus tard les mains pleines. Ils posèrent les deux plus grandes sur le sol, en guise de matelas, Nylhin aida Caramel à y allonger Luthien, puis les marmottons se repartirent les couvertures restantes avant de se souhaiter bonne nuit. Ils auraient pu se soucier de se trouver des lits - ou peut être qu’il n’y en avait pas assez pour tout le monde, et ils auraient peut être du demander s’ils pouvaient s’installer ici. Mais ils s’endormirent sereins, parce qu'ils étaient tous sains et saufs. Ils sentaient que le repos allait être nécessaire pour la suite des événements, mais s’ils n’avaient aucune idée de ce qui les attendaient.

     Seule Félicia resta éveillée, elle se sentait parfaitement en forme. Et même si elle n’en était pas parfaitement certaine, son pouvoir lui donnait l’impression que quelque chose était en train de se passer dans le ciel - qu’elle pouvait toujours sentir sans le voir. Elle avait l’impression que les étoiles étaient en train de s’éteindre. Puis, elle sentit le ciel entier disparaître d'un coup, et Jalina et Luthien se réveillèrent toutes les deux en sursaut. La guerrière s’était levée en poussant un juron, alors que la serveuse semblait légèrement étonnée mais calme. Jalina expliqua que son lien avec Bobolle était muet, elle ne pouvait plus communiquer avec lui. Félicia n’eut pas le temps de demander ce que cela pouvait signifier, ou de parler de la disparition du ciel, Luthien leur donna la réponse sans tarder.

     Sur le pont, Duchesse grogna en arrivant au même constat. Quand le Diplomate lui demanda ce qu’il se passait, elle lui demanda s’il était capable d’indiquer l’endroit dont ils venaient. Il pointa une direction du doigt sans aucune hésitation, et la pirate lui fit remarquer qu’il était en train de montrer l’avant du navire, ce qui était probablement l’endroit vers lequel il se dirigeait. Incapable de se résigner à pointer la poupe, alors que la logique aurait voulu qu’ils viennent de l’arrière du bateau, il réalisa lui aussi où ils se trouvaient. Il était déboussolé par la magie des mers de l’Est.


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     Gwynn observait la lune, à l’écart des azurlandais encore éveillés, et tentait d’en percer le mystère. L’astre lunaire lui semblait différent depuis qu’ils avaient atteint les mers de l’Est. « Peut être qu’Alec m’empêchait volontairement de quitter les terres et mers de l’ouest. » Elle se sentit mal à l’aise à cette idée, elle avait l’impression que Firkan la trahissait à nouveau d’outre tombe. « Non … il tenait la majorité de ses pirates à l’écart de nos mers … Non ! Pas lui, Gorgorbé ! » Étonnamment, cette réalisation ne fit pas disparaître le malaise qui s’était installé dans son ventre. Au contraire, il semblait empirer.

     Au dessus d’elle, la lune se faisait encore plus intrigante, comme si la pirate la découvrait à nouveau pour la première fois, comme s’il y avait quelque chose de dissimulé dans l’astre qui lui avait échappé tout ce temps. « L’autre face ? » Alors que la question, et ce qu’elle s’apprêtait à faire, lui paraissaient absurdes, elle se mit debout, leva une main en direction de la lune et l’attrapa entre le pouce et l’index avant de la retourner comme un médaillon. Elle sursauta en réalisant que la lune s’était effectivement retournée, et que la face qu’elle connaissait avait laissé place à un miroir, dans laquelle son visage se reflétait. Elle resta figée par l’incompréhension et la panique pendant quelques secondes avant de penser à voix haute « Oh, c’est un rêve ».

     Soulagée, elle se laissa tomber sur son trône dans sa forteresse de glace. Elle avait l’impression d’avoir énormément vieilli, et se sentait lourde, comme si son corps n’était plus qu’un poids qu’elle ne faisait qu’habiter. Elle était soudainement épuisée. Ses yeux restèrent ouverts alors que sa vue se ferma, dans une tentative vaine de trouver un peu de repos. Dans le noir, son corps se faisait encore plus agressif, sa propre respiration n’était que le râle lointain d’une gigantesque créature, et elle se sentait écrasée par le mouvement régulier de sa poitrine. Sa propre odeur lui donnait mal à la tête, et elle était assaillie par les sens d’elle-même. Mais par-dessus tout, la couronne sur sa tête se faisait écrasante et dure, comme le barreau métallique de la prison qui la retenait.

     Elle ouvrit sa vision à nouveau, le reste de ses sens lui étant devenus insupportables. Elle croyait apercevoir des silhouettes autour d’elle, comme autant de fantômes qui la regardaient et l’écoutaient paniquer, avant de s’évanouir et de n’avoir jamais existé. Il y avait des voix, une rumeur difficilement discernable mais omniprésente. Pourtant elle se sentait incapable de les rejoindre ; malgré l'envie qui mordait à son cœur.

     Sa tête se tourna vers la gauche ; mais, alors qu’elle avait suivi un mouvement du coin du regard, sa vision se tourna vers la droite, ce qu’elle voyait et la direction de ses yeux semblaient n’être absolument pas corrélés. C’était là, à l’endroit qui aurait du être caché derrière sa tête qu’elles se trouvaient, des ombres terrifiantes et gigantesques. « Comment peuvent-elles grandir, alors que rien ne les a jamais projetées ? ». Gwynn eut soudain l'impression d'être au pied, ou écrasé par le pied, d'une entité gigantesque qu'elle n'arrivait pas à discerner. Une créature sans nom dont personne n'avait su lui parler.

     Terrorisée, elle appela sa mère à l’aide, celle-ci venait d’entrer dans la salle du trône, guidée par un jeune homme qui lui indiquait sa fille du doigt. Ils semblaient tous les deux bien petits à côté de la divinité qui l’écrasait, mais cela jouait en leur faveur, ils étaient apparemment tous les deux passés inaperçus. Elle se demanda comment sa mère pouvait être en train de l’aider à se relever du sol, alors qu’elle était certaine d’être toujours assise sur son trône. Le jeune homme l’attrapa dans ses bras, comme si elle n’était rien de plus qu’une poupée de chiffons, et quitta la pièce en courant.

     Avant que la porte ne se referme, Gwynn se regarda une dernière fois, presque immobile sur son trône dans la forteresse de glace.

     Elle se demanda si c’était comme cela qu’elle allait finir, une vieille femme mourante, et abîmée, prête à être emportée par le moindre coup de vent parvenant à franchir les murs cristallins qui la protégeaient.

     Quand elle se réveilla, l’horizon orange lui fit comprendre que l'aube arrivait. Et à côté d’elle, une sylphe de Sarn fraîchement arrivée l’observait.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. juil. 14, 2014 4:00 pm

     Le Diplomate avait vite constaté avec amertume que la magie des azurlandais était devenue ineffective depuis qu’ils étaient dans les mers de l’Est. Il savait que le pacte avait été introduit dans le cœur de l’Elenya. Il avait s’agit d’un geste diplomatique - de sa propre initiative - à l’encontre des pirates. Mais personne n’avait pensé que le bâteau se retrouverait effectivement un jour dans ces mers, et le sortilège n’avait pas été correctement testé. Ils savaient désormais qu’il avait pour effet d’absorber la magie des azurlandais à bord. Il avait été soulagé d’entendre la certitude qu’avaient les mages sur la durée de cet effet, ils ne le pensaient pas permanent, et éstimaient qu’ils allaient retrouver leurs pouvoir dès qu’ils auraient quitté ces mers, ou se trouveraient suffisamment loin du navire.

     Sachant que le sortilège du pacte était activé, il ne s’était pas attendu à ce que l’Elenya vole encore, et pourtant, ils étaient encore en plein ciel. Duchesse lui avait comprendre qu’elle n’avait plus la maitrise de la direction, quelque chose les avait attirés dans les mers de l’Est, et ce quelque chose était visiblement déterminé à les conduire à un endroit précis. Cette information le rendais nerveux - il n’aimait pas n’avoir aucune idée de ce qui les attendait, n’avoir aucun contrôle, et n’avoir aucun moyen de communication avec les siens - mais il restait relativement serein.

     Il savait que les mers de l’Est échappaient complètement à l’emprise de Gorgorbé, et ce dernier était un ennemi commun suffisamment puissant pour garantir la sécurité des azurlandais. Et puis - même si elle avait refusé de révéler son savoir à ceux qui ne pouvaient pas deviner, c’est à dire tout le monde sauf Duchesse, Adèle, Lucy et Jalina - Luthien semblait avoir avoir une idée assez précise de ce qui se passait, et les cinq jeunes femmes étaient confiantes. Il s’était demandé si cette information n’était disponible qu’aux femmes, mais à l’exception de Lucy, elles connaissaient toutes bien les mers de l’Est, parce qu’elles avaient navigué dans des bateaux pirates, et Luthien y avait de la famille. Il avait également constaté que ni Félicia ni les mages azurlandaises ne semblaient saisir ce qui se passait. Et il était certain que Gwynn - qu’il avait croisée sur le pont un peu plus tôt alors qu’il la croyait enfermée dans une câle - avait très bien compris ce qui leur était arrivé.

     L’Elenya était donc pilotée par une entité dont il ignorait l’identité. Il était tout de même surpris de la voir voler, connaissant les anciens termes du pactes, qui interdissaient de voler dans ces mers, il se serait attendu à ce que le navire amérisse. Mais il n’allait pas se plaindre, l’Elenya n’était probablement pas capable de supporter un long voyage en mer. Il décida de chasser ces questions pour le moment, épuisé par cette longue journée. Il ne s’était certes pas battu, mais il n’était plus tout jeune. Il se trouva un endroit où dormir. Il n’eut même pas le temps de s’endormir quand on lui anonnça qu’ils avaient de la visite. Il grommela un peu, mais suivit l’azurlandais qui était venu le chercher.

     Sur le pont se trouvait une créature qui ressemblait à une sirène, ou une harpie - il se passait visiblement quelque chose d’important avec cette espèce, dont il avait rencontré cinq variantes en une semaine. L’apparence de la messagère - il supposait que c’était son rôle - fit comprendre au Diplomate ce que Luthien et les cinq autres jeunes femmes avaient compris depuis longtemps. Si elle ressemblait à une sirène c’était parce qu’elle avait été façonnée pour ressembler aux harpies des mers. Son buste était fait de sable qui roulait sur sa peau comme le long des plages sous le vent. Ses jambes - qui se terminaient par des serres - étaient faites de roche lissée par les vagues. Ses cheveux colorés étaient faits de corail, et ses ailes étaient constituées d’algues et d’écume. Elle avait pour seuls habits des colliers et bijoux de coquillages. Il s’agissait évidemment d’une sylphe de Sarn, qui était très certainement l’entité qui les avait guidés jusqu’ici. Ses soupçons étaient confirmés, il s’agissait de quelqu’un qui ne leur ferait probablement aucun mal tant que Gorgorbé était leur ennemi commun. Mais Sarn ! Un Marin ! Le pauvre homme n’en menait pas large.

     Il remarqua les triplées à côté de la sylphe. Elles étaient toutes les trois crispées, et le Diplomate fut étonné de ne constater aucune tension entre Adèle et Gwynn. Même Luthien, qui venait de rejoindre Adèle pour la consoler regardait Gwynn avec compassion. Sachant que c’était leur calme qui lui avait permis de rester confiant jusque là, malgré leur présence dans les mers de l’Est, cette scène ne faisait que contribuer à son malaise.

     Il se força à calmer ses craintes, et salua la sylphe avant de se présenter, et de lui assurer le parfait respect des conditions du pacte, et l’amitié de Luin-Talath. La messagère se présenta à son tour et - comme il l’avait deviné - expliqua parler au nom de Sarn. Le Marin allait guider l’Elenya jusqu’à Longue Rose - les triplées grognèrent en entendant ce nom - où ils pourraient se reposer ou se restaurer pendant la journée. A la tombée de la nuit, Sarn les rejoindrait, et leurs chemins se sépareraient. Gwynn allait rester avec le Marin. Ceux qui le désireraient, se verraient offrir une place à bord d’un navire vers les terres de l’ouest ; le Diplomate savait que les longrosés était sous la protection du Marin, et avaient la possibilité de naviguer aisément entre leurs terres et l’ouest. Et enfin les autres étaient libres de choisir de monter à nouveau à bord de l’Elenya pour leur prochaine destination. Le Diplomate n’aurait pas su indiquer ce qui lui donnait cette impression, mais il était presque certain que la sylphe n’avait pas l’intention de laisser le choix à certaines des connaissances de Duchesse. Lucy tout particulièrement.

     Il écouta un temps les azurlandais débattrent entre eux sur la décision qu’ils allaient prendre, beaucoup voulaient rentrer à Luin-Talath, s’assurer qu’elle n’avait pas été attaquée comme sa cité alliée. Mais ils n’osaient pas quitter l’Elenya. Laisser le navire aux mains d’un Marin alors qu’il était piloté par une pirate n’était juste pas imaginable pour les habitants des landes bleues. Puis il se souvint qu’il était l’homme le plus gradé ici, que c’était à lui de prendre une décision. Celle-ci lui paraissait évidente, difficile à prendre certes, mais évidente. Beaucoup d’entre eux étaient des mages expérimentés, des ingémages même. Ils étaient chargés d’étudier le comportement des sortilèges sur un si long voyage. Mais leurs compétences étaient inutiles dans ces mers, il ne leur restait que des connaissances dont ils ne pouvaient pas faire grand chose. Alors - décidant de faire confiance à Sarn - le Diplomate leur ordonna de rentrer, ils étaient plus précieux pour Luin-Talath et leurs familles que l’Elenya, et puis certains d’entre eux étaient abilités à signer le traité avec les harpies à sa place.

     Le Diplomate lui, resterait avec l’Elenya, les pirates, les marmottons, et les quatre azurlandais qu’il avait autorisé à rester. Il avait choisit des jeunes parmi ceux qui avaient émis le souhait de rester avec le navire. Il les avait choisis parce qu’il pensait que l’Elenya allait avoir besoin de main d’œuvre, même s’il était probable que son séjour dans ces mers soit guidé par Sarn. Il savait également que d’eux d’entres eux connaissaient bien le fonctionnement du navire et de ses sortilèges. Sa deuxième raison était politique, il espérait que ces jeunes gens de l’âge des marmottons se lient d’amitié avec eux, le Diplomate avait bien compris que ce groupe était important, et influent. Le Diplomate pensait tout particulièrement à leur relation avec Nemnil, les marmottons lui fourniraient peut être un moyen de mieux la connaître, et de l’observer. En toute franchise, il espérait pouvoir faire de ces azurlandais des espions.

     Ils arrivèrent à Roc Longue Rose - il avait appris qu’il s’agissait d’un nom complet de l’île - moins d’une heure plus tard. L’Elenya avait du amérir peut après l’arrivée de la sylphe à cause du soleil qui se levait ; ce qui avait confirmé que c’était bien par sa propre magie qu’elle volait encore, les mages azurlandais n’en revenaient pas. Ils avaient donc continué par la mer, le bâteau suivant la trajectoire de la messagère qui volait devant eux. Le Diplomate se demandait si c’était elle qui dirigeait le navire, où si elle ne faisait que suivre le même chemin invisible pour eux. L’île était en fait un immense rocher au sommet duquel un village était posé. À son flanc, se trouvait un port taillé à même la roche, et un escalier large de trois mètres qui faisait le tour de l’île et montait jusqu’aux habitations. Plusieurs bâteaux de pêche étaient amarrés le long du port, protégés des vagues par un mur formé par la roche. Quand il voyait celles-ci s’écraser le long des bords de l’île, s’élevant à plusieurs dizaines de mètres de haut, il espérait grandement que c’était à bord du plus gros bâteau que ses compagnons azurlandais étaient censés retrouver leur cité.

     Les triplées, accompagnées de Luthien, furent les dernières à descendre de l’Elenya. Elles avaient d’abord semblé hésité, puis Adèle et Duchesse s’étaient précipitées devant tout le monde, vers une personne qui arrivait du village par le grand escalier, et qui les accueillit à bras ouverts. La connaissance des triplées était une femme au visage fatigué. Elle était coiffée d’une tignasse blonde hirsute et inégale, avec quelques cheveux arrachés ça et là . Son regard semblait un peu aérien, égaré, et ses yeux étaient agités ; un air d'inquiétude passait parfois dans son expression. Elle semblait avoir à peu près l’âge des trois sœurs, à une dizaine d’années près. Le Diplomate fut donc extrêmement surpris d’entendre Duchesse l’appeler maman, aussi frappante que soit la ressemblance.

     Quand Gwynn et Luthien arrivèrent à côté de l’étrangère - elles s’étaient contentées de marcher calmement - et que la serveuse la salua, la surprise du Diplomate fut encore plus grande. La semi-ondine l’avait appelée Sarn ! Le Marin était la mère des triplées, et personne n’avait cru bon de l’informer ! Il se prosterna rapidement, faisant signe aux azurlandais qui le suivaient d’en faire autant. Il entendit Jalina pouffer de rire à côté de lui - elle le regardait avec amusement - et il compris que ce geste n’était pas nécessaire. Il se sentait un peu ridicule, mais préférait faire preuve de trop de respect que d’en manquer à l’égard du Marin. Les divinités marines n’avaient jamais eu beaucoup d’amour pour son peuple. Quand il se releva, les triplées étaient en train de remercier le Marin, elles étaient euphoriques.

     Quand ils reprirent la marche - le vieil homme n’arrivait toujours pas à croire qu’ils étaient en train de suivre Sarn comme n’importe quelle autre personne - il s’approcha de Duchesse pour lui demander si elle avait oublié de préciser que le Marin était sa mère. La pirate éclata d’un rire franc, ce qui fit comprendre au Diplomate qu’il était encore à côté de la plaque.

     « Sarn est les fluctuations des mers de l’Est, son apparence est aussi changeante que les mers dont il fait partie. Il a juste pris l’apparence de notre mère. Enfin… c’est probablement plus que l’apparence, je n’arrive toujours pas à croire qu’Adèle et moi soyons tombées si facilement dans le panneau. Je savais que plus une personne connais la mer, plus elle est sensible à la magie de Sarn, mais le fait que notre mère est morte aurait du nous mettre la puce à l’oreille.

     - Et Gwynn ? Elle a passé moins de temps en mer que vous ? Elle a compris ce qui se passait tout de suite. » Ce que cherchais vraiment le vieil homme à savoir, c’était si Gwynn était aussi perspicace et calculatrice qu’il le pensait, mais son métier lui avait appris à obtenir des informations sans en avoir l’air. En levant la tête, il fut surpris - cela était décidément fréquent avec le Marin - de voir que Sarn avait changé d’apparence et que lui, Adèle et Luthien marchaient les uns à côtés des autres. La divinité ayant posé ses bras autour du coup des deux femmes. Comme s’il avait senti son regard, Sarn se tourna, et lui adressa un clin d’œil. Il n’avait pas pris l’apparence de n’importe qui. le Diplomate avait clairement reconnu le comte de Uistram. Mais plutôt que prendre son apparence actuelle, le Marin affichait les traits du comte tel que le Diplomate l’avait connu vingt ans plus tôt. Il n’eut pas le temps de chercher à comprendre ce que cela pouvait signifier. Duchesse - qui était restée muette quelques secondes après sa question - prit à nouveau la parole.

     « Gwynn… Elle a une relation particulière la mer. Je sais pas trop… Elle est morte ici vous savez ? Notre mère je veux dire, pas Gwynn. Et c’est là qu’on l’a retrouvée après sa noyade, Gwynn je veux dire… Pardon je ne suis pas très claire. Mes sœurs et mois avions onze ans. Notre mère a décidé de prendre le large un jour, sans prévenir. Elle est montée sur un bâteau - le Calamar Fou - qui n’autorisait pas les femmes à bord. Elle a caché ses longs cheveux sous un chapeau gavroche, et s’est fait passer pour un jeune homme. Mais quand elle a essayé d’éteindre un feu qui s’était allumé à bord, une mèche s’est échappée de son chapeau, et les marins l’ont accusé d’être folle, et d’avoir allumé le feu elle même. Et ils l’ont battue… ils lui ont arraché les cheveux et… »

     La jeune femme avait interrompu son récit le temps de contrôler sa colère. Elle avait le visage tendu et les poings serrés. Le Diplomate se demanda s’il devait faire quelque chose pour la réconforter, ou s’il valait mieux la laisser continuer. Il nota néanmoins que leur mère était morte après avoir été traitée de folle, ce qui expliquait certainement la réaction des sœurs de Gwynn quand quelqu’un mettait en doute sa santé mentale. Il réalisa également que les marmottons s’étaient rapprochés de Duchesse, et écoutaient son récit. C’était probablement plus pour eux que pour lui qu’elle racontait les détails de cette histoire.

     « Ils sont arrivés ici, et ils l’ont pendue… Adèle, Gwynn et moi sommes venues dès que nous avons appris la nouvelle. Pour lui dire adieu, et pour la cérémonie. Sur le chemin du retour une tempête monstrueuse s’est déchainée sur notre navire. Adèle et moi avons eu le temps de nous mettre à l’abri, mais Gwynn s’était isolée pour qu’on ne la voit pas pleurer. Elle est passée par dessus bord… Au bout d’un mois Adèle et moi sommes revenues ici. Nous étions persuadée qu’après notre mère, c’était notre sœur qui était morte. Nous avions pris une des robes de Gwynn, que nous avions lestée, pour la jeter à l’eau comme nous l’avions fait pour le corps de notre mère. Nous sommes revenues jusqu’à la potence, parce que nous voulions dire à notre mère que sa fille était morte, et qu’on ne voyait pas d’autre endroit pour lui parler. En redescendant ces marches, celles que nous sommes en train de monter en ce moment, nous avons croisé deux marins, un père et un fils, qui se sont précipités sur nous. »

     Duchesse fit une nouvelle pause dans son récit. Cette fois-ci pas parce que le souvenir était douloureux, mais parce qu’il la faisait sourire. La petite foule de marcheurs s’était resserée autour de la pirate, même Duchesse, Sarn et Luthien semblaient écouter ce qu’elle disait. Seule Gwynn était à l’écart, en avance sur eux.

     « Le fils avait trouvé Gwynn inconsciente sur la plage, un mois plus tôt, et ils se sont occupée d’elle jusqu’à ce qu’elle se rétablisse. Ils nous ont menées jusqu’au marché où Gwynn était en train de vendre leur poisson. Elle leur avait promis de s’en charger jusqu’au retour de la femme du pêcheur, en remerciement de ce qu’ils avaient fait pour elle… En tout cas voilà. Gwynn a failli se noyer dans ces mers. C’est probablement pour ça qu’elle est moins sensible à la magie de Sarn, c’est parce qu’elle lui a survécu, en quelque sorte. »

     Sarn, qui était suffisamment près pour avoir entendu ce que venait de dire Duchesse ne confirma ni n’infirma cette hypothèse. Il se contenta de tourner la tête et de sourire à la pirate. “C’est peut être une confirmation finalement”, pensa l’azurlandais. Il se retint de continuer la conversation. Cette montée commençait à se faire sentir dans son souffle, et il préférait éviter de parler. Ce fut l’adolescent - Hydromel ? - qui posa la question suivante.

     « Mais vous sembliez récalcitrante à descendre de l’Elenya tout à l’heure. Ça faisais longtemps que vous n’étiez pas venues ?

     - Nous sommes revenues une fois, un an plus tard. Les parents du garçon qui avait trouvé Gwynn étaient morts à cause d’un mauvais poisson. Alors nous avons décidé de ne plus remettre les pieds sur cette île. On a retrouvée une des robes de notre mère, nous l’avons enterrée près de notre ancienne maison, et c’est là que nous allons nous recueillir régulièrement…

     - Ça a l’air d’aller mieux depuis que vous avez vu Sarn.

     - Oui. Il a pris l’apparence de notre mère, je vois difficilement un plus grand honneur pour quelqu’un qui aime ces mers. Ça veut dire que notre mère leur appartient. »

     Duchesse affichait un sourire béat. C’était certainement pour ça que les triplées avaient remercié le Marin un peu plus tôt. Il se demanda si cela ne signifiait pas que quelque part, Sarn était bel et bien un peu leur mère. « Et puis il nous a dit que la potence avait été détruite, à sa demande. Il ne voulait plus que l’on vienne tuer des gens ici sans les rendre aux mers.

     - Et les pirates qui l’ont tuée ? Que sont-ils devenus ?

     - Vous ne connaissez pas l’histoire du Calamar Fou ? Tous ceux qui voguaient sur les mers de l’Est ce jour là savaient que quelque chose se passait, parce que la lune était croissante partout en Veneha, mais pleine dans les mers de l’Est, et brillante comme jamais. Une tempête s’est abattue sur le navire, presque exclusivement. Les pirates qui étaient à bord du Calamar ont dit avoir eu l’impression de lutter pendant une semaine, alors que tout indiquait qu’ils n’avaient affronté la colère marine que pendant une nuit. Au bout d’un moment le bâteau s’est retourné, et ils ont tous coulé à pic. Mais quand ils sont arrivés au fond de l’eau, tous déjà morts, ils se sont rendus compte que personne ne venait les chercher… Jalina ? Est-ce que ça va ? »

     La marmottonne avait bondit en entendant la dernière phrase de la pirate. Et elle s’était arrêtée, pensive. Sarn la regardait avec ce qui semblait être un mélange de curiosité et d’amusement. Le Diplomate était un peu énervé de constater que le Marin semblait en savoir beaucoup plus qu’eux, mais n’intervenait jamais même quand une information faisait clairement défaut. C’était, il le savait, le point de départ de l’inimitié entre les mers de l’Est et Luin-Talath, les azurlandais et leur culture du savoir avaient du mal à supporter la culture du mystère de cette zone de Veneha. Gwynn aussi regardait Jalina, avec inquiétude.

     « Oui, oui ça va. J’ai cru me souvenir de quelque chose d’important mais je n’arrive pas à savoir à quoi je pensais. C’est peut-être quelque chose que j’ai vu ou entendu quand on me croyait morte. Tu peux reprendre Duchesse, tu en étais rendue aux pirates morts qui essayent de remonter à la surface.

     - Ah, ok. Donc les pirates morts ont donné un grand coup de pied dans le fond des mers en esperant retrouver la surface. Mais ils se sont retrouvés à bord du Calamar Fou, toujours à l’envers et sous l’eau, sans rien pouvoir y faire. Et ils comprirent vite que dès qu’ils essayaient d’en descendre, ils coulaient à nouveau à pic, avant de devoir remonter jusqu’au navire. Pendant des années des marins ont raconté qu’ils avaient vu le Calamar dans le reflet de leur navire, avec ses pirates à son bord, qui continuaient de le hanter. Et puis après tout ce temps, un pirate a eu l’idée de plonger pour voir s’il pouvait monter à bord du bateau hanté. Le navire est remonté à la surface, et les pirates ont finalement été emportés, après avoir raconté leur histoire bien entendu.

     - Et puis il y a peu, quand Alec Firkan a constitué sa flotte sous les ordres de Gorgorbé, c’est à Adèle qu’il a donné le commandement de ce navire. Après que notre mère ait été tuée parce qu’elle était une femme à bord de ce bâteau, une de ces filles en est devenue la capitaine. » Gwynn s’était exprimée avec fierté, la tête haute. Le Diplomate compris que ce qu’elle était en train de dire était en fait que c’était de son initiative, et grâce à son influence sur le pirate que leur mère avait été vengée. Mais la mention de sa relation avec Firkan lui attira une foule de regards désapprobateurs, qu’elle ignora royalement. Elle fut cependant secouée lorsque ses yeux se posèrent sur ceux de Jalina. La marmottonne était la seule dont la haine contre Firkan affectait la pirate.

     « Mais vous savez ce qui leur est arrivé exactement ? Pour quelle raison, et comment y échapper. » Le Diplomate aimait beaucoup cette Félicia, qui était elle même une érudite. Il l’avait invitée à lui rendre visite, si jamais elle passait à Luin-Talath. Malheureusement, personne ne semblait avoir de réponse à donner, jusqu’à ce que Gwynn ne prenne la parole.

     « Quand je suis tombée à l’eau, il a quelques années, j’ai cru moi aussi que j’allais mourir. J’ai commencé à me noyer, j’avais de l’eau dans les poumons et j’étais incapable de me débattre. J’ai vu, ou sentiy une créature m’observer, me juger. Quand j’essaye de m’en souvenir je vois parfois un immense chat, ou un requin. J’ai senti son regard inquisiteur me sonder, et la créature a hurlé - en tout cas ça y ressemblait, parce que je n’entendais plus que le son de mon cœur en train de ralentir. Quand j’ai touché le fond, une main blanche et lumineuse est arrivée - comme si elle venait tout droit de percer la surface - et elle m’a tirée vers le haut. Je me suis réveillée sur cette île, dans la maison de la famille de pêcheurs…

     Alors peut être que c’est ce qui est arrivé aux pirates, personne ne sait pourquoi la lune brillait ce soir là, mais les tempêtes sont fréquentes en pleine mer. Et la seule chose à faire pour leur échapper, c’est tenir bon, en espérant qu’elles se terminent vite. Mais quand ils sont passés par dessus bord, peut-être que la créature les a vus, et elle les a jugés. Je n’avais que onze ans quand je suis tombée, alors peut être que la créature a été clémente. Mais pour ces pirates, quand ils ont touché le fond et que le jugement est tombé, ils ont été condamnés à l’errance. C’était tout ce qu’ils méritaient de toutes façons, ces immondes porcs. »

     Ils venaient d’arriver en haut des marches, où un jeune homme les attendait. Son identité fut évidente quand Duchesse, Adèle et Gwynn se précipitèrent sur lui, et l’enlacèrent tour à tour. Sarn leur indiqua qu’ils avaient la journée pour se reposer et découvrir l’île. Une fois le soleil couché, il renverrait la plupart des azurlandais sur les terres, les marmottons continueraient leur route sur l’Elenya, et Gwynn viendrait avec lui.

     Le soir, après qu’il se soit bien reposé, et ait fait le tour du village, le Diplomate rejoignit les marmottons et les quatres jeunes azurlandais pour monter à bord de l’Elenya. Ceux qui rentraient à l’ouest étaient déjà partis, après que le Diplomate ait insisté à nouveau sur la nécessité de leur départ. Tous pensaient ne plus revoir Gwynn avant un moment, mais la pirate arriva vers eux, les salua et commença à leur donner ce qui ressemblait à un avertissement. Il semblait au Diplomate qu’elle avait parlé de mains, et de morts, mais il n’avait pas trop prété attention. Elle continua à parler, et ce qu’elle disait était assez peu cohérent. Elle semblait divaguer, pour le plus grand malaise de Duchesse et Adèle, qui montèrent à bord du navire en observant leur sœur repartir, inquiètes.

     L’Elenya s’envola, se dirigeant toute seule vers une destination qui leur était inconnue. Sarn leur avait expliqué que leur destination était particulièrement cachée, et distante de n’importe quel autre lieu de ces mers. Ils allaient naviguer toute la nuit pour l’atteindre.
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. juil. 14, 2014 5:36 pm

     « Terre ! Terre ! Te… », les cris d’allégresse de Félicia, perchée sur la vigie, s’interrompirent brusquement, par ce que tous interprétèrent comme de la surprise, bien qu’ils aient plutôt eu l’impression que leur camarade s’était subitement étouffée. Beaucoup se précipitèrent vers l’avant du navire, mais la faible lumière nocturne et un léger brouillard leur empêchait de voir vers quoi se dirigeait l’Elenya.

     « Est-ce que c’est une main ? demanda Luthien, plissant les yeux pour essayer de discerner les silhouettes dessinées par la brume.
     - Une forêt de mains plutôt, répondit Adèle, ne croyant elle-même pas trop à ce qu’elle racontait. On dirait des … » elle ravala la fin de sa phrase, l’avertissement que leur avait donné Gwynn résonnant soudain à son esprit.

     « Les branches d’ivoire sont les phalanges de l’île aux morts, où ceux que le feu dans la glace a vaincu demeurent. » Duchesse avait murmuré ces mots prononcé par Gwynn alors que leurs chemins allaient se séparer. Petit à petit, devant eux, se dessinait une forêt d’arbres squelettiques, faits d’os plutôt que de bois.

     « Je suis déjà venue ici. J’ai l’impression de retourner à la maison. » Lucy était la seule dans tout l’équipage à n’avoir été parcourue d’aucun frisson en réalisant ce qui se dévoilait devant eux. Au contraire, elle semblait curieuse et un peu enthousiaste. Nylhin, lui, n’en menait pas large. Nul doute que le message de Gwynn lui faisait penser que cette île était sous le contrôle du mage des glaces, et Lucy avait été sa première victime. Il tira la pyromancienne à lui, pour qu’elle soit le plus loin possible de la rambarde, et de cette île qui était visiblement leur destination.

     Duchesse aurait bien amorcé un demi-tour, mais la lune touchait déjà l’horizon, et ils avaient peu de chance de trouver un autre endroit où atterrir avant que l’Elenya ne puisse plus voler. Et puis cette île ne pouvait qu’être l’endroit où Sarn avait voulu les envoyer. C’est dans un silence parfait, sous le regard étonné de Lucy qui ne comprenait pas la morosité ambiante, que l’Elenya se posa sur ce qui se révéla être plus de la cendre que de la terre.

     « On s’est posés près de l’eau, Luthien devrait réussir à faire monter les vagues assez haut pour que l’on prenne la mer si jamais nous avions à fuir. »

     Luthien se rapprocha timidement d’Adèle, pour chercher la protection de ses bras. Si elle avait d’abord ressenti de la crainte en voyant apparaître les arbres de l’île aux morts, elle avait elle aussi eu l’impression d’arriver chez elle, dans une demeure qu’elle n’avait que très brièvement habitée. Les visages d’Eilraet, Beren et celui d’Elenya lui revinrent à l’esprit. Elle aussi avait été possédée par Gorgorbé, juste avant que la magicienne ne trouve la mort et que le souverain d’Ardhonmeth ne fasse croire à la sienne.

     Nylhin se tendit brusquement. « Qu’est ce que c’était ? » demanda le veilleur, scrutant les alentours. Il n’eut pour réponse que le silence des autres passagers « vous n’avez pas entendu un battement d’ailes ? » ajouta-t-il, visiblement étonné d’être le seul à avoir remarqué. La tension monta un instant, tous craignant d’être tombés sur un territoire sirène ou harpie hostile. Mais la légère brume qui les entourait était maintenant parfaitement immobile, et les arbres étaient bien trop squelettiques pour masquer des créatures ailées. Le veilleur avait probablement cru entendre des ailes à cause de l’assaut de la veille.

     Les passagers s’observaient, se demandant qui oserait faire le premier pas, et descendre ou donner l’ordre de le faire. Pourtant, personne ne semblait vouloir s’y résoudre. Ils ne savaient pas exactement ce qu’était cette île - ils esperaient au moins que Sarn était bien lui même quand il les avait menés ici, et pas sous l’influence du mage noir - mais ils avaient l’impression qu’y poser le pied pouvait être très lourd de conséquences.

     Ils étaient toujours entourés d’un brouillard, aussi léger soit-il ; ce qui ne faisait qu’augmenter leur désarrois après l’épisode de l’Elenya, même s’il savait que cette brume n’avait pas la même signification. Elle ne leur empêchait que très peu de voir ce qui se trouvait plus loin sur l’île, mais elle leur masquait ce qui trouvait au-delà, comme elle avait caché les arbres squelettes avant qu’ils ne les atteignent. Le ciel n’était pas visible non plus, il était sans nul doute nuageux, à en juger par la faible luminosité de cette journée naissante. Adèle n’en pouvait plus d’attendre sur l’Elenya, et elle ne doutait pas une seconde que cette impatience était partagée, mais comme les autres, quelque chose lui coupait toute envie de poser un pied sur la terre de cette île, une impression de ne pas du tout appartenir à ce lieux. Elle s’y sentait étrangère, et malvenue. Elle envisagea de prendre la mer, mais elle savait que l’Elenya n’était pas faite pour naviguer sur l’eau, et qu’un tel voyage était risqué.

     Une cloche tinta...


*****************




     Cette fois ci Luthien et Lucy furent les seules à être parcourues d’un frisson. Les deux jeunes femmes, devinrent soudain pâles,  et s’échangèrent un regard inquiet. Nylhin cru voir la pyromancienne se tâter le pouls,  comme si elle voulait s’assurer d’être encore en vie. Il s’apprêta à lui demander ce qu’elle avait, quand il entendit, cette fois très clairement, le son d’une paire d’ailes.

     « Vous avez entendu cette fois ? demanda le veilleur, le regard fixé sur un endroit où la brume n’était plus fixe. Quelque chose avait bougé.
     - Oui, et ça n’était pas moi, répondit Félicia, qui scrutait elle aussi l’horizon, ni l’ilyan ou l’erdian.
     - J’ai cru voir quelque chose, mais ça ne ressemblait ni à des ailes de sirènes, ni de harpie, ajouta Duchesse. C’était un peu plus grand … et plus majestueux. »

     Pendant quelques minutes, les marmottons restèrent silencieux, mais ils ne purent rien entendre de plus que les craquements - qui leur semblaient sinistres - de l’Elenya, bloquée à terre. « C’est ridicule, on ne va pas rester à attendre bêtement que rien ne se passe sur ce bateau ! » s’exclama Jalina, qui fit mine de descendre, avant de faire demi-tour en pestant contre elle-même. Elle grommela un peu, mais les marmottons ne purent distinguer que le nom de Bobolle.

     « Kalito ! » s’exclama Nylhin qui se précipita par-dessus bord et se mis à courir en direction de ce qui avait effectivement semblé être la silhouette de l’ailé. « Nylhin, attends ! », Lucy se précipita à sa suite. « Lucy ! », se fut au tour de Luthien de courir derrière son amie. « Luuuu’ ! », la serveuse fut vite rattrapée par Adèle.

     Les marmottons restés à bords se regardèrent, perplexes, mais une étincelle dans leurs yeux rendait visible leur excitation ; quelque chose se passait enfin. Duchesse haussa les épaules, cria « Adèle, j’arrive ! » et descendit elle aussi de l’Elenya. « Janet ! » hurla Félicia, la voix pleine de malice, avant de s’envoler à la suite de ses compagnons, suivie par ceux qui étaient restés à bord. Jalina fut surprise de se rendre compte comme l’ambiance changea radicalement, quand ses pieds entrèrent en contact avec la terre cendreuse de l’île. Tout d’un coup, la brume ne semblait plus si épaisse, les arbres mains ressemblaient à la fois plus à des arbres, et à des mains engagées dans autant de mouvements, pleines de souplesse et de vie. Et par-dessus tout, elle se sentait accueillie, elle avait la sensation d’avoir passé un test, et que l’île aux morts l’avait acceptée. Elle n’osa pas vraiment s’attarder sur ce que cela pouvait signifier.

     A sa surface, l’île n’était pas très grande, et ils venaient d’arriver à l’entrée d’une grotte qui continuait dans les profondeurs, sous la mer. S’ils avaient vraiment vu Kalito, et si l’ailé n’avait pas été assez fou pour affronter la mer aidé de ses seules ailes abîmées, il ne pouvait qu’être entré là. C’est en marchant ensemble que les marmottons et les azurlandais pénétrèrent dans la grotte. Seul l’erdian qui accompagnait Caramel, et l’ilyan de Nylhin et Lucy firent demi-tour en direction de l’Elenya.

     Ils arrivèrent dans une partie de la grotte où les parois étaient faites de cristal.

     « Oh, de loin j’ai cru qu’il s’agissait simplement d’un reflet, mais la grotte continue derrière ces cristaux ! S’étonna Duchesse, après avoir remarqué qu’elle ne s’y reflétait qu’à peine.
     - C’est marrant, j’ai l’impression qu’on te voit plus que moi. Répondit Jalina, qui n’arrivait presque pas à discerner son image dans le cristal. Qu’est ce que … »

     Tous avaient remarqué la même chose que la guerrière, le mur cristallin était bel et bien un miroir, ce qu’ils voyaient en face était l’exacte copie de ce qu’ils avaient derrière eux, et il leur suffisait de déplacer un caillou pour le voir bouger également en face, poussé par la forme translucide de leur reflet. La voix d’Adèle résonna contre les parois.

     « Mirror, mirror, on the wall. Who is the fairest of them all? »

     Un peu plus loin derrière eux, Luthien, qui était elle aussi tournée vers l’étrange miroir de cristal, s’y reflétait parfaitement.


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     C’était plus curieux que craintifs que les marmottons et les azurlandais continuèrent leur descente dans la grotte. Ils s’étaient laissés emporter par l’ambiance macabre à la surface de l’île aux morts, mais ils avaient parlé de Sarn, et s’étaient rassurés en se disant que si la divinité les avait envoyés ici, alors ils n’y risquaient rien. Si le Marin avait voulu les piéger, il ne se serait pas donné tout ce mal.

     Ils arrivèrent vite, à leur très grande surprise, dans une grande salle, que des formes difficilement discernables habitaient, ainsi qu’un très grand jeune homme, lui tout à fait visible. Les reflets des silhouettes dans les différents cristaux répartis dans l’immense salle de la caverne révélaient qu’il s’agissait en réalité d’autant de personnes, qui contrairement aux marmottons n’étaient nets que dans leur image.

     « Lucy ? J’ai beau avoir été prévenu de ton arrivée, je n’en suis pas moins surpris ! » S’étonna le jeune homme, qui devait bien mesurer 3 mètres de haut.

     « Little Death ! Je t’avais oublié. » La pyromancienne avait commencé sa réponse avec l’intonation enjouée de quelqu’un qui retrouve un ami de longue date, mais l’acheva sur le ton plus monotone d’un simple constat.

     Le jeune homme lui répondit d’un sourire à la fois chaleureux et énigmatique, avant de baisser la tête en guise de salutation. Son regard se posa ensuite sur chacune des personnes qui étaient entrées, et très vite les fantômes qui l’entouraient prirent en consistance aux yeux des marmottons. Il observa Luthien en dernier, et la semi-ondine se mit à trembler sous l’inspection de l’individu. Adèle fit un pas en avant, prête à intervenir, mais la serveuse lui bloqua le passage de son bras. Alors que son corps était encore parcouru de frissons, Luthien avait la tête baissée, et semblait éprouver honte et culpabilité. Adèle se rapprocha, décidant d’offrir du réconfort à la serveuse, puisqu’elle ne pouvait rien faire d’autre. Elle adressa néanmoins un regard noir au jeune homme, qui, les dominant tous largement, n’avait pas particulièrement de raison d’être impressionné par l’attitude de la pirate.

     En réalité, s’il avait du être intimidé par quoi que ce soit, une bonne partie des personnes et créatures qui étaient apparues dans la grotte à ses côtés aurait fait l’affaire. S’ils faisaient tous preuve d’un calme et d’une tranquillité déconcertante, beaucoup avaient des gueules qui semblaient sculptées dans le bois, une expression de hargne et de violence imprimée dans leurs rides. Il s’agissait clairement de personnes qui avaient été des brutes toute leur vie, et leur passivité était déconcertante. Si certains n’étaient pas en train de jouer aux échecs ou de discuter calmement, l’ambiance aurait pu être particulièrement pesante. Duchesse et Adèle reconnurent d’ailleurs plusieurs visages parmi les personnes qui les entouraient, des pirates influents, ou d’autres pions de Gorgorbé. Pourtant, elles ne pouvaient s’empêcher de penser que d’une certaine manière, il ne s’agissait pas des mêmes personnes.

     « Janis, enchanté. » Janis s’était approché des marmottons en se présentant, ce qui ne fit que rendre sa démesure encore plus évidente. Mais s’il était imposant du haut de ses trois mètres, sa silhouette fine et sa jeunesse apparente lui donnaient plutôt des airs d’adolescent ayant grandit trop vite plutôt que menaçants. Les marmottons qui ne le savaient pas déjà réalisèrent ce que signifiait le nom que Lucy avait donné au jeune homme ; cet étrange individu qui les avait accueillit était une divinité, une des Morts parmi tant d’autres. Il commença à expliquer la raison de leur présence sur son île, mais remarqua très vite que le nom de Fey en laissait certains perplexes - le Diplomate et les azurlandais particulièrement. Il leur expliqua donc que Gorgorbé n’était plus lui-même depuis longtemps, et qu’il était possédé par une entité dont les dieux de Veneha ignoraient les intentions.

     « Fey, que nous appelons Ungod entre nous, a longtemps réussi à manipuler les dieux dont il entendait parler. Les Mort comme moi-même ne furent pas épargnés, et pendant plusieurs mois nous n’avons pas réussi à l’empêcher de recruter ceux dont il entraînait le trépas. Heureusement, la plupart de ces recrues lui étaient parfaitement inutile tant qu’il ne trouvait pas le moyen de leur donner un corps, et nous avons pu envoyer une armée de valkyries, tomberries et de faucheurs pour lui reprendre toutes ces personnes depuis. Il a vite compris son erreur, les mers de l’Est, tant qu’elles n’étaient pas cartographiées, permettaient à Sarn et d’autres Marin d’offrir une protection parfaite aux dieux qu’ils abritaient. »

     Janis marqua une pause après cette dernière révélation, et observa la réaction de certains des pirates autour de lui. Beaucoup baissaient la tête et les yeux, comme s’ils avaient honte de ce qui venait d’être révélé. Duchesse et Adèle s’échangèrent un regard entendu, cela expliquait l’immonde mission qu’avait acceptée Ramshek, et confirmait que Gorgorbé – que Janis voulait appeler Fey – avait probablement utilisé de moyens phénoménaux pour convaincre Firkan d’accepter cette traîtrise. Duchesse se promis d’en parler avec Gwynn, tout en se disant que Sarn l’avait peut être déjà fait.

     Adèle se demanda un instant si elle n’était pas la raison de leur présence sur cette île, elle était après tout à l’origine de la mort de Ramshek. Elle se souvint cependant que Lucy et Janis semblaient se connaître, ce qui lui fit penser que la pyromancienne était peut être plus importante aux yeux de la divinité qu’elle-même. Ses soupçons furent aussitôt confirmés.

     « C’est sous cette protection que Lucy et moi avons été placés, quand Fey est devenu Gorgorbé, qui la possédait. Nous ne savons pas vraiment si Fey est un dieu, parfois nous le voyons comme tel et parfois comme un simple éclat, une infime parti d’un tout gigantesque, mais tous les dieux s’accordent sur un fait : il ne vient pas de Veneha. Toujours est il que l’effet de son pouvoir sur ceux qu’il possède est inattendu. Chassées de leur corps, ces personnes meurent en partie, mais restent partiellement en vie tant qu’il reste quelque chose que Gorgorbé peut posséder. Généralement, cela signifie qu’elles nous quittent à la mort de leur corps. C’est ce que font ces personnes autour de moi, elles sont mortes et mourantes, et attendent la fin de leurs jours, et de Mort, je suis devenu leur gardien.

     Lucy a longtemps été a mes côtés, d’abord tout entière, puis partiellement quand une partie d’elle-même lui a été rendue. Il semblerait que quelque chose se soit passé qui ait définitivement chassé l’intrus, car cela fait maintenant plus d’un an qu’elle est redevenue parfaitement elle-même. »

     Janis leur indiqua une partie plus éloignée de la grotte, et les invita à le suivre pour voir ce qu’il leur montrait de plus près. Il s’agissait d’une statue de la pyromancienne, parfaitement blanche, mais dont le reflet semblait être une Lucy de chaire et de sang, bien qu’aussi immobile que son double de pierre.

     Pendant que les autres marmottons observaient la statue et son image avec curiosité, Nylhin remarqua que le regard de Janis était posé sur lui. Le veilleur n'avait aucun doute sur ce qui avait arraché la pyromancienne à la mort, et il reconnaissait la pause de sa compagne, couchée dans le sable qui entourait les gravats du Celeste. Il sentit une pointe de fierté en réalisant que le dieu ne semblait avoir qu'une vague idée de ce qui était arrivé. Non seulement il avait ramené sa compagne à la vie, mais il l'avait libérée de l'emprise de leur ennemi, et avait rendu perplexe ce « Little Death » qui semblait les prendre de haut... Nylhin admis que son jugement était – peut-être – biaisé.

     « Mais, il n’y avait pas que nous deux, il y avait … » Lucy ne termina pas sa phrase. Elle fut interrompue par un son qui surpris et provoqua un peu d'énervement chez plusieurs des marmottons. Ils venaient à nouveau d’entendre retentir une cloche.


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     Gwynn ne savait pas trop d’où elle était partie, ni même de quelle direction elle venait. Ce qu’elle savait par contre, avec une certitude absolue, c’était qu’elle était arrivée. Pourtant, l’épais brouillard qui l’entourait commençait tout juste à se dissiper. Elle commença à distinguer des formes autour d’elles, des ombres lointaines et à peine perceptibles, mais également les silhouettes d’une personne et demi s’approchant vers elle. Non, deux personnes. Mais l’une d’elles était si grande que la seconde paraissait ridiculement petite en comparaison. La pirate réalisa vite qu’il s’agissait d’un homme et d’une de ses sœurs … Elle avait vu Duchesse et Adèle mourir quelques instants plus tôt, comment était-ce possible ?

     Le brouillard disparu soudain, comme s’il avait été aspiré, où dissipé par un mouvement de main de la femme se tenant à côté du grand homme. Gwynn réalisa aussitôt où elle était. Tout autour d’elle, les ombres qu’elle avait vues dessinées dans le brouillard n’étaient autre que les phalanges de l’île aux morts. La pirate compris qui était l’homme qui venait d’arriver à côté d’elle, sa taille, et ce qui venait de lui arriver étaient pourtant des indices clairs. Et pour le coup, l’identité de l’autre personne était également évidente.

     « Janis, Sarn ... » c’est seulement en entendant le tremblement de sa voix que Gwynn se rendit compte qu’elle était en train de pleurer. Elle essuya ses yeux avec sa manche, sans vraiment faire attention à la réponse des deux individus. Elle observa Sarn en détail, se demandant un instant laquelle de ses deux sœurs elle était censée reconnaître. Certainement pas Adèle, décida-t-elle dans un premier temps, à en juger par la posture de Sarn. Pas Duchesse non plus, concéda-t-elle presque aussitôt en voyant ce visage bien trop candide et innocent.

     « Oh …
     - Je n’ai pas eu le choix … » Sarn n’avait pas eu besoin d’entendre Gwynn dire ce qu’elle pensait pour comprendre. Et Janis ne pouvait que savoir de quoi elles parlaient.

     Sarn et Janis lui expliquèrent ce qui s’étaient passé, ou ce qui se passait. Peu importe, Gwynn n’avait pas besoin de ces informations, elle savait déjà, alors elle écouta d’une oreille, et fixa la majorité de son attention sur la lune. L’astre était particulièrement mélancolique cette nuit là.

     « Je t’ai préparé une salle, je l’ai adaptée pour toi. J’ai su le faire rapidement cette fois ci, j’ai déjà un autre pensionnaire … »

     Gwynn suivi Janis docilement, elle n’avait aucune envie de descendre dans la grotte sous la mer, mais elle n’avait pas vraiment le choix. Pendant tout le trajet, Janis adressa des remarques amères à Sarn. Elle savait qu’ils parlaient d’elle, des choix qui lui avaient été laissés et qui n’auraient pas du l’être. Mais Gwynn ne voulait plus les entendre. Elle pressa le pas.

     Ils passèrent devant la salle de Sylvain, à qui Janis avait rendu sa famille … ils s’apprétaient à quitter l’île, les chanceux. Puis ils arrivèrent dans sa salle. Elle était parfaite. Une grande étendue d’eau, peut être infinie, le ciel étoilé, et juste au dessus du niveau de la mer, une gigantesque pleine lune, étincelante. Parfait.

     Gwynn tomba à genou éclata en sanglot. L’illusion perdit la majorité de son effet quand elle se recroquevilla sur elle même, pleurant dans ses mains. Elle entendait l’écho de ses pleurs contre les paroies qui l’entouraient.

     « Ils sont morts ! Ils sont tous morts ! Elles sont mortes ! »

     Gwynn savait que ça n’était pas vrai. Pas encore … Elle sentit le poids de Sarn s’appuyant sur son dos, et ses bras entourer son ventre, et sa tête se poser sur son épaule. Elle sentit que le corps de Sarn avait changé. C’était probablement une bonne idée, parce que si Gwynn avait ouvert les yeux, et qu’elle avait trouvé le visage de ses soeurs en train de la réconforter, elle n’aurait pas hésité à l’agresser, à le tuer, sans se soucier un instant de ce qu’était Sarn.

     « Gwynn, Gwynn, revient », c’était la voix de Sarn, la voix d’un vieil homme, qui l’appelait de loin. Suivant le son de la voix Gwynn se réveilla.

     « Oh … ça n’était qu’un rêve. », elle était toujours à Longue Rose, et ses sœurs étaient en train de rendre visite à Janis, bel et bien vivantes.


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     Ce que le son de cloche signifiait était désormais évident pour Félicia, et elle ne devait pas être la seule marmottone à avoir eut cette révélation. Que des personnes, perdues au milieu de nulle part, se mettent subitement à vérifier qu’elles n’étaient pas morte juste parce qu’elles avaient entendu carillonner, cela paraissait certainement absurde. Dans une grotte où les gens ne faisaient qu’attendre le trépas, et où le maître des lieux était une Mort parmi d’autres, l’idée se faisait bien plus tangible. Cette fois ci, Lucy et Luthien ne furent pas les seules à se tâter le pouls, et même ceux qui n’avaient pas compris ce qui se passait hésitèrent à faire de même.

     Un vieillard, annonça d’une voix tremblotante « ah, ben c’est moi ». S’il avait eut l’air d’être un parfait truand – bien qu’apaisé – un instant plus tôt, il s’était fait si petit et si timide que ses rides et ses cheveux blancs ne suffirent presque pas à briser l’image d’un petit garçon apeuré qu’il incarnait maintenant. « Ils le regardent avec tristesse, compassion, mais également un peu de jalousie, ils auraient aimé que ce calvaire prenne fin pour eux aussi … », Felicia avait voulu dire ces mots, mais le silence ambiant était tellement pesant qu’elle se demanda si elle ne les avait pas finalement que pensés.

     Le vieillard se ressaisit, et se racla la gorge comme pour rappeler leur rôle à chacun. Il fit une courbette, avec une souplesse étonnante pour quelqu’un de son âge. Quand il se releva, tous les habitants de l’île aux morts l’applaudirent, et la stupeur laissa vite place à l’euphorie. Félicia n’était pas bien sûr de tout comprendre, et la vitesse à laquelle l’amorphisme ambiant avait laissé place à la stupéfaction, puis à une joie candide avait de quoi donner le tournis. Mais elle comprenait que la mort de l’un des leurs n’était pas un événement anodin, et elle se laissa aller à participer à l’alacrité collective, avec peut être un peu trop d’enthousiasme. Mais à côté d’elle, Luthien et Lucy tapaient des mains avec l’ardeur de fillettes, Félicia n’était certainement pas celle attirant le plus l’attention.

     Le vieil homme se rendit à côté d’une source d’où jaillissait un liquide clair et translucide comme de l’eau, mais qui semblait légèrement plus dense. Félicia pouffa à l’idée qu’il pouvait s’agir d’eau de vie, et du expliquer à ceux qui l’entouraient ce qui la faisait rire. Certains rirent avec elle, d’autres eurent l’air un peu exaspérés à son encontre. Ils ne devaient pas être totalement à l’aise à l’idée de participer à la célébration de la mort de quelqu’un avec le principal intéressé. Janis se contenta de lui répondre d’un grand sourire malicieux, il avait apprécié la blague. Le regard d’Adèle s’était allumé à la mention de l’alcool, et la fée laissa s’échapper un soupir d’exaspération. Elle remarqua vite que l’expression de la pirate se reflétait sur le visage de la serveuse. Elle se demanda si l’appétence de Duchesse aussi s’était réveillée à la mention de la boisson, la chercha du regard, puis la trouva en train de flirter avec Janis.

     « Fidèles à elles même jusqu’au bout. Et si Gwynn avait été là, elle aurait commencé à frapper des gens au hasard ? » Félicia n’appréciait pas particulièrement la jeune femme impulsive et un peu violente, et à cet instant, elle ne regrettait pas son absence. Nul doute que les protégés de Janis n’auraient pas fait la différence entre une bonne rixe et une célébration, et Félicia appréciait bien plus l’ambiance bon enfant actuelle. Elle regarda à nouveau le vieil homme qui distribuait des verres à ceux qui venaient le voir, il leur serrait la main, échangeait quelques mots et plaisanteries, puis passait à la personne suivante. Félicia voleta gaiement jusqu’au vieil homme, qui lui adressa un large sourire.

     « Ah ben m’zelle, je serai pas parti sans avoir vu une fée au moins une fois dans ma v… avant d’partir ! »

     Quand elle s’éloigna, un verre plein à la main, elle réalisa qu’elle venait de passer 5 bonnes minutes à échanger des blagues grivoises avec un pirate sur le trépas. Une journée normale pour une marmottone. Janis lui indiqua, ainsi qu’aux marmottons à portée de voix, qu’il fallait attendre les autres pour boire, ce qui provoqua un râle de protestation de la part d’Adèle. Grognement que Luthien interrompit d’un coup de coude dans les côtes.

     « Mais qu’est ce que c’est ? Demanda Nylhin, qui faisait pivoter et tourner son verre comme s’il étudiait un bon vin.
     - Du jus de cadavre. » Lucy avait répondu avec un tel sérieux que beaucoup des marmottons éloignèrent leur verre de leur visage, perplexes.

     « C’est pas complètement faux. » Janis laissa passer quelques instants, parfaitement impassible, contrairement à Lucy qui cachait son sourire derrière une main. Quand l’expression d’incrédulité et de dégoût fut complètement installée sur le visage de ses auditeurs, il leur adressa un large sourire avant de corriger « C’est de l’eau de vie ! ».

     « Aaaaah HA ! » Félicia s’était exclamée, son verre dans la main gauche et l’index de sa main droite fièrement dressé pour marquer son point, avec l’intonation d’un ivrogne à qui on venait de donner raison ; aussi triviale que soit l’affirmation qui avait été confirmée. Elle colla une main à sa bouche comme pour empêcher d’autres réactions un peu trop spontanées de lui échapper.

     Quand tout le monde fut servi, le défunt leva son verre pour attirer l’attention. Son discours vantant ses mérites, sa bonté et son bon cœur provoqua l’hilarité dans toute la salle. Félicia compris cependant, à entendre les réactions autour d’elle, qu’il s’agissait là d’une plaisanterie qui était faite tellement systématiquement qu’elle en était presque devenu une tradition. D’un geste, il invita tout le monde à boire en son honneur, et montra l’exemple.

     Félicia vida son verre dans sa gorge, et fut tout d’abord surprise de ne rien y reconnaître d’autre que de l’eau. Très vite cependant, une sensation puissante et enivrante naquit sur sa langue, puis se répandit dans le reste de son corps. La fée crut d’abord que cette impression n’était qu’une simple émotion, de l’euphorie peut être, mais elle réalisa qu’elle était parfaitement neutre. Elle se fit de plus forte, jusqu’à en devenir omniprésente. Puis elle s’évanouit, aussi vite qu’elle était arrivée, et Félicia se demanda si quelque chose s’était réellement passé, car bien que l’effet de l’étrange liquide se soit complètement dissipé, la fée avait l’impression que la sensation qui l’avait envahie n’avait ni disparu, ni plus de présence que ça n’était le cas avant qu’elle boive.

     Janis leur offrit les explications qu’elle espérait. « C’est littéralement de l’eau de vie, parce que c’est le goût qu’elle a. En pratique seuls les morts, comme notre partant ce soir, ont besoin d’en boire pour sentir le parfum d’être vivant, mais elle aide ceux qui ne sont pas encore décédés à le remarquer et le reconnaître. » Félicia passa sa langue sur ses lèvres, comme pour profiter encore de cette saveur, pourtant toujours intacte à ses sens. Elle se demanda si cet effet se dissiperait, où si elle continuerait toute sa vie à être capable de reconnaître cette sensation intangible, le goût d’être en vie.


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     Le paradoxe qui s’offrait à eux n’avait pas échappé aux yeux d’Adèle. L’ambiance était passée de calme, presque morose, à chaleureuse et festive, et les habitants de l’île aux morts avaient attendu le décès de l’un d’entre eux pour s’animer. La pirate remarqua que le défunt portait désormais un tocsin, entièrement fait de cristal, et qu’un groupe de musiciens s’était installé derrière lui. Leurs instruments allant de la flûte traversière à la hallebarde en passant par la harpe et le lut, tous faits de cristal également.

     Celui qui allait les quitter commença à jouer un air que tout le monde semblaient connaître, car certains chantonnaient à voix basse, et beaucoup tapaient du pied ou des mains. Pourtant, le jeu du défunt était assez catastrophique, et peu mélodique, il maîtrisait extrêmement mal son instrument. Janis – qui semblait être en pleine discussion avec Duchesse – avait l’air de se retenir de rire. De plus en plus de voix se mêlèrent à la musique, et beaucoup semblaient avoir du mal à ne pas se mettre à danser tout de suite. Adèle s’étonna, et s’offusqua presque qu’une assemblée contenant autant de pirates puisse accepter une célébration ou il n’y avait pas la moindre goutte d’alcool.

     Mais son indignation s’envola quand la voix de Luthien se joignit au chant. Elle s’imagina déshabiller la serveuse sur place, mais se sentit instantanément jalouse de toutes les personnes qui pourraient profiter du spectacle. Elle s’attendait à surprendre Janis en train de regarder sa Luthien, mais compris vite que sa sœur était parvenu à attirer toute l’attention de la Mort à elle. Adèle eut la maladresse de se demander ce qu’une relation avec un homme pratiquement deux fois plus grand que sa sœur pourrait donner, mais son esprit alla bien trop vite pour elle, et elle se retrouva avec une image peu ragoutante en tête. Image qui la dégoûtait d’autant plus qu’ayant imaginé Duchesse, elle s’était vue elle-même dans cette scène peu appétissante à son goût.

     Pour se changer les idées, elle se plaça derrière Luthien et l’enlaça, posant la tête sur l’épaule de sa serveuse. Le chant de la semi-ondine se fit plus intense, et Adèle se laissa presque emporter par l’euphorie ambiante. Mais le défunt interrompit la musique en jouant une note particulièrement fausse et dissonante. La salle, dans laquelle les gens avaient commencé à danser, fut à nouveau plongée dans le silence, si ce n’était Janis et Duchesse, tellement hilare que la jeune femme se retenait à la Mort, qui n’avait d’autre choix que de se retenir au mur, la pirate étant bien trop basse pour lui. Tous les regards étaient tournés vers lui, et il se força à reprendre son sérieux avant de faire un signe de tête aux musiciens, qui reprirent le thème joué par le défunt.

     Avec la mélodie enjouée, qu’Adèle commençait à apprécier, désormais parfaitement bien jouée, et le groupe de personnes qui tapait des mains et des pieds, dansait et chantait, la pirate se laissa presque emporter par la joie environnante. Elle réalisa à nouveau qu’il n’y avait même pas une bière ou une bouteille de rhum à portée de gosier, et décida finalement de s’écarter des festivités. Elle aurait aimé manifester son mécontentement en s’isolant, mais elle remarqua vite que Janis, et tous les autres marmottons derrière lui, l’avaient suivie. Elle allait juste avoir l’air d’avoir anticipé le mouvement avec ça ! Mais elle ne doutait pas du fait que le jeune homme voulait leur parler, si Sarn les avait envoyés ici, ça n’était certainement pas pour célébrer le décès d’un inconnu.

     « J’ai quelque chose à vous montrer »

     Adèle n’afficha bien entendu aucune surprise après l’affirmation de la Mort.

     « Hum, Janis … est-ce qu’avant on pourrait aller voir … » Lucy ne termina pas sa phrase, et elle parlait presque à voix basse, comme si elle n’était pas sûr que les autres aient le droit d'entendre ce qu’ils disaient.

     «  Je ne sais pas … il est faible et on ne sait pas trop ce qui arriverait s’il venait à décéder ici, peut être qu’il est le dernier rempart à … » Janis non plus n’avait parlé fort, et il semblait s’excuser plus qu’il ne s’expliquait. « Je suis désolé, ça n’est pas ce que nous avons prévu.
     - Mais il pourrait nous aider … » Lucy avait parlé si bas, et la tête baissée, qu’Adèle doutait que quelqu’un d’autre que Nylhin et elle, qui étaient juste à côté de la pyromancienne, n’aient entendu quoi que ce soit.

     La Mort chassa cette conversation d’un revers de la main, et alors que la fête était toujours aussi vive derrière eux, il guida les marmottons à travers les couloirs de l’île aux morts.


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     Gwynn observait timidement ses deux sœurs jouer avec les autres enfants du quartier. Duchesse était assise par terre, la tête haute, pendant que deux de ses amies étaient occupées à la coiffer. Ses cheveux n’étaient pas encore aussi longs que ceux de leur mère, mais les trois triplées surveillaient avec grande attention la pousse de leur chevelure. La petite Gwynn admirait sa sœur, une petite reine parmi les enfants. Tout le monde l’adorait, et elle pouvait demander n’importe quoi, ses amies cherchaient toujours à lui plaire. Mais elle n’en abusait jamais, Duchesse était toujours gentille, et Gwynn était toujours un peu jalouse de ces amis qui la séparaient de sa sœur.

     Leur mère leur avait dit un jour que leur père était un duc, qu’elle avait rencontré quand elle était servante dans son manoir. Elle avait été martyrisée par la gouvernante et les autres servantes, et leur père lui avait offert un réconfort aussi bienvenu que bref - elle ne l’avait jamais revu - avant de prendre la fuite le lendemain. Elle leur avait dit que c’était de là que venait le prénom de Duchesse, parce qu’elle savait qu’un jour elles allaient retrouver le titre qui leur était dû.  Quand Adèle et Gwynn avaient demandé, toutes excitées d’être presque des princesses - elles n’avaient pas beaucoup de notions sur la noblesse pour freiner leur imagination de fillettes - d’où venait leur nom, Maiwen s’était tue. En voyant le regard vide de leur mère, les triplées s’étaient précipitées dans leur chambre, les larmes aux yeux, en se promettant que leur maman ne ferait rien de grave cette nuit. Elles avait appris à reconnaître le regard, et elles avaient appris à se faire discrètes.

     Quelques jours plus tard, alors que leur mère chantonnait en étendant le linge, aidée par ses filles, Adèle avait brisé le taboux que les triplées s’était imposé. Elle parla de leur père. « Maman, j’ai trouvé ça sous l’armoire dans notre chambre, c’était à papa ? ». Maiwen attrapa la boussole que lui tendait sa fille et avait serré l’objet contre elle, comme un trésor qu’elle croyait perdu. Duchesse et Adèle avaient demandé aussitôt à leur mère de leur montrer comment fonctionnait la boussole, et Gwynn fut la seule à garder à l’esprit la question sur leur père. Mais Maiwen commença à leur expliquer que la boussole indiquait toujours le nord, partout en Eilogiar, sauf dans les mers de l’Est, où elle devenait folle et changeait de direction sans arrêt.

     Gwynn aurait voulu parler de son père, mais elle était trop timide pour arriver à prendre la parole avant ses sœurs, qui posaient des questions trop vite pour que Maiwen n’ait vraiment le temps de répondre. Quand leur maman commença à parler des sirènes, et de leur amitié avec les ondines qui les aidaient à faire venir les marins insouciants dans l’eau, Gwynn se laissa emporter par le récit. Le soir, dans leur chambre, Adèle leur avait expliqué qu’elle avait reconnu un symbole gravé au dos de la boussole, il s’agissait d’un blason pirate !

     Quelques mois plus tard, alors que les triplées venaient de rentrer après avoir joué une bonne partie de l’après-midi, elles avaient trouvé leur mère l’air un peu déroutée, et décoiffée, assise par terre devant le salon. Elle avait montré à Duchesse comment lui faire des tresses, et pendant que cette dernière s’occupait de ses cheveux, elle avait raconté l’histoire de leur père. Elle avait expliqué qu’il était l’un des garde d’Eilogiar - les filles imaginaient qu’il s’agissait d’un contrée lointaine, n’existant peut-être plus depuis que leur mère l’avait visitée. Elle leur expliqua qu’il l’avait sauvée d’une meute de loups qui s’étaient cachés dans la terre. Les triplées ne perdirent pas un seul mot de ce que leur avait raconté leur mère, mais elles avaient fouillé dans les affaires de Maiwen, et trouvé une robe dans laquelle était brodés plusieurs charmes marins. Adèle avaient répété tellement de fois que la robe sentait le sel et le sable que Duchesse et Gwynn s’étaient laissées convaincre, et elles avaient toutes porté tour à tour la robe, jouant la fière pirate dans un équipage constitué presque uniquement masculin.

     Et puis la version du duc était revenue une ou deux fois. Et encore plus tard leur père avait été un ami d’enfance de leur mère, un jeune homme avec qui elle avait grandit, ils étaient faits l’un pour l’autre, et ils allaient se marier. Elle leur avait décrit son enfance, leur rencontre au lac où tous les enfants se baignaient se jour là. Et comment ils s’étaient rapproché l’un de l’autre. Et ils avaient été là pour elles, pendant quelques mois, il avait été le père le plus heureux du monde, et elle une femme comblée. Puis un jour, alors qu’elle était occupée à coudre sa robe, le vent avait soufflé, et le ciel s’était couvert, et la forêt l’avait avalé.  Elle leur avait montré sa robe, que les filles avaient pris pour un chiffon quand elles avaient fouillé, parce que leur mère n’en avait pas pris soin après la disparition de leur père. Alors elles avaient laissé tomber leurs rêves d’un père pirate.

     Mais un jour un homme était passé, il avait démarche brusque, et jurait presqu’à chaque fois qu’il parlait. Sa figure était marquée de nombreuses balafres, et ses vêtements abimés. Il avait salué leur mère, une amie de longue de date. Et au cours de leurs discussions, Duchesse l’avait entendu féliciter Maiwen sur son apparence - bien plus élégante que ce tas de chiffons qu’elle avait enfilé avant d’embarquer sur le Malendrin. Et leur mère avait rit, avant de répondre qu’elle devait encore avoir cette robe quelque part.

     Gwynn fut tirée de sa rêvasserie par Adèle, qui avait été en train de jouer aux pirates un peu plus tôt, alors que la plus timide des trois triplées était occupée à observer Duchesse. Elle aurait voulu faire semblant d’être en train de lire, elle ne se sentait pas le courage de rejoindre les autres enfants. Comme Adèle “pirates” était son jeu préféré, et si elle et ses sœurs n’étaient plus vraiment sûres de ce que leur père avait été, elles étaient toutes persuadées qu’elles travailleraient un jour près de la mer. Mais elle préférait jouer en petit groupe, les autres enfants cherchaient toujours à avoir le dessus, et Gwynn n’aimait pas trop quand ils lui criait dessus - même si c’était juste pour faire semblant.

     « On va jouer à cache-cache, tu viens ? » Adèle avait toujours été celle qui cherchait le plus à intégrer Gwynn dans leurs jeux. La plupart du temps elle et Duchesse laissaient leur sœur tranquille avec sa lecture, mais de temps elles l’invitaient à maitriser sa timidité et à rejoindre les autres. « On peut se cacher ensemble si tu veux. » Gwynn hocha discrètement la tête en signe d’approbation, et tendit la main vers sa sœur pour qu’elle l’aide à se relever. Elles partirent main dans la main, cherchant une bonne cachette en rigolant.


*****************




     Félicia suivait Janis avec grande curiosité. Elle était impatiente de voir ce qu'il était sur le point de leur montrer, mais surtout, elle voulait savoir ce qu'ils n'avaient pas le droit de voir, et dont Lucy avait parlé à plusieurs reprises déjà. La fée ne doutait pas que Nylhin l'était tout autant, car la pyromancienne et son compagnon étaient en train d'échanger des informations à voix basse. Certains auraient pu croire qu'ils étaient simplement en train de s'échanger des mots doux, et c'était probablement ce que les deux marmottons essayaient de faire penser, mais Félicia avait la certitude qu'ils étaient bien en train de préparer quelque chose, sans pouvoir trop expliquer quoi.

     Elle s'était arrêtée alors qu'elle réfléchissait à tout cela, et n'entendit pas ce que Nylhin raconta – pourtant à voix haute et intelligible – mais tous ceux qui l'avaient écouté éclatèrent de rire, tout particulièrement Janis, à qui le jeune homme adressait un regard complice. Il plaisantait avec la Mort, réalisa soudain la fée. Il n'avait pas l'air d'être particulièrement méfiant de la divinité, mais Félicia était certaine qu'il éprouvait un certain ressentiment à son encontre, et surtout de la rivalité. Qu'avait bien pu dire Lucy pour que son compagnon se mette subitement à agir comme un ami de Janis ?

     Elle continua sa réflexion alors que les voix de la fête de départ s'estompaient. Elle voletait un peu en retrait du groupe, et absorbée par ses pensées, ne remarqua pas que quelques défunts s'étaient joins à eux jusqu'à ce qu'ils rencontrent un phénomène qui en amusa certains. Le couloir qu'ils traversaient était partiellement barré par une paroi cristalline, mais transparente. Si le décor ne s'y reflétait que partiellement, Janis et ses morts y avaient une image parfaitement nette, alors que les marmottons – Luthien comprise – y étaient complètement invisible. « Mais … le décor se reflète partiellement, et j'arrive à voir d'ailleurs, d'où vient la lumière ? ». Encore une fois, Félicia se laissa emporter par ses pensées, tout en observant avec concentration le reflet de ce qui se trouvait derrière elle, reflet dont elle était parfaitement absente.

     *BUNK*

     « Eeeeeeek ! »

     L'un des morts avait crié comme une fillette quand la fée s'était lamentablement écrasée contre la vitre cristalline. Félicia, un peu sonnée, glissa un peu le long de la paroi avant de reprendre ses esprits et de commencer à se sentir honteuse. Elle avait regardé tout droit, directement vers l'obstacle qui s'offrait à elle, et elle avait foncé tout droit dedans ! Bien entendu, tous les regards s'étaient tourné vers elle. Elle aurait continué à baisser les yeux, et à essayer de se faire plus petite si elle n'avait pas réalisé ce qu'elle avait aperçu avant sa cabriole. Les autres n'avaient rien vu car ils étaient trop bas, mais Janis devaient avoir à ce moment même le regard rivé sur leur destination.

     Sans faire attention aux yeux qui la fixait toujours, elle se renvola, contourna la vitre de cristal, et  se précipita vers la gigantesque salle dont elle n'avait eu le temps d'apercevoir qu'un fragment. Elle était remplie de statues, qui faisaient penser à celle de Lucy qu'ils avaient vu quelques instants plus tôt. Félicia aurait été bien incapable de toutes les compter, il y en avait beaucoup trop, et la salle était bien trop grande pour qu'elle puisse toutes les avoir dans son champ de vision en même temps. Pourtant, elle compris très vite, et su instantanément qui étaient ces personnes qui l'entourait, et combien ils étaient exactement.

     Les autres marmottons arrivèrent derrière elle, et pendant un moment personne ne parla. Même les morts, qui étaient sûrement déjà au courant de ce qui se trouvait ici, semblaient abasourdis par la grandeur de la salle qu'ils venaient de pénétrer. Caramel s'approcha d'une paire de statues, comme pour les observer de plus près. L'une d'elles, une femme à l'air féroce et qui semblait avoir été figée au beau milieu d'un hurlement barbare, était en train d'abattre une épée sur le crane de l'autre statue. Sa victime, plus petite qu'elle, avait également été stoppée au beau milieu d'un cri, et tenait à la main droite une dague qu'elle enfonçait dans la poitrine de son adversaire. Et partout autour de la gobeline et de l'amazone, des milliers d'autres guerriers avaient été statufiés au moment de leur mort. Certaines statues étaient regroupées, parce que sur le point de s'entre-tuer, et d'autres étaient isolées, car leur assaillant avait pu continuer le combat et s'éloigner avant de mourir à leur tour.

     La curiosité de la fée l'emporta cependant et elle commença à survoler l'armée qui se dressait devant eux. Elle trouva vite ceux qu'elle cherchait, un gobelin, chevauchant son qrrl_tok, deux amazones se battant dos à dos, et une troisième femme. « Du loup elle a l'ardeur, de Kayser elle tient sa force, de Ky elle a le nom, et le reste ! », Félicia s'était entendu dire cela à voix basse, mais n'avait aucune idée d'où cette phrase lui venait. Et elle fut interrompue avant de pouvoir y réfléchir plus.

     « L'armée des 3000 ! »

     C'était Lucy qui avait parlé. Et Félicia remarqua en un instant que la pyromancienne semblait absolument captivée et ébahie par ce qui se trouvait devant eux, mais également légèrement distante. Elle était d'ailleurs littéralement à l'écart du groupe, réalisa la fée. Elle était derrière tout le monde, comme si elle avait été la dernière à rentrer. Janis lui adressait un sourire en acquiesçant, et Lucy le fixait avec intensité et tension, comme si elle attendait que quelque chose se passe.

     « Ça veut dire que Myke est là ! » S'exclama Nylhin avec euphorie. Il était entré bien plus profondément dans la galerie des 3000 que sa compagne. En réalité, il était à l'opposé d'elle par rapport à la Mort.

     « Euh ... » Janis ne savait pas trop quoi répondre au veilleur, mais son expression en disait long. Il baissa les yeux, cherchant quoi dire, et ne vit pas Lucy s’éclipser derrière lui, et reprendre le couloir d'où ils venaient. « Non, ils n'étaient plus avec eux quand ils sont morts, Bobolle avait échangé sa place avec lui, et il venait de nous retrouver nous et … Nemnil » avait ajouté la fée, presque mécaniquement. Jalina était activement occupée à observer ses pieds.

     « Mais à quoi elles vont nous servir toutes ces statues ? C'est pour ça qu'on est là ? » Le veilleur avait presque été insolant dans ses questions quand le dieu avait commencé à détourner son regard de lui. Félicia se dit que Janis allait se douter de quelque chose si son ami ne faisait pas plus attention.

     « Nous - les Morts je veux dire - les réanimeront. Ils ne subsisteront que pendant quelques heures. Suffisamment longtemps pour nous assurer la victoire contre les armées de Fey, nous espérons. C'est Quetzalcóatl qui nous l'a demandé. Il est le premier dieu à avoir réussi à constituer une armée – et quelle armée improbable – et est venu nous demander d'intervenir quand Arpenteur a commencé à s'en prendre à ses troupes. Alors nous avons fait ce que nous pouvions … Mais Arpenteur est la honte de toutes les Morts … nous n'avons rien pu faire pour … ou contre lui ! C'est le seul que Fey a pu garder à ses côtés, mais c'est son allier le plus redoutable.
     - Les dieux constituent des armées ? Est-ce que vous considérez Millénaire comme l’un des votres ? Je ne saurai pas étonné d’apprendre qu’il essaye de constituer une armée de vampires et de veilleurs... » Nylhin avait ajouté la dernière phrase à voix basse, les yeux aux sols, et avec dégoût.

     « Peut être … je ne suis qu'un dieu mineur et je … je n'ai jamais entendu parler de Millénaire … ni de toi. »

     Janis semblait vaguement mal à l'aise. Un silence s'installa. Félicia remarqua que le veilleur semblait réfléchir à toute vitesse. Elle se demanda s'il essayait d'assimiler les informations qui lui étaient données, où s'il cherchait un nouveau moyen de garder l'attention du dieu à lui.

     « Et Kalito ?
     - Kalito ?
     - C'est l'ailé qui nous a conduit ici. Enfin … il nous a fait descendre dans la grotte … s'il est là, c'est qu'il est … possédé ! » Nylhin n'avait visiblement pas besoin de se forcer pour trouver des questions, il semblait très inquiet de cette révélation, et de ce qu'elle signifiait quant à leur assaut raté contre la forteresse de glace.

     « Il n'est pas là. Je connais absolument tous les habitants de cet île ! C'est moi qui les fait entrer ! Et je n'ai jamais entendu parler de ce … Kalito … Ce nom me semble étonnement … étranger. »

     Les marmottons lâchèrent la respiration qu'ils avaient retenue sans s'en rendre compte. Les informations que leur avait transmises l'ailé avaient peut être étées un piège, mais ce n'était pas volontaire de sa part. Et puis, ils s'en étaient plutôt bien sortis, grâce à l'intervention inespérée de Luin-Talath et d'une Elenya remplie de mages redoutables. Duchesse et le Diplomate étaient les seuls présents à savoir ce qui s'était réellement passé. D'une manière ou d'une autre, les azurlandais avaient réussi à faire parler Gwynn, qui leur avait révélé des faiblesses de la forteresse, et persuadés de leur victoire proche les mages s'étaient précipités vers la demeure de Gorgorbé. S'ils n'y avaient pas trouvé les hommes de Nemnil, encerclés et en mauvaise posture, nul doute qu'ils se seraient jetés bêtement dans la gueule du loup. Les mages azurlandais avaient été célébrés en héros par la suite, mais quelques personnes savaient qu'eux aussi avaient été particulièrement chanceux.

     « Et Querdal ? Vous avez retrouvé Querdal ? Le Burning Sky Warrior ! Il s'est battu contre Fey et l'a vaincu au réveil d'Ardhonmeth, c'est lui qui peut nous assurer la victoire ! » Caramel avait été celui à poser cette nouvelle question.

     « L'homme d’Esmar est parti … mais qu'est ce qu'il vous prend de poser autant de questions d'un coup ? »

     Personne n'eut le temps de répondre, le dieu fit soudain demi tour, et regarda précisément là où la pyromancienne aurait du se trouver.

     « Lucy, non ! »


*****************




     Alors que les marmottons s’étaient précipités à la suite de Janis, Caramel avait choisi une autre direction, accompagné de Vanille et d’un mort à la démarche étrange. Son compagnon – ou sa compagne – d’escapade aurait très bien pu être de la race humaine, mais sa petite taille, son menton exubérant et ses jambes en arc de cercle faisaient douter l’adolescent. Il n’osa pas demander, se contentant de marcher moins vite, pour que le vieil homme, ou la vieille femme, puisse le suivre au rythme de ces pas bancals en s’appuyant sur sa canne.

     C’était Vanille qui avait indiqué un autre couloir à l’adolescent. Il lui avait semblé entendre des bruits qui l’avaient étonné, sachant qu’ils se trouvaient dans une série de grottes sous le niveau de la mer. L’écureuil avait entendu un écoulement, qu’il avait identifié comme étant le bruit d’une rivière, la voix d’un homme en train de chanter, mais également des oiseaux et d’autres animaux. Finalement, ces sons avaient plus attisé sa curiosité que l’étrange manège qu’avaient mené Nylhin et Lucy à l’encontre de la Mort. Caramel lui n’entendait rien de tout cela, il n’arrivait qu’à percevoir le son de leurs pas, et de la canne battant le sol. Il se présenta à la personne qui l’accompagnait, qui lui donna également un nom, puis repris la marche – ils semblaient n’avoir rien de plus à se dire.

     Le jeune homme se demanda un moment si les sens de Vanille ne l’avaient pas trompé. Si l’adolescent n’avait pas fait particulièrement attention à leur direction au départ – il était plus occupé à observer les statues à côté desquelles il passait – il avait fini par voir ce qui se trouvait au bout du couloir dans lequel ils s’apprêtaient à entrer. Rien, ou presque. Il s’agissait d’une toute petite salle sombre, qu’un petit filet d’eau traversait. Il remarqua néanmoins qu’une silhouette semblait y être affairée, sans pouvoir distinguer mieux ce qui s’y passait à cause de l’obscurité.

     Pourtant, une fois rendu sur place, et sans qu’il ne se souvienne de la moindre transition, il se trouvait dehors. Il était au bord d’un lac, suffisamment petit pour que l’on puisse en faire le tour en une dizaine de minutes, entouré de quelques arbres, et d’étendues d’herbe ou de terre. Il n’avait même pas compris tout de suite ce qui s’était passé, il avait eu le temps de faire quelques pas dans l’herbe avant qu’un poisson énorme ne surgisse du lac, et que sa chute ne réveille l’adolescent. L’étrange personne qui l’avait suivi n’était visible nulle part, pourtant il était certain qu’ils ne s’étaient jamais séparés.

     Vanille lui indiqua quelque chose qui se trouvait de l’autre côté du lac, et Caramel reconnu la silhouette qu’il avait vue un peu plus tôt. Il s’agissait d’un homme d’un peu moins de cinquante ans – Caramel était loin d’être sûr de son estimation – aux cheveux courts et gris occupé à poncer les planches d’une petite barque. Il travaillait d’arrache-pied, avec une détermination un peu brusque, comme s’il était contraint mais content de faire ce qu’il était en train de faire. Il avait beau être en plein effort, il restait en plein soleil, en faisant mine de se moquer des conséquences. Il avait un petit bâtonnet rougeoyant dans la bouche, Caramel n’avait aucune idée de ce que cela pouvait bien être.

     En s’approchant, l’adolescent remarqua que le travailleur était en train de chantonner. Il se demanda un moment s’il n’était pas encore trop loin pour l’entendre aussi clairement, mais décida finalement d'ignorer la question, il était dans le domaine d'un dieu après tout. Vanille – qui entendait également l'homme chantonner malgré la distance – indiqua à Caramel que la chanson parlait de rivières et de passage. L'adolescent avait l'étrange impression que la mélodie était incomplète, portée par la voix seule de cet étrange homme.

     Arrivé à côté de l'individu, celui-ci s'arrêta dans son ouvrage, et leva la tête  en direction de celui qui l'avait rejoint.

     « Tu viens pour une partie gamin ? J'ai tout mon temps, pour ça. J'attends ma femme et mes filles »

     Le vieil homme regarda au loin, admirant le paysage qui les entourait. Son sourire semblait être à la fois narquois et radieux.

     «  Et j'espère bien qu'elles tarderont le plus possible ! »

     Le compagnon de marche de Caramel, que l’adolescent ne pouvait voir que quand il regarda la version “grotte” de cette pièce, s’adressa à l’homme, qui lui semblait surtout exister dans la version lac de ce lieu, en lui disant « je te laisse le raccompagner jusqu’à la sortie. Bonsoir, Sylvain ».
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Eilraet
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Re: Un nouveau départ

Messagepar Eilraet » lun. juil. 14, 2014 5:38 pm

     Les trois sœurs retournèrent chez elles après avoir bien joué, prêtes à retrouver leur mère. Pourtant, quand elles entrèrent dans la maison, plusieurs objets avaient été déplacés, et beaucoup des affaires de Maiwen avait disparu. Les trois filles comprirent qu’encore une fois, leur mère était partie sur un coup de tête, sans prendre le temps de les prévenir. Elles se préparèrent leur repas elles même - elles étaient habituées - puis allèrent se coucher en se promettant encore une fois que leur mère ne serait pas absente longtemps. Et qu’elle ne les avait pas oubliées.

     Trois jours passèrent sans que Maiwen reviennent. Les filles étaient inquiètes, elles l’étaient toujours quand leur mère disparaissait, mais elles avaient déjà eu à attendre plus longtemps. Et il y avait les voisins qui s’assuraient que tout allait bien pour elles. Et puis un homme arriva chez elles. Elles pensèrent d’abord qu’il cherchait Maiwen - il y avait toujours des grandes personnes qui lui en voulait, et qui disaient qu’elle n’était pas normale - mais il se dirigea directement sur les triplées. Il avait l’air sympathique, et son visage disait quelque chose à Gwynn, mais il avait surtout l’air triste, et ne pas avoir envie de leur parler.

     « Vous êtes les filles de Maiwen c’est ça ? » Il n’attendit même pas leur réponse, il savait parfaitement à qui il s’adressait et n’avait posé la que la question que pour retarder le moment où il allait leur annoncer que Maiwen avait été tuée. Gwynn fit un pas en arrière, elle ne voulait pas entendre ça. Pas encore. Un autre pas en arrière et elle se retrouva sur le Calamar Fou, la veille. Elle y trouva sa mère, assise sur un tonneau, en train de repriser des vêtements qui ne semblaient pas être les siens. Ses cheveux étaient cachés sous un chapeau gavroche, et si Gwynn n’avait pas su exactement qui elle était en train de regarder, aurait pu se faire avoir comme les autres et penser qu’il s’agissait d’un jeune homme.

     Maiwen jetait parfois des coups d’œil inquiet à une rambarde, et elle marmonnait des paroles insensées. Gwynn remarqua que sa mère était extrêmement pâle, et en sueur, elle semblait paniquée. La jeune fille voulut dire à l’adulte de se relever, qu’il était temps de partir, de rentrer. Mais Maiwen se redressa soudain, de la fureur dans le regard, et piétina la chemise qu’elle reprisait quelques secondes plus tôt. Elle partit en courant, et revint avec de la poudre et un briquet. Et malgré les cris de Gwynn - qu’elle n’entendait apparemment pas - Maiwen alluma un feu. Aucun autre des passagers ne semblait l’avoir vue faire, la plupart devait dormir, et Gwynn espéra un instant qu’elle allait s’en sortir, même si elle savait très bien ce qui allait se passer. Sa mère  se calma soudain, et se mit à chanter, et à se balancer en tenant dans ses bras un bébé imaginaire, au coin de ce qui devait être pour elle un feu de cheminée. Elle continua à chanter pendant une bonne demi-heure, sans que personne ne passe. Sans que personne ne vienne s’inquiéter de cette étrange lueur sur le Calamar.

     Et puis Maiwen réalisa ce qui était en train de se passer. Seulement à moitié sortie de sa folie, elle pris le temps de poser son bébé imaginaire sur un lit imaginaire. Puis elle essaya d’éteindre le feu en soufflant dessus et en le ventilant de ses mains. Comprenant que cela ne suffirait pas, elle courut chercher un seau d’eau pour éteindre ce feu. Mais trébucha en revenant et l’eau se déversa majoritairement à côté du feu. Dans sa chute, une partie de ses mèches blondes s’était échappées de son chapeau, et Gwynn n’eut pas le temps de prévenir sa mère qu’il fallait qu’elle les cache - même si elle savait qu’elle ne pouvait rien faire - les autres pirates arrivaient.

     Gwynn leur tourna le dos, et se cacha les yeux avec les mains. Elle n’avait que onze ans ! Elle était beaucoup trop jeune pour voir sa mère mourir ! Mais elle ne pouvait pas couvrir les bruits derrière elle. Les cris des pirates, qui traitaient avaient reconnu sa mère. “La folle” l’avaient il appelés. Et elle entendait les cris de détresse et la peur sa mère. Elle l’entendit hurler quand ils commencèrent à lui arracher les cheveux, parce qu’un vrai pirate ne pouvait pas avoir les cheveux aussi longs, et elle savait qu’elle allait bientôt entendre les coups tomber.

     Elle se mit à pleurer, espérant de toutes ses forces que ce rêve se termine, pour ne pas entendre sa mère se faire battre, pour ne pas les suivre jusqu’à Long Rose, où ils allaient la pendre, pour ne surtout pas lui faire l’honneur de la tuer en la jetant à la mer. Et alors qu’elle pleurait, elle sentit qu’elle était appuyée sur une rambarde qui n’était pas là l’instant d’avant.

     Elle n’était plus sur le Calamar. Elle était sur le bateau qui les ramenait dans l’ouest. Les trois sœurs venaient de voir leur mère pour la dernière fois. Gwynn avait pleuré pendant des heures, et elle était sûre qu’elle allait continuer à pleurer pendant au moins aussi longtemps. Alors elle s’était isoler, pour qu’on la laisse tranquille, pour pleurer en paix. Et elle n’avait pas entendu le vent se lever, et le ciel gronder. Elle avait senti le navire s’agiter, mais elle s’était accrochée encore plus fort, et elle avait ignoré les cris qui ordonnaient à tout le monde de se mettre à l’abri où de s’attacher. Elle ne voulait pas retrouver ses sœurs, et voir leurs yeux rougis par le chagrin. Parce que les voir rendrait tout ça vrai, et elle ne voulait pas que sa mère soit morte.

     Elle ne voulait qu’une chose, se réveiller. Que tout cela n’ait été qu’un cauchemar. Et elle savait que cette fois-ci elle pouvait se réveiller d’un instant à l’autre, mais que même si ça arrivait, sa mère serait quand même morte. Parce qu’elle ne s’était pas réveillée la première fois, et Maiwen était vraiment morte. Tout à coup, le bateau se mit à tanguer dangereusement, et Gwynn glissa sur le bois mouillé. Elle s'assomma contre la rambarde, et tout devint noir.

     L’eau froide la réveilla. Elle essaya de nager un peu, mais le bateau était beaucoup trop loin. A son bord, elle pouvait voir ses sœurs hurler dans sa direction, essayant de venir sur elle alors que des marins les retenaient pour les empêcher de passer par dessus bord elles aussi. Ils lui lancèrent une bouée, mais les vagues l’emportèrent beaucoup trop loin, et Gwynn commençait à paniquer et à fatiguer. Et le froid commençait à l’engourdir. Puis elle n’eut plus la force de lutter, et la mer l’avala.

     Elle commença à chuter, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, comme si elle avait un poid attaché au pied. Elle était sereine à présent. Elle savait ce qui allait se passer, elle était sur le point d’être jugée, puis d’être sauvée. Elle avait été sereine la première fois aussi, elle était sûre que c’était fini, qu’elle allait mourir, ou qu’elle était déjà morte.

     Mais le regard inquisiteur ne vint pas, et le fond de l’eau se rapprochait de plus en plus vite. Ses pieds se posèrent, et toujours pas de main pour venir la sortir de l’eau. Elle repensa à l’histoire du Calamar. Avait-elle était punie cette fois-ci ? Elle plia les jambes et poussa de toutes ses forces pour remonter à la surface, en espérant que quelqu’un penserait à la libérer rapidement. Mais une main brisa la surface, et plongea jusqu’à elle, avant d’attraper la sienne. L’aide était arrivée.

     La main la hissa vers la surface de l’eau, mètre par mètre. Elle avait onze ans quand elle avait touché le fond, et elle était à nouveau adulte quelques secondes plus tard, alors qu’elle continuait de monter dans cette eau étrangement ambrée. Au dessus d’elle, elle pouvait voir l’écume au dessus des vagues. Elle était particulièrement dense et épaisse, on aurait dit de la mousse. La main extirpa enfin Gwynn du liquide, et la pirate réalisa qu’elle venait de sortir d’une choppe de bière, et qu’elle se trouvait dans une taverne. Elle devina que la personne qui venait de la sauver - parce que celle qui était venue la chercher la première n’avait pas été là cette fois-ci - était Eilraet, le tavernier.

     « Alors c’est à ça que ressemble la Marmotte qui Tousse ? Elle ressemble beaucoup à la taverne de Roc Longue Rose.
     - Ah, la taverne de Longue Rose, c’est là qu’on se trouve. Crois moi, je suis le premier surpris d’être ici plutôt que chez moi.
     - Qu’est ce que je fais là ? Et tu n’es pas censé être neutre ?
     - J’avais un service à rendre. A une amie. » Gwynn devina que le tavernier ne parlait pas d’elle. Pas complètement. Ils se regardaient en silence, Eilraet avait l’air gêné, et la pirate le toisait de haut.

     « Ecoute, je ne sais pas trop si j’ai le droit de te dire ça, mais tu devrais aller chercher la connaissance que toi et tes sœurs avez retrouvée à Longue Rose. Le garçon qui t’a trouvée sur la plage. Emmène le avec toi quand tu rejoindras les autres sur l’île aux morts. Et bonne chance. »

     Gwynn se réveilla, une choppe à la main, dans la taverne de Longue Rose où elle et Sarn étaient restés tout la nuit. Avant que le Marin n’ait le temps de lui annoncer qu’elle allait rejoindre le reste du groupe, elle se précipita vers la sortie. Elle se souvenait du conseil d’Eilraet, et avait parfaitement compris ce qu’il signifiait. Elle savait que le jour s’était levé après tout le temps qu’elle avait passé avec la divinité, mais l’extérieur était plongé dans la pénombre. Elle savait également que l’eclipse n’était visible que dans les mers de l’Est. Quand elle arriva dans la cabane du pêcheur, il l’attendait, Sarn à ses côtés.


*****************




     Luthien se souvint, et reconnu instantanément la personne dans la pièce où Lucy avait couru. Il était bien plus vieux que dans ses souvenirs et semblait épuisé. Il n’était plus qu’un vieil homme mourant, et abîmé, prêt à être emporté par le moindre coup de vent parvenant à franchir les murs cristallins qui le protégeaient. Et un coup de vent était parvenu jusqu’à lui, ou peut être une tempête. Lucy était revenue voir Gorgorbé.

     Il ne s’agissait bien sûr pas du mage noir, de leur ennemi à tous. Celui qui se trouvait devant eux, en train de mourir en tenant de toutes ses forces la main de Lucy dans la sienne était la petite partie de Gorgorbé que Fey n’avait pas réussi à corrompre. C’était pour ça qu’il était faible, cette partie n’était qu’une infime portion de ce qu’avait été le marmotton avant qu’il n’obtienne l’éclat de l’âme de Fey.

     Luthien savait parfaitement ce qu’ils faisaient là désormais, pourquoi Sarn les avait envoyés ici. Les divinités qui étaient au courant de la présence de ce “prisonnier” n’avaient pas réussi à prendre une décision sur ce qu’il fallait en faire. Sarn qui avait été mis au courant de la présence des marmottons à proximité avait pris le contrôle de l’Elenya pour les envoyer ici même, pour qu’ils fassent le choix sur lequel Marins et Morts n’avaient pas réussi s’accorder. Il était difficile de parler de choix désormais, la simple présence de Lucy avait suffit à achever le vieil homme, qui était en train de murmurer ses derniers à la pyromancienne et à Janis à ses côtés. Ils allaient peut-être enfin connaître la conséquence de cette mort sur le mage noir.

     Parce que c’était là qu’était l’enjeu, qu’elle serait la conséquence ? Leur ennemi allait-il devenir plus fort, après avoir perdu ce poids mort qui l’entravait peut être. Ou allait il au contraire être affaiblit, d’avoir perdu une partie de sa consistance ?

     Devant elle, le vieil homme devint soudain raide,  comme si tous ses muscles s’étaient contractés dans un ultime effort. Il commença à sourire, un vrai sourire heureux, comme si on lui avait fait plaisir pour la première fois depuis des années. Il semblait devenir plus fin encore, et moins tangible, et il se dispersa dans l’air comme s’il avait été fait de fumée et qu’une brise l’avait emporté.

     Janis se redressa.

     « Il nous a dit penser que c’était bon. Que sa mort allait affaiblir le mage noir pour quelque temps. Pendant qu’il mourrait il a eu le temps de prendre le contrôle sur son alter ego, et de faire quelques dégats. Et il nous a indiqué comment et où attaquer… Il va être temps pour l’armée des 3000 de revenir. »

     La petite Mort les guida à travers les couloirs de son domaine, dans lesquels ils furent bientôt rattrapé par Caramel, avant d’arriver dans la salle où auraient du se trouver les morts. Elle était vide. « Il les as tués. Il a tué tous ceux que le mage noir avait sous son emprise. » Les marmottons et les azurlandais traversèrent la salle en silence.


*****************




     C’était fini, la bataille avait duré trois jours, et trois nuits. Et grâce au sabotage du Gorgorbé de l’île au mort, les défenses du mage noir avait été grandement affaiblies, et l’alliance avait pu avancer jusqu’à sa forteresse au prix de nombreuses pertes, mais en terrassant largement son armée. De nombreux traitres s’étaient révélés du côté de l’alliance bien entendu, et pendant un instant on avait cru que le mage noir arriverait à reprendre l’avantage. C’était à ce moment là que Janis était arrivé, avec derrière lui l’armée des trois milles. Les morts s’étaient battus avec hargne, et avaient emporté avec eux tout ce qu’il restait des troupes du mage noir. Seuls les trois chefs restèrent, ils attendaient à l’entrer de la forteresse de glace, où Nylhin déposa Lucy, avant de repartir sur le dos de son erdian.

     Quetzalcóatl attrapa Fidel, et forgea une tête autour du roi gobelin. Il éleva la tête à plusieurs centaines de mètres au dessus du sol, presque au sommet de la forteresse. Puis il attrapa Ky et Dérimachéia, et façonna une jambe autour de chaque femme. Et enfin il attrapa Lucy, et il battit un cœur autour de la jeune femme, puis un buste tout entier, et il la posa sur les deux autres guerrière avant d’ajouter le gobelin à son chef. Le géant - qui avait les traits de Lucy - se pencha et attrapa Grandeur qui était posée sur le sol. Il brandit l’épée, qui était désormais à son échelle, et Lucy en enflamma la pointe. La flamme descendit le long de la lame de cristal, et remonta le long du bras, avant que le géant tout entier ne soit recouvert de flammes. Ils n’avaient pas retrouvé Querdal, alors ils avaient inventé leur propre Burning Sky Warrior, et ils avaient placé celle qui avait tué l’autre Gorgorbé en son cœur.

     Le mage noir - et tout sa forteresse - commença à trembler de peur, et ses défenses s’affaissèrent. Et en un seul coup d’épée, le géant le frappa, et l’acheva, avant de disparaître pour ne laisser qu’une Lucy épuisée.

     Gwynn, qui avait observé la scène de haut senti les ondines qui commençaient à travailler, alors elle aussi se concentra, et toutes ensemble elles soulevèrent la mer, et formèrent une vague gigantesque qui avala la forteresse et le mage noir, l’emportant dans une zone des mers de l’Est spécialement façonnée pour lui. Si jamais - malgré tous les calculs savants qui prouvaient le contraire - il restait encore quoi que ce soit de lui ou de Fey, il ne pourrait jamais sortir de cet endroit où il était impossible de se rendre, et dont aucune direction ne s’échappait.

     Elle se réveilla sur cette victoire. Dehors, Luin-Talath tout entière était animée, elle l’avait été sans interruption depuis le début des préparatifs pour ce qu’ils espéraient être l’assaut final. Elle ferma la porte de sa main ; le Diplomate lui avait proposé un logement quand ils s’étaient rendu compte que l’Elenya pouvait voler en plein jour si elle était à bord. Aucun des azurlandais ne comprenait comment, et elle s’était bien gardée de leur expliquer. Même ses sœurs ne savaient pas tout ce qui s’était passé à Longue Rose, avec Sarn. Seuls Eilraet et Félicia étaient au courant. Tout ce que les autres savaient, c’était qu’elle avait changé, et qu’elle semblait heureuse.

     Elle raconta son rêve à son amie dès qu’elles se retrouvèrent,  et la fée l’écouta sans l’interrompre. Félicia soupira une fois le récit terminé.

     « Dommage, cette fois-ci ça n’était qu’un rêve.
     - Qui sait ? »
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